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Billet de blog 19 août 2021

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Kaboul Kitchen : cuisine peu démocratique, à l’arrière-goût néoconservateur

La stupeur devant le succès de l’offensive talibane en Afghanistan devrait amener un indispensable effort d’introspection pour éviter de répéter les mêmes erreurs encore et encore.

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Les manchettes de certaines gazettes ces derniers jours semblent unies dans un même catastrophisme. « Fiasco, débâcle, gâchis… » et tant d’autres épithètes qui donnent une idée de la sidération des médias occidentaux devant la chute de la République islamique d’Afghanistan aux mains des Talibans. Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? Qui aurait pu prévoir que le « cimetière des empires » s’ornerait d’une nouvelle pierre tombale au nom de la première puissance mondiale et de sa coalition ?

Ce que ces réactions horrifiées devant la défaite révèlent, c’est l’étendue des mensonges qui ont été servis à la presse et aux peuples occidentaux depuis vingt ans. Tour à tour chefs d’Etat, de gouvernement, commandants en chef et généraux se sont succédé devant les députations nationales et les médias et ont menti avec constance sur les chances de succès, l’avancement de leurs buts de guerre, la résilience de l’insurrection et la viabilité de l’Etat afghan, de sa police et de son armée.

La stupéfaction de nombreux journalistes devant l’offensive éclair des Talibans, qui ont obtenu l’effondrement de leur adversaire en 3 semaines au bas mot, n’a d’égal que leur crédulité (ou leur connivence) devant (ou avec) les appareils politico-militaires des puissances occidentales. Constante parce qu’il fallait justifier une invasion puis une occupation et enfin de camoufler une défaite aussi évidente qu’inéluctable.

Il en va des mensonges comme des responsabilités, chacun doit prendre sa part. De manière évidente la principale revient aux administrations Bush et Obama pour leur inconséquence dans la définition de buts de guerre clairs et réalistes et les dissimulations honteuses quant aux succès remportés, et surtout aux échecs patents, sur le terrain. Mais il serait trop facile d’exempter les présidents français, au premier rang desquels Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

Dans son allocution du 7 octobre 2001, annonçant la participation de la France aux côtés des Etats Unis et de ses alliés dans l'Opération « Liberté immuable » en Afghanistan, le président Chirac envisageait de « punir les coupables » [des attentats du 11 septembre 2001], de « détruire les infrastructures des réseaux terroristes et leurs soutiens » et de « favoriser le développement » pour le peuple afghan « qui a tant souffert depuis 20 ans ». Une fois Ben Laden en fuite au Pakistan et avec le garnissage des camps type Guantanamo de cadres d’Al Quaïda, restait à « reconstruire l’Etat afghan ». 4 ans après, en décembre 2005, le contingent français sur place devait être renforcé pour « sécuriser Kaboul et instruire l’armée afghane ». La ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie disait « espérer que l’Etat afghan soit dans quelques années [je souligne] capable d’assurer l’ensemble de la sécurité de son territoire ».

En mars 2008, le président Sarkozy, élu dix mois auparavant, annonçait devant les parlementaires britanniques [sic] le renforcement de la présence militaire française en Afghanistan, gagnant le surnom de « Sarko l’Américain » pour son atlantisme forcené et arguant que « nous ne pouvons pas accepter un retour des talibans et d'Al-Qaïda à Kaboul. La défaite nous est interdite même si la victoire est difficile ». En septembre de la même année, le chef d’état-major des armées Jean-Louis Georgelin, en poste depuis octobre 2006 et maintenu par le nouveau président, déclarait devant la commission de la défense nationale de l’Assemblée : « Dès le départ [de l’invasion] « l’afghanisation » [du conflit] était le but poursuivi par la communauté internationale », se référant à des « objectifs quantifiés dans des domaines tels que la gouvernance, le développement économique, les droits de l’homme ou la sécurité » fixés à Londres en 2006. Malgré 7 années de guerre, d’occupation et « d’aide au développement », le général d’armée reconnaissait que la situation « opérationnelle […] est aujourd’hui beaucoup plus difficile », comme le confirmait un mois plus tôt l’embuscade d’Uzbin.

La France ne participait pas au « surge » (envoi massif de renfort) tel que décidé par l’administration Obama en 2009 et amorçait un retrait minimal en 2011. Il fallait attendre janvier 2012 pour voir le candidat Hollande promettre de retirer toutes les troupes françaises d’Afghanistan « avant la fin de l’année » (son opposant malheureux envisageait le retrait total pour 2014). En visite sur le théâtre d’opérations afghan en mai 2012, le chef d’état-major des armées Guillaud (février 2010-février 2014) faisait part à la presse de la « transition maîtrisée [aux forces afghanes de la sécurisation de la région] dans la suite logique de notre engagement depuis 2008. Nous l’avons réussi à Kaboul en 2008, nous l’avons réussi en Surobi hier, nous la réussirons en Kapisa demain ».

Le contingent français se réduisait de 3600 militaires en janvier 2012 à 1400 à la fin de l’année. Le président Hollande était revenu sur sa promesse pour ne pas mécontenter ses alliés, ne retirant que les « forces combattantes » et poursuivant les efforts de formation de l’Armée nationale Afghane (ANA) et de sécurisation des environs de Kaboul (opérations Epidote et Pamir). Alors que la France se lançait dans une nouvelle intervention « contre le terrorisme » cette fois au Mali (janvier 2013), il restait environ 500 soldats en Afghanistan. Les opérations Epidote et Pamir ne prenaient fin qu’en décembre 2014.

Au prix des 89 morts et des centaines de blessés (physiques et psychiques), s’ajoutaient, à raison d’environ 500 millions d’euros par année active de conflit (forces combattantes sur le terrain) plus de 6 milliards d’euros d’argent public consacrés au champ de bataille afghan, sans compter les contributions de l’OTAN, l’aide au développement ou les fonds européens.

Et tout ça pour quoi ? Dans son allocution de lundi, le président Macron, ayant rendu hommage aux actions de ses prédécesseurs, a réitéré ce concept abscons de combattre le terrorisme. Une absurdité qui enfle à chaque fois qu’elle est répétée (pour rappel : le terrorisme est un moyen d’action armée. Il est possible de lutter contre celles et ceux qui y ont recours, il est aussi vain que ridicule de vouloir le détruire).

Autre motif de guerre et « principe fondamental de notre politique étrangère » : « la mise en place de processus politiques crédibles [dans les pays envahis] ». Privé des forces de sécurité de la coalition et du soutien aérien américain, le gouvernement de Kaboul, qui ne contrôlait pas la moitié de son propre territoire s’est effondré en 3 semaines (un record !), bien plus rapidement que la République démocratique d'Afghanistan abandonnée par les Soviétiques en 1989 ou que le régime du Sud-Vietnam évacué en 1975 par l’oncle Sam.

Est-ce à dire que les soldats français et coalisés sont « morts pour rien » ? Pas tout-à-fait. Ces femmes et ces hommes sont morts pour protéger une kleptocratie (un gouvernement de voleurs et de corrompus) dont la classe dirigeante s’est gavée d’argent public d’Etats lointains et de revenus du trafic de drogue, rançonnant ses alliés autant que sa propre population et déguerpissant fissa dès que le parapluie occidental s’est refermé. Ce régime inique n’était maintenu à flot que par la motivation de faire tourner le complexe militaro-industriel (américain principalement mais le français a pris sa part) mais aussi et surtout par la nécessité de protéger les gouvernements occidentaux des comptes à rendre à leurs peuples pour leurs décisions stratégiques aberrantes et aux conséquences de plus en plus délétères.

En fait le discours macronien « circulez, y’a rien à voir » (qui n’est pas sans rappeler sa gestion de la crise sanitaire) n’est justement qu’une tentative de plus de masquer la part de responsabilité française dans la conduite du conflit afghan et d’empêcher toute remise en cause de cette même stratégie sur d’autres théâtres d’opérations aux caractéristiques assez similaires (coucou la zone sahélienne). En cela, et malgré leurs défauts les Etats-Unis sont bien plus avancés en matière de transparence et de retour d’expérience que la République française (même s’ils n’en tirent pas souvent des leçons pérennes). C’est bien un rapport interne du gouvernement américain, publié en 2019 par le Washington Post sous le titre « Afghanistan Papers », qui détaillait l’impossibilité d’une victoire militaire et l’inanité du gouvernement de Kaboul.

Comme cela a été très bien écrit, le président Biden mérite des hommages appuyés pour avoir mis en œuvre le plan de paix négocié par son prédécesseur (Trump méritant aussi sa part), ce malgré un environnement médiatique particulièrement hostile. Son allocution à la presse et au peuple américains était le discours de politique étrangère le plus franc et honnête tenu par un chef d’Etat ces vingt dernières années.

A l’inverse le président français, sans un mot de compassion à l’égard des victimes afghanes de cette guerre qui ont subi bombardement, assassinat ciblé, frappe de drone, lutte clanique, prolifération du trafic de drogue et classe dirigeante subventionnée, irresponsable et corrompue, s’est vite tourné vers un enjeu politique nombrilo-centré : l’arbitrage entre réfugiés méritants et vague migratoire envahissante. Un discours « en même temps » aussi opportuniste que cynique.

Le théâtre d’ombres entre une gauche prônant l’accueil et une droite redoutant l’immigration ne doit pas dissimuler le degré d’impréparation des autorités françaises à faire face à cette crise (ce qui n’est pas sans rappeler la situation sanitaire) alors que le retrait américain était annoncé depuis plus d’un an. Ou les services de renseignements français n’ont pas vu venir l’effondrement du régime de Kaboul (et leur aveuglement fait peur à voir), ou ils n’ont pas été pris au sérieux par les gouvernants, attestant (une nouvelle fois) la négligence criminelle et endémique de ces derniers.

Enfin l’intervention présidentielle se terminait sur une promesse : la poursuite de la « guerre contre la terreur » telle qu’elle a été inventée par Bush et poursuivie par ses successeurs. Une lutte contre « le terrorisme islamiste », aberration intentionnellement floue afin de justifier toute initiative armée pour la préservation de « nos intérêts » et de « la stabilité internationale ». On s’appuiera sur n’importe quelle kleptocratie ou dictature pourvu que cette dernière reste à sa place de subalterne et/ou accepte de gérer les flux de réfugiés résultant de la guerre. Le tout maquillé de principes et de valeurs « qui font ce que nous sommes » mais sur lesquels on s’assiéra pour le moindre contrat d’armement avec quelque puissance du Golfe ou d’Afrique que ce soit. Cette stratégie sera financée avec les impôts de la classe moyenne et le sang d’enfants des classes populaires, pendant qu’on choiera nos milliardaires avec abattements fiscaux et commandes publiques notamment en matière de vente d’armes, les idées néolibérales se mariant parfaitement avec les systèmes de pensée néoconservateurs.

Le fiasco, la débâcle et le gâchis afghans tendent à prouver que la guerre, pour prolonger la formule de Clemenceau, « est une chose trop grave pour la confier aux militaires » ou aux politiques sans un contrôle démocratique fort, sans quoi ils en promettent et en préparent d’autres.

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