Comprendre Macron : la petite phrase et la grande politique

L'allocution d'Emmanuel Macron de ce 16 août suscite des indignations. Mais ces indignations, ainsi que l'espoir et les exhortations à une politique humaniste d'accueil de réfugiés qui les ont précédés, sont tout aussi prévisibles que malheureusement vaines. Comme comprendre ce n'est pas excuser mais essentiel pour pouvoir résister, tentons d'y voir plus clair.

Si l'indignation est aussi vive, c'est que l'espoir était réel. C'est qu'on pense que M Macron aurait pu tenir un autre discours. Un discours dans lequel il promet l'accueil de tous les réfugiés fuyant l'Afghanistan. Or, si nous sommes lucides quant à l'action politique de ce quinquennat qui touche bientôt à sa fin, nous ne pouvons avoir de tels espoirs. 

Dans ce discours, M Macron suit une ligne politique qui est la sienne depuis le début de son mandat. Celle d'une classe dominante qui n'a que peu de considérations pour tous ceux qui n'en font pas partie. Mais aussi celle qui use d'une stratégie qu'elle considère comme infaillible pour se maintenir au pouvoir. Examinons ces deux points pour essayer d'y voir une cohérence et donc cesser de lui prêter le moindre crédit quant à sa volonté de défendre des déclassés, quel que soit leur pays d'origine.

Tout d'abord, dans son allocution d'hier, comme dans sa politique intérieure, M Macron se positionne clairement en défenseur d'une classe bien particulière plutôt que comme un défenseur de "principes et valeurs humanistes" - formule creuse dont il use, comme beaucoup d'autres de son camp, dans le seul but de masquer cette appartenance de classe qu'il s'agit de masquer en vue de maintenir la paix sociale et de créer une confusion sémantique et conceptuelle lui permettant de berner des électeurs crédules. (1) En effet, qui M Macron propose de secourir? Le peuple afghan fuyant un danger imminent avec une détresse rarement vue? Ou plutôt des gens triés, auxquels les gens de sa classe pourraient s'identifier, comme, je cite : "des artistes, des journalistes, des militants des droits"? La bourgeoisie française, en secourant quelques dizaines d'artistes, en les exposant éventuellement dans des galeries parisiennes, aura ainsi le sentiment de devoir accompli. Un devoir d'"humanité" comme ils disent. Leur soi-disant "sensibilité de gauche" sera ainsi satisfaite. 

Mais cette "sensibilité de gauche" n'a rien à envier à leur peur du pauvre. Ainsi, M Macron accomplit leurs vœux d'"humanisme" mais aussi les protège de leurs peurs en promettant de lutter contre des "flux migratoires irréguliers". 

Le cynisme de classe atteint son paroxysme dans les justifications qui suivent. Le président déclare ainsi vouloir "protéger les plus menacés". A savoir, ceux qui nous ressemblent, qui font partie de la même classe que nous. Puis, que l'Afghanistan aura besoin dans le futur de "ses forces vives". Le peuple afghan appréciera, les réfugiés qu'on continuera donc de reconduire dans leur pays apprécieront la haute opinion que notre président a d'eux. Malheureusement, ils devront aussi s'en satisfaire.

A ceux qui s'offusquent de cette décision on peut faire remarquer qu'elle n'a rien d'une nouveauté. Rappelons-nous l'épisode de l'Aquarius (2) ou toute sa politique migratoire qui va à l'encontre de ses promesses (pré ou post) électorales de 2017 (3). En effet, on s'est plus dirigés vers une destruction des campements de fortune à coups de cutter dans les tentes que vers une réelle politique humaniste. (4) Une politique humaniste bien particulière qui se moque des pauvres comoriens se noyant en plein océan. Chez le bourgeois, la mort d'un pauvre ne gâchera jamais le plaisir d'un bon mot bien placé. Le seul problème est que ce jour-là, M Macron n'était pas dans l'entre-soi de salons parisiens. (5)

En plus de ce positionnement de classe, nous devons aussi examiner la stratégie de maintien au pouvoir comme autre fil rouge de ce discours. Et cette "lutte contre les flux migratoires irréguliers" s'inscrit pleinement dans cette stratégie. Se placer sur le terrain idéologique de l'extrême droite pour mieux se présenter comme un rempart à celle-ci est une stratégie bien rodée. (6) A force d'entendre les appels à construire des barrages tous les 5 ans nous met dans la peau de Phil Connors, sauf qu'ici il faudrait renommer le film en "Un quinquennat sans fin". L'autre différence avec le film est scénaristique : notre société ne se réveille pas tous les cinq ans au point où elle était cinq ans auparavant mais elle se désintègre toujours plus, quinquennat après quinquennat. Sans même parler de notre planète. 

Ainsi, dans son discours, M Macron se devait d'approuver la thèse de l'extrême droite sur l'impossibilité d'un accueil réel de réfugiés. Tout comme l'approuve au quotidien la petite musique médiatique. En accréditant ainsi les thèses du Rassemblement National, en se plaçant sur leur terrain de jeu, la classe dominante protège stratégiquement ses intérêts. Faisant cela, elle évacue du champ des possibles une autre politique qui prendrait en considération les intérêts des dominés et la place dans la corbeille des utopies irréalisables. Il en est ainsi pour bien d'autres domaines : l'économie, l'écologie etc. Ne reste plus que ce jeu de dupes qui feint l'opposition entre deux camps parfaitement compatibles et complémentaires.

En se choisissant ainsi en permanence son adversaire, les représentants du capitalisme néolibéral (car il faut arrêter de croire et de faire croire que tout cela a commencé avec M Macron) s'assurent la possibilité de pouvoir continuer leur entreprise favorite : faire du profit. Et au cas où ils iraient un peu trop loin et que l'extrême droite arrive au pouvoir cela ne représenterait aucunement un danger pour eux. L'Histoire nous enseigne que l'extrême droite et le capital sont parfaitement compatibles, ne l'oublions pas. D'ailleurs, Mme Le Pen ne s'y trompe pas lorsqu'elle affirme être contre l'annulation de la dette, là où la seule chose qui fasse peur au capital est une annulation, même partielle, de celle-ci. Cela s'appelle donner des gages de compatibilité.

Ainsi, ceux qui auraient le plus à perdre avec l'arrivée d'un parti comme le Rassemblement National au pouvoir seraient les immigrés les plus précaires (qui sont perdants dans tous les cas) mais aussi le reste de la population n'appartenant pas à la classe dominante puisque la politique néolibérale se poursuivrait sans entraves. Il n'y a qu'à voir la position tellement ambiguë lors des débats sur la réforme du code du travail qu'elle brille par sa clarté. (7) Seuls les plus naïfs continuent de croire que le capital a quelque chose à craindre de ce côté-là. 

Le capital n'a pas d'états d'âme mais énormément de cynisme dans sa besace. Et M Macron, en tant que son défenseur, ne pouvait en aucun cas tenir un discours autre que celui qu'il a tenu hier. Savoir cela, c'est déjà être prêt à le combattre de façon lucide et déterminée. 

Pensez-y la prochaine fois qu'on vous parle de principes républicains, de valeurs humanistes ou... de barrage!

1 - Concernant le fameux barrage qui ressurgira comme tous les 5 ans :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/090321/de-quoi-le-barrage-est-il-le-nom

2 - https://www.liberation.fr/france/2018/08/14/aquarius-macron-et-ses-petits-calculs-politiques_1672591/

3 - Sur les promesses d'hébergements :

https://www.leparisien.fr/politique/emmanuel-macron-ne-veut-plus-un-migrant-dans-la-rue-28-07-2017-7161942.php

4 - A lire par exemple ici :

https://www.liberation.fr/checknews/2021/01/06/tentes-de-migrants-lacerees-a-grande-synthe-une-pratique-ancienne-mais-jamais-assumee_1810293/

5 - Rappel des faits ici :

https://www.liberation.fr/france/2017/06/04/macron-et-les-kwassa-kwassa-quand-le-vernis-craquelle_1574470/

6 - Lire par exemple :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/170920/diversions-le-voile-et-les-valeurs

7 - Lire par exemple :

https://www.humanite.fr/extreme-droite-lhypocrisie-xxl-du-front-national-sur-la-loi-travail-640825

ou encore sur la bienveillance des médias à son égard qui montre bien qu'elle n'est pas à craindre :

https://www.acrimed.org/Les-chaines-tele-deroulent-le-tapis-rouge-devant

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