La Consultation Nationale ne mérite-t-elle même pas d’être lue par des humains ?

Devrait-on y percevoir un mépris pour la parole populaire, ou l’incapacité idéologique pour l’État de planifier un travail collaboratif de synthèse ? Si la commission aura campé sur les valeurs éthiques dont elle est garante, au final, des écrits contributifs, seuls des mots-clés seront traités, gouvernance confiée à des robots en lieu et place d'une représentation sociétale humaine.

Laurent Mauduit, dans son article du 26 janvier rappelait l’historique de la non participation de la CNDP au grand débat :

« Au début du mois de décembre, Emmanuel Macron a alors annoncé son intention d’ouvrir un grand débat national pour tenter de désarmer la colère des gilets jaunes et leur apporter la preuve qu’il est à l’écoute.

Le 5 décembre, Chantal Jouanno, qui préside la CNDP, dont la mission est précisément d’être le garant de la neutralité et de l’impartialité de tous les débats publics organisés dans le pays, est donc approchée.

[…] la CNDP est régie par des règles. Et si le gouvernement veut faire appel à elle, il devra les respecter. Comme dans tous les débats organisés par la CNDP, il ne peut y avoir de « lignes rouges », c’est-à-dire de sujets interdits. La neutralité et l’impartialité des débats devront être assurées, et c’est la CNDP qui en est nécessairement le garant.

[…] Quant aux restitutions et au compte-rendu final des débats, c’est aussi la CNDP qui doit en avoir la maîtrise, de sorte qu’ils ne soient pas biaisés par quiconque.

[…] Ismaël Emelien veut qu’il s’agisse d’un débat fermé, avec des sujets hors débat – ce qui est contraire aux principes de la CNDP. Un second sujet de désaccord apparaît quand un conseiller évoque le nécessaire « filtrage du rapport final ». Ce qui est pour la CNDP tout aussi inacceptable car les données, dans leur intégralité, doivent pouvoir être accessibles à tous, de sorte que chacun puisse vérifier la sincérité de la restitution, à la fin du débat.

[…] Pour lever toutes les équivoques, la CNDP transmet d’ailleurs au gouvernement ce 18 décembre « une proposition de méthode pour la conduite du Grand Débat National »

[…] Alors que la CNDP défend « une posture d’écoute du décideur », le gouvernement veut confier à deux ministres, qui seront donc juges et parties, la gestion et le pilotage du grand débat, etc. 

Jusqu’à la restitution qui aurait été transparente, sous la responsabilité de la CNDP, et qui va passer sous le filtre du gouvernement, au risque d’être orientée

 

Le 25 janvier […] la présidente de la CNDP fait donc entendre ses regrets :

“Aujourd’hui le grand débat se limite pour vous à la possibilité de ne débattre que des quatre thèmes et de ne répondre qu’aux questions qui sont posées par le gouvernement”, ce n’est pas ça un grand débat. »

https://www.mediapart.fr/journal/france/260119/grand-debat-les-secrets-d-un-hold?onglet=full

 

Les détails de la procédure numérique de traitement des textes sont esquissés sur ce site :  https://www.quantmetry.com/talagrand-traitement-automatique-langage-service-grand-debat-national/ 

Extraits :

« En quelques mots, l’algorithme de LDA (analyse discriminante linéaire) permet de décrire une thématique par un ensemble de mots clés.

Par exemple, pour la question « Quelles sont toutes les choses qui pourraient améliorer l’information des citoyens sur l’utilisation des impôts ? », l’un des thèmes identifiés, parmi les n thèmes, est caractérisé par les mots clés suivants : [coût, santé, scolarité, défense, factures hospitalisation, éducation, hôpital, …]. L’un des avantages de la LDA est qu’elle s’interprète visuellement et simplement, comme l’illustre la Figure 3.»

 

Figure 3 - Quantmetry.com © https://www.quantmetry.com/wp-content/uploads/2019/03/Capture-d%E2%80%99e%CC%81cran-2019-03-14-a%CC%80-20.25.48.png Figure 3 - Quantmetry.com © https://www.quantmetry.com/wp-content/uploads/2019/03/Capture-d%E2%80%99e%CC%81cran-2019-03-14-a%CC%80-20.25.48.png

Sur Wikipedia, on apprend que « L’analyse discriminante linéaire (LDA), qui fait partie des techniques d’analyse discriminante prédictive, peut être comparée aux méthodes supervisées développées en apprentissage automatique et à la régression logistique développée en statistique. »

 

« Nous mettons à disposition une version allégée de ces représentations à cette adresse : github.com/quantmetry/grand-debat/data » lit-on sur le site ; mais ne soyons ni trop exigeant ni curieux car l’algorithme officiel… ne marche pas… (ou n'est pas mis à disposition).

 

Ici, on relèvera que 73254 contributions ont été décomptées le 6 février dernier sur le tableur officiel https://www.data.gouv.fr/fr/reuses/contributions-rapportees-a-la-population-par-departement-sur-granddebat-fr/

Comparé au nombre de copies corrigées lors du bac, l’intérêt consultatif de ces participations spontanées, pourtant dix fois moindre, n’en valait probablement pas la chandelle pour le gouvernement :

« La session du baccalauréat 2018 est celle d'un record : jamais il n'y a eu autant de candidats. Ils seront plus de 753.000 à tenter d’obtenir le diplôme »

https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/les-places-creees-dans-le-superieur-couvrent-seulement-la-moitie-de-l-augmentation-du-nombre-de-bacheliers.html

 

D’où ma question subsidiaire (anticipation de doléances ?)

La robotisation du traitement des écrits, ne constitue-t-elle pas ici un test grandeur nature de la capacité de la population à accepter un traitement par la “logique statistique artificielle” en lieu et place de l’instauration d’un dialogue social authentique avec les représentants de la population, limité pourtant ici à des contributions volontaires ?

Ceci pourra être vécu comme un motif collectif de déception après qu’il fût laissé à l’imagination citoyenne l’espérance de coopérer à l’élaboration collaborative d'une politique nationale :

Ce nouvel effort aura été rendu inutile et dérisoire par le pouvoir qui le juge de facto non pertinent pour mériter une lecture intelligente humaine.

Il ne s'agit cependant peut-être pas de mépris, mais d'une idéologie déshumanisée, algorithmisée, d'une illusion statistique qu'il serait possible de gouverner et de comprendre, par le truchement de logiciels dont la capacité de “traitement” est gigantesque, et dont le marketing vise à les incorporer à chaque stade de la société en utilisant le néologisme d'" intelligence artificielle”.

Dès 2016 se profilait chez Emmanuel Macron cette perspective de gouvernance à distance :

« Alors que chez “ En Marche ” on dit fièrement : «C’est une véritable agora », l’essayiste Christian Salmon ironise : « Ces méthodes sont à mille lieues des campagnes de conversation et d’écoute expérimentées à Barcelone et à Madrid lors des dernières élections municipales. À ces campagnes participatives, il manque l’essentiel, l’assurance d’un langage crédible et d’un lieu commun où l’échanger. Au forum citoyen se substitue l’agora des algorithmes.  », écrivait-il dans cet article paru sur Mediapart.

Mathieu Magnaudeix, trois semaines après reprenait le sujet avec : Emmanuel Macron, la politique par les algorithmes :

« Antoinette Rouvroy, philosophe du droit à l’université de Namur (Belgique) qui réfléchit sur le lien entre les algorithmes et le pouvoir, juge « tout cela assez effrayant ». « On enregistre passivement des opinions qu'on traite avec des algorithmes, avec le moins possible d'intervention humaine. Mais la politique, ce n'est pas entériner un état de fait ! C'est au contraire s’en distinguer, pour le faire bifurquer radicalement. »

Elle met aussi en garde contre l’utilisation de mots et d'expressions « coupés de leur contexte », qui peuvent donner l’illusion « qu'on pourrait accéder au réel directement, sans se le représenter. Dans cet univers-là, les politiques agissent sur le mode du réflexe aux signaux qui émanent du monde numérique. On s'algorithmise nous-mêmes, et la notion même de programme politique disparaît, comme si la réalité, une fois numérisée, allait se gouverner elle-même. Le politicien devient une figure vide, qui a vide le politique de tout contenu substantiel. Il n'est plus qu'un miroir, qu'un reflet. Tout ça fait un peu novlangue... ».

Le traitement algorithmique de l'information est une gouvernementalité qui ne dit pas son nom, fondée sur l'auto-validation de son découplage de la réalité :

« En se donnant la possibilité de gouverner les comportements sans s’occuper directement des individus, pour se contenter de gouverner à partir d’une expression statistique de la réalité qui parviendrait à tenir lieu de réalité (la perspective d’un comportementalisme numérique), le gouvernement algorithmique continue d’absolutiser l’individu et en même temps le déréalise sans pour autant qu’apparaisse le caractère subjectif de ces mesures. »

Auteur d’À quoi rêvent les algorithmes (Seuil, 2015), le sociologue Dominique Cardon juge le procédé utilisé par LMP et Proxem plus gadget qu'inquiétant. « Ce travail […] permet surtout de naviguer dans les réponses sans les lire toutes ! Ce n’est pas idiot, mais c’est surtout un coup de com’, très en phase avec le côté “start-up” que Macron entend incarner. »

 

La pratique ne serait ainsi pas qu'une éventualité de mépris mais plus dangereusement l'utopie politique qu'il est possible de comprendre en profondeur l'expression de la pensée des gouvernés, grâce aux technologies numériques qualifiées abusivement d'intelligence.

Cette nouvelle forme de management médiatique doit-elle être ainsi considérée comme une accoutumance progressive de la population à ne pas être écoutée sans filtre, sa pensée ne pouvant faire l'objet que de la lecture statistique et « de l'interprétation visuelle et simple » c'est-à-dire du non-sens qu’un robot peut y entendre ?

 

Et les prochains diplômes seront-ils sanctionnés par un traitement algorithmique sous forme de QCM (Questions à choix multiples pré-pensées, sans autre vérification que l'exhaustivité aléatoire des réponses souhaitées, toute interprétation du postulant étant exclue de l'automaticité) ? Cela commence à être déjà le cas ?

  • Contrôleur des Finances publiques de 2ème classe 2019 

QCM 08/10/2018 Ecrits 03 et 04/12/2018 QCM 26/10/2018 Écrits 25/01/2019 https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/recrutement/DGFiP/recrutement-par-concours/calendrier_concours.pdf

  • Ministère de la Transition Écologique et Solidaire : 

intervenants en préparation et exécution des travaux à proximité des réseaux : QCM profils “concepteur”, “encadrant”, “opérateur” https://www.reseaux-et-canalisations.ineris.fr/gu-presentation/construire-sans-detruire/aipr-et-examen-qcm.html

  • Concours Sapeur-Pompier professionnel 2018

SERGENT: 200 QCM https://partebook.com/1980203059-concours-sapeur-pompier-professionnel-sergent-qcm.html

LIEUTENANT : https://infopompiers.com/qcm-corrige-concours-externe-lieutenant-spp-2016-80-questions/

 

Mais :

« Attention: de tous les concours post-bac permettant d'intégrer des écoles d'ingénieurs, cette épreuve écrite est la seule qui ne soit pas sous la forme de QCM. »

« synthèse de documents, résolution de problèmes, étude d’un dossier scientifique … »  aucun QCM

«  Le dossier ne se suffit pas à lui-même et l'épreuve suppose une bonne connaissance préalable des faits, concepts et mécanismes juridiques. » 

 

Tout ceci pour démontrer que la gouvernance de l’État se fait de façon opaque et s'installe dans la durée par le truchement d’algorithmes qui sont à la fois 

  • le moyen de normer et de sélectionner unilatéralement les “bons (et mauvais) sujets de débat”,
  • le bras armé de son pouvoir de coercition, le logiciel étant par nature obtus pour refuser ce qui n'a pas été permis par le développeur financé par …
  • et globalement la marque d'une utopie intellectuelle opportunément conçue en système politique, fondée sur le pouvoir de la logique artificielle, ce qui lui permet d'éviter toute prise en compte de la pensée citoyenne singulière, pour l’ensemble des postes non affectés à la direction hiérarchique de l'État.

 

La formule thatchérienne TINA « There Is No Alternative » devra utilement et pertinemment être effacée pour un nouveau sigle « Are Many Alternative Policies » de sorte que la société actuelle, qui évolue vers une politique contributive et manifeste ses aspirations depuis quatre mois sans discontinuer, parvienne enfin à s'appuyer sur un réseau éthiquement représentatif de sa pensée plurielle.

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