Les forces du désordre dans le métro parisien

Mercure (pseudo : Hermès) est souvent vénéré comme “le plus habile des dieux” : malin, fourbe et équivoque : sitôt né il tua une tortue, transforma sa carapace en lyre et composa une ode à son “œuvre”. Il “créa” en suivant une flûte qu’il offrit à Pan !

Hier soir, retour sur la ligne 2 entre les stations de Pigalle et La Chapelle.

Fin de journée tranquille, les voyageurs du soir sont paisibles, encore nombreux ; il est 21h30. Je trouve un strapontin près d’un jeune guitariste. Les portes sonnent et il s’accorde, presque, sur la même note. J’attends.

Le métro se lance ; lui, il enclenche une solide rythmique, sur un accompagnement enregistré. Le son est chaud, l’ambiance prometteuse.

Spontanément, une dame s’approche de lui et lui donne quelques pièces, elle a dû l’écouter avant que je monte dans la rame.

Et là, mon oreille se concentre sur la voix : il chante de façon étonnante, c’est beau : des contours envolés, du nerf, mais cette couleur rare… je cherche à comprendre ce qui m’attire… j’écoute davantage.

Il a un timbre généreux, dense et léger. Le chant est précis, monte dans les aigus, la voix de ténor enchaîne avec le registre grave sans aucun seuil ; étonnant ! Une belle couleur où la maîtrise semble naturelle, avec une rondeur pleine, puissante mais pas trop.

Je me réjouis et me questionne sur cette rencontre imprévue. Dans la rame, les gens écoutent, quelques pièces tombent sur les dernières notes.

Station suivante. Je ne suis pas parisien et n’ai envisagé que de compter le nombre d’arrêts en prévision, j’ai donc encore un peu de temps pour profiter de sa présence discrète : il n’a rien dit, ni demandé.

Tout d’un coup, les portes s’ouvrent, j’entends une voix autoritaire à l’extérieur. Je prête attention : quatre policiers avec tonfa et/ou pas révolver sur le quai. Cela vient d’eux : « Tu descends ! »

L’un d’eux monte dans le wagon et donne un coup de pied dans les pièces de monnaie.

Le musicien se met à parler : « Vous n’avez pas le droit ! »

Nous sommes d’un coup plusieurs, hommes et femmes, spontanément à dire notre consternation, notre désapprobation, à tenter de faire barrage, aussi, « Ce jeune nous régale, qu’est-ce qui vous prend ? »

— Nous avons des consignes. Il y a un règlement et nous l’appliquons.

— Il ne fait pas la manche. Il ne demande rien. Il nous offre sa musique ; donne des pièces qui veut. Que faites-vous ?

— Vous ne connaissez pas les règlements. Laissez-nous faire. Vous retardez le métro.

Pendant ce temps, le premier policier entend embarquer lui-même l’ampli ! Le musicien refuse : « Je range mais laissez-moi faire. »

Éviction d'un guitariste du métro © AB Éviction d'un guitariste du métro © AB

Dans la rame, si le musicien se soumet, chacun monte d’un cran pour dire son mécontentement. Quatre policiers nous serrent, les portes sont restées ouvertes, le métro étonnamment bloqué à l’arrêt.

— Mais c’est vous qui retardez le trafic. N’inversez pas les rôles !

— Nous devons faire respecter la loi.

— Cette loi n’existe pas. Ce jeune est bien libre de jouer. C’est vous qui ne respectez pas la loi.

Éviction d'un guitariste du métro 2 © AB Éviction d'un guitariste du métro 2 © AB

Il est déjà descendu sur le quai, entouré par les quatre « gardiens de la paix » !

On propose de l’accompagner, mais il dit :

« Je vais en avoir pour cent euros ; c’est “tout”. »

Dans la rame, un jeune homme commence à s’emporter, le ton monte, un policier du même âge s’approche et lui répond :

« Reculez, vous allez vous faire coincer par la porte ! » Son indifférence affichée, ressentie comme du mépris par les voyageurs, doit lui être difficile, me dis-je, s’il se demande le soir quel sens a son “travail”. En tout cas, il n’a pas cherché à envenimer davantage.

Sur le quai, le guitariste ne paraît pas menacé physiquement. Le métro redémarre …

la pénalité aux non affidés © AB la pénalité aux non affidés © AB

Sidération. Culpabilité ? La question se pose pour plusieurs de ne pas l’avoir accompagné plus avant.

« S’il y avait eu violences physiques, nous serions descendu.es. »

Une jeune femme a filmé quatre minutes, mais probablement pas le début. J’ai pris quelques photos. Je propose d’écrire un témoignage. Ressenti partagé d’avoir préparé spontanément et solidairement la réaction à une violence, certes pas trop grave cette fois mais potentielle.

Sentiment de menace officiel à l’ordre public, toutefois.

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« La question est de savoir d’où viennent les ordres. De la RATP ? de la DOPC ? (la direction de l’“ordre” parisien) » nous demandons-nous.

— En tout cas, dis-je, la France ne s’est toujours pas alignée sur la désescalade du maintien de l’ordre mise en place depuis 2010 par une dizaine de pays européens :

Réfléchissant sur la psychologie des foules, ils se sont aperçu que des manifestants aux revendications diverses se soudent instantanément en une opposition unifiée aux “forces de l’ordre” dès lors que ces dernières adoptent une attitude agressive. C’est le projet GODIAC d’anticipation, de limitation des armes disponibles, d’apaisement et de respect du droit international. » 1 2

Mais ce n’est qu’aujourd’hui, en regardant et agrandissant la photo que je découvre une première piste :

 

comment savoir qui est qui ? © AB comment savoir qui est qui ? © AB

la gestion de l’ordre public a fait l’objet de coopérations spécifiques :

« la RATP conduit un partenariat actif avec les forces de police et notamment avec la Brigade des Réseaux Ferrés (BRF), qui a une compétence étendue à la totalité des réseaux ferrés d’Île-de-France (réseaux RATP et SNCF).

[…] Des conventions tripartites sont également signées entre des polices municipales et la RATP. Elles définissent, dans le respect des prérogatives et des domaines spécifiques de chacun, les modalités de mise en œuvre d’opérations conjointes dans et aux abords des stations et bus sur ladite commune. 3 »

Autrement dit, quand on pense voyager en faisant confiance à un opérateur de transport, on a affaire à une forme de sous-traitance de police, instituée au plus haut niveau.

 

Les règles publiques sont gérées par un organisme non dépendant du ministère de l’Intérieur : la RATP est un Établissement public à caractère industriel et commercial, et les agents dits de “sécurité RATP » ne portent pas l’insigne de la Police Régionale des Transports (SDRPT), mais selon la RATP :

« faisant l’objet d’une politique de recrutement stricte et d’un long processus de formation, les agents du GPSR sont assermentés et autorisés au port d’arme (catégories B et D).4

Toutefois, l’IGPN ou l’IGPG n’auront pas compétence pour vérifier et instruire les exactions éventuelles de ces agents, qui ne sont pas dépendants de leurs hiérarchies respectives.

➣ Quel organisme alors pour les contrôler et établir un rapport faisant autorité auprès de la justice pénale ?

➣ Comment les droits de la défense pourraient-ils être définis, dès lors qu’un agent de « Sécurité RATP » armé est simultanément assermenté, c’est-à-dire que sa parole prévaut sur la description circonstanciée de la victime ?

➣ Comment l’excès, la non-proportionnalité, la bavure seraient-ils contestables ? opposables à quelle entité juridique et sur la base de quels textes législatifs ?

➣ La contestation du mensonge, ou de la non-responsabilité d’agents “obéissant à des ordres” pourrait-elle être enclenchée ?

Voilà tout un champ de questionnements citoyens qui sera — appel à des juristes à déplier par l’analyse de ces “conventions tripartites” 5, pour établir si la justice pénale constitutionnelle n’est pas fragilisée, dans l’exercice du droit de la défense, par le phénomène dénommé “partenariat actif” “dans le respect des prérogatives et des domaines spécifiques de chacun”, terminologie qui me semble relever davantage de l’“art” oratoire que d’une caractériologie juridique.

Un second point me paraît à élucider :

➣ Dans le cas de mise en œuvre d’opérations conjointes”, quel organisme — de la RATP, de la police, de la gendarmerie, ou de la police municipale­ — serait tenu, devant la partie civile, de prendre en charge la responsabilité d’ordres à l’origine d’une situation causant des blessures voire un décès ? ou plus pratiquement un préjudice spécifique ?

Revenant au cas qui nous occupe aujourd’hui,

➣ Mais quel pourrait être le sens de ces actions de “police”, sinon de viser les opérations statistiques faciles — quatre types pour évacuer un musicien — impliquant le déshonneur des “agents de sécurité”, c’est-à-dire l’irrespect de leur dignité par une hiérarchie qui les place dans des positions aberrantes ? »

Sur le site de la RATP (qui recrutait le 9 juin 2018) est pourtant gravé dans le marbre :

« La mission de prévention des agents de sécurité est d’assurer la protection, la dissuasion, le secours et l’intervention au profit des salariés et des clients.

Dynamiques et vigilants, ils assurent un service attentionné auprès des voyageurs tout en gardant leur capacité d’intervention en cas d’incident. »6

 

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Étant toutefois très intrigué par la nature de la décision d’exclure un (des) musicien(s?) du métro, je me suis décidé à chercher plus avant … et je viens de trouver un texte bien étonnant ici 7

« Cet article s’intéresse à la manière dont les gestionnaires de l’espace public construisent et redéfinissent l’indésirabilité en prenant pour cas d’étude les musiciens du métro parisien.

En s’appuyant sur une enquête par entretiens menée auprès d’agents de la RATP et de musiciens, complétée par la constitution d’un corpus de documents produits par la RATP, il propose une analyse rétrospective à moyen terme de la politique de gestion des musiciens mise en œuvre par l’entreprise publique.

Il montre comment celle-ci, se considérant non plus seulement comme un transporteur mais aussi comme un gestionnaire d’espaces publics, a progressivement et partiellement fait sortir certains musiciens de l’indésirabilité. Trois étapes peuvent être distinguées.

Dans un premier temps, les musiciens ont été définis comme un groupe « indésirable » qu’il convient de faire disparaître dans le cadre d’une politi­que de « reconquête ».

Dans un deuxième temps, un système d’accréditation a été mis en place pour faire avec la pratique musicale et tenter de la réguler.

Dans un troisième temps, les musiciens accrédités ne sont plus considérés comme indésira­bles, contrairement à d’autres groupes, certains d’entre eux se trouvent inscrits dans une stratégie commerciale visant à valoriser aussi bien l’espace du métro que l’image de l’entreprise. »

Sans complexe, l’entreprise justifie l’ostracisation industrielle dans le corps du texte :

« L’existence d’une structure pour les musiciens labellisés RATP donne lieu à des partenariats avec des grands évènements parisiens comme le festival Solidays mais aussi avec d’autres bien plus lointains comme Art’Rock à Saint-Brieuc.

Un des objectifs énoncés est de « faire émerger de jeunes talents », ce qui permet à l’entre­prise de jouer le rôle d’acteur culturel et de travailler son image d’entreprise dynamique investie dans les cultures urbaines.

 

Comme le rappelle Yo Kaminagai (2001, p. 29), responsable de l’unité Design et Projets culturels du département Espaces et Patrimoine de la RATP, la RATP joue ainsi, « au-delà de son rôle de transporteur, (…) un rôle de maître des lieux comme acteur urbain original. Elle veut agir tout simplement comme une marque grand public à forte personnalité ». » 8

 

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Tandis que les consternations s’échangent dans la rame, je sens mon sac qui est tiré d’entre mes pieds, vers le siège derrière moi. Je le rapproche de moi, pensant que quelqu’un se sera trompé… mais mon sac repart ! il me faut le bloquer fermement… et dès que les portes s’ouvrent sur le quai de … “La Chapelle” (je ne blague pas), un jeune déconfit se faufile en douce vers la sortie, il n’a pas réussi à me barboter mes affaires.

 

En somme, la réalité s’impose bien clairement :

Les “agents de sécurité” sont chargés de lutter contre la petite délinquance culturelle supposée selon des critères sulfureux, et le maintien de l’ordre commercial normé se doit d’être pleinement assuré : inutile d’insister sur le fait que les forces de sécurité prévues par la loi sont détournées insidieusement au profit de la privatisation de l’espace public, où seuls resteront visibles les affidés reconnus “jeunes talents”, c’est-à-dire ceux qui jouent, exactement, au diapason !

Que les désignés-étrangers au Réseau d’Affidés au Temple du Profit aillent déchanter ailleurs !

 

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1https://www.acatfrance.fr/public/acat--pratiques-et-consequences-du-maintien-de-l-ordre-en-france---juillet-2017.pdf « Un projet européen d’envergure nommé GODIAC (Good practice for dialogue and communication as strategic principles for policing political manifestations in Europe) a été conduit entre 2010 et 2013 en vue de construire une doctrine unifiée de maintien de l’ordre, à partir de l’observation et de l’étude de « bonnes pratiques » dans neuf pays européens. Ce projet a abouti à la définition, en mai 2013, du modèle dit « KFCD », reposant sur plusieurs concepts clés (Knowlegde, Facilitation, Communication, Differenciation), articulés autour de l’importance du dialogue et de la communication dans la gestion et la prévention des troubles à l’ordre public au cours de manifestations. Reposant sur une nouvelle approche de la psychologie de foule, il part du postulat que l’usage indiscriminé de la force par la police augmente le risque de menace à l’ordre public. »

2cf. aussi https://blogs.mediapart.fr/bonneau-alain/blog/020219/la-france-l-ouest-des-pays-europeens-pour-la-gestion-des-foules-protestataires

3https://www.ratp.fr/groupe-ratp/pour-nos-voyageurs/la-surete-au-sein-du-reseau-ratp

4idem note précédente et les articles 2 et 3 du décret du 24 novembre 2000 comportant « les “rajouts” en rouge issus du décret 2016-1616 du 28 novembre 2016 »

« Les agents du service interne de sécurité de la SNCF et de la RATP peuvent être autorisés à porter les armes suivantes :

1° 1° et 8° de la catégorie B

a) Revolvers chambrés pour le calibre 38 Spécial ;

avec l’emploi exclusif de munitions de service à projectile expansif *

b) Armes de poing chambrées pour le calibre 7,65 mm ; ou pour le calibre 9 x 19 (9 mm luger),

avec l’emploi exclusif de munitions de service à projectile expansif *

c) Générateurs d’aérosols incapacitants ou lacrymogènes.

2° a et b du 2° de la catégorie D :

a) Matraques, matraques télescopiques et bâton de défense de type “tonfa” ;

b) Générateurs d’aérosols incapacitants ou lacrymogènes.

* « Des balles plus chères, mais “optimisées”, pour, d’une part, “neutraliser” des personnes armées dans le cadre d’une fusillade et, d’autre part, éviter les victimes collatérales. Contrairement aux blindées, cette balle à pointe creuse, dite “expansive”, se déforme en rencontrant un obstacle et sa vitesse est freinée.

Elle pénètre moins mais transfère plus d’énergie dans la cible là où les balles blindées peuvent traverser un homme et tuer celui derrière. Donc une munition à projectile expansif a un pouvoir d’arrêt plus fort qu’un projectile blindé sur une cible. » in http://www.83-629.fr/2016/11/modifications-sur-l-armement-des-agents-des-services-internes-de-securite-de-la-sncf-et-de-la-ratp.html « Modifications sur l’armement des agents des services internes de sécurité de la SNCF et de la RATP . 83-629 du 29 novembre 2016 »

5Décret 2016-1616 du 28 novembre 2016 relatif aux conventions locales de sécurité des transports collectifs et aux conditions d’armement des agents de police municipale, des gardes champêtres et des agents des services internes de sécurité de la SNCF et de la RATP https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000033498590&dateTexte=&categorieLien=id

6https://www.ratp.fr/recrutement/offre/agentes-de-securite-ratp-plus-de-120-postes-a-pourvoir

7https://journals.openedition.org/gc/4516#text intitulé (ça ne s’invente pas!) « Orchestrer la présence des musicienss dans le métro parisien – Les redéfinitions de l’indésirabilité – par Muriel Froment-Meurice et Antoine Fleury in Géographie et Cultures 98 / 2016 / Les indésirables

8https://journals.openedition.org/gc/4516#tocto2n8 § Une politique culturelle pour valoriser et diffuser la « marque » RATP

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