logique guerrière : ces caricatures.

Nos valeurs se résumeraient donc à un sens de l’humour qu’il s’agit de défendre au point de verser le sang puisque cela a été le cas et peut-être d’en rajouter si cela s'avère nécessaire pour laver les affronts futurs. Car tout doit pouvoir se dire et se dessiner au nom de la liberté d’expression sauf peut-être analyser ledit humour.

Astérix est aussi une caricature de la société française qui véhicule des clichés ayant laissé une empreinte indélébile dans nos esprits enfantins: le sympathique guerrier avec sa bande de potes gouailleurs et râleurs qui se tapent dessus dans un esprit sain de bonne camaraderie. Comme le Petit prince qui concurrence la bible dans le volume des ventes mondiales, ces BD traduites dans une centaine de langues auraient le pouvoir de rendre cet esprit frondeur qui nous caractérise sympathique s’ils ne se heurtait pas au bouclier des valeurs d’autres cultures, d’autres visions du monde ne comprenant pas toujours cette approche et ne la partageant pas.

Est-ce de l’ingénuité ou de l’arrogance que de penser que ces valeurs seront comprises et partagées parce qu’elles reposent sur le socle de l’humanisme? Oui, elles sont terriblement menacées dans nos limites géographiques par les frappes terroristes aveugles. Oui il est naturel de les défendre “chez nous”(1) et la cinquième colonne est combattue par infiltration des réseaux et avec détermination auprès de la jeunesse, le drame de Conflans SH en est la preuve. Oui la liberté d’expression est précieuse mais comme toute liberté elle a des limites fluctuantes: voir les domaines faisant l’objet du débat public actuel (déplacements, vie privée,  manifestations, réseaux sociaux…). Et non, elles ne méritent pas des guerres de croisade qui les avilissent et renforcent les spirales de violence.

Charlie hebdo puisqu’il s’agit de lui s’adresse aux adultes supposés raisonnables, vaccinés et baptisés ou pas et il s’est largement exporté aussi puisque la terre est devenue un village où l’on se bagarre dans un esprit bon enfant. Enfin non, pas tout à fait. Mais il faut rigoler, qu'on ne nous en empêche surtout pas chez nous (1): les curés, les juifs et les musulmans invités à faire preuve d’autodérision détournent parfois leur regard des kiosques de presse mais comme ce sont des pédérastes, des intégristes et des terroristes peu importe en fait: “bête et méchant”(2) c’est à prendre, pas à laisser: un humour caustique qui porte haut l’étendard de la presse libre et nous définirait. Circulez.

De là à tuer... objectera-t-on à juste titre si on n’a pas encore zappé rageusement. Effectivement le supplice des trop nombreuses victimes du djihad fait entrer la réflexion autour des dessins de Charlie dans une autre dimension qui donne le vertige par la perspective belliqueuse qui s'en dégage sur fond de roulements de tambour: la sale impression d’un engrenage infernal de guerres des religions qui confirmerait les thèses huntingtoniennes de choc des civilisations. On a les plaques tectoniques et on a les cultures critiques avec leurs dérives: le “c’est eux qui ont commencé” qui sert si bien les intérêts des armuriers et par voie de conséquence l’économie mise à mal par la pandémie tourne en boucle au-dessus du Bosphore lourd de menaces. Ajoutons les gisements fossiles litigieux, les personnes à la recherche d’un refuge baptisées prématurément “réfugiés”, les alliances géopolitiques avec les voisins remuants ou le grand frère russe... on obtient ainsi une configuration sensible au feu qu’une mèche suffit à allumer: un dessin ?

Un jour risque d’arriver où l'on en viendrait à se demander si ces caricatures valent une guerre, car comment expliquer ces provocations envers le chef d’Etat turc alors que l’on a du mal à imaginer le nôtre aussi crûment représenté dans sa vie intime ? C’est finalement bien de cela qu’il s’agit: de provocations (3) qui déchaînent le rire chez les uns et la violence irrationnelle chez les autres. Qu’est donc notre raison devenue ?

 

(1) ce "nous" reste à déterminer comme le démontre magistralement Céline Wagner dans son dernier billet sur le même sujet:  https://blogs.mediapart.fr/celine-wagner/blog/141120/qui-est-ce-nous .

(2) slogan d’autodérision de Hara Kiri, journal précurseur de Charlie hebdo.

(3) qui ne sont pas sans rappeler celles des cours de récréation avec leurs moqueries dégénérant en passage à tabac.

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