Surveillance ou logiciels libres ?

Si le choix ne fait aucun doute parmi les libertariens et les hacktivistes, il est plus délicat pour ceux qui doivent subir les sévices de la mafia qui exerce sa terreur de l'Asie à l'Amérique latine ou bien ceux des groupes djihadistes. Ces organisations profitent à grande échelle du cryptage des communications et des virements internationaux anonymisés.

Á trop voir de façon manichéenne les torts de la police d'un côté et la légitimité de la contestation sociale et politique de l'autre on risque de réagir comme au stade: sans nuances. La responsabilité gouvernementale est toujours engagée lorsque des victimes de la répression sont à déplorer dans la mesure où cela démontre un manque de professionnalisme de la police infiltrée comme c'est si souvent le cas par des brutes pathologiques et racistes qui n'y ont pas leur place. Mais celle-ci est aussi engagée lorsqu'une tentative d'attentat n'a pas été déjouée à temps. Pour obtenir des renseignements certains indics risquent leur vie pour le bien commun, peu importe qu'ils soient retournés ou pas. D'autres se contentent d'épier les communications derrière leur écran usant leurs yeux á lire des imbécillités fanatiques lorsqu'ils ont échappé aux vidéos pédérastes.

Il est une guerre dont les victimes se comptent maintenant par centaines de milliers qui est la narco-guerre qui touche presque toute l'Amérique latine à laquelle s'ajoutent celles des triades asiatiques dont on parle moins. La sécurité dans ces zones de non-droit tenues par les narcos est l'aspiration première des populations bien avant la démocratie et la justice sociale. Certes, si la misère y était jugulée le terreau de recrutement des mafias se tarirait mais cela relève hélas de l'utopie bien que le gouvernement d'Amlo (Andrés Manuel Lopez Obrador) au Mexique s'emploie à réduire la pauvreté comme méthode principale de lutte contre le grand banditisme. Les caravanes de Honduriens et de Salvadoriens fuyant vers le nord sont en grande partie le résultat de la terreur exercée pas les maras, ces bandes de jeunes délinquants cruels et souvent sadiques qui comptent des geeks dans leurs rangs en lien avec les Etats-Unis qui les ont vu naître.

Face à ces phénomènes qui minent la cohésion sociale, provoquent des milliers de morts et sont en passe de s'étendre à l'Europe (Marseille, côte espagnole,...) déjà touchée par la consommation de drogues dures coupées et mortelles peut-on rester passifs et refuser la reconnaissance faciale par exemple ? Cette épée de Damoclès qui permettrait ou permettra tous les abus en cas de durcissement autoritaire ne devrait pas effrayer si l'on envisage le futur avec un peu d'optimisme, denrée fort rare il faut le reconnaître. Nous avons tous présents à l'esprit Papon et les policiers français convoyant les juifs, homosexuels, résistants, tziganes et schizophrènes vers la mort. Mais il y eut aussi des policiers informant la Résistance et des Justes dont l'on parle moins. Ce procédé qui permet le repérage instantané dans les lieux publics est un des plus contestés et contestables par son efficacité redoutable: il s'impose dans le débat étique qui devra trancher, peut-être par un référendum d'initiative populaire.

Cette controverse est aussi présente autour de la lutte de défense de wikileaks qui a dénoncé les crimes de guerre dont le fondateur est emprisonné alors que les criminels n'ont jamais été inquiétés. Les lanceurs d'alerte doivent être protégés et le cryptage des communications est essentiel pour la diffusion de leurs dénonciations d’intérêt général. Deux développeurs de logiciels libres ont été arrêtés récemment en Equateur  sous divers prétextes fallacieux sans que cela n’émeuve grand monde. Sachant qu'il s'agit du pays ayant livré Julian Assange à la justice britannique, on a des raisons de s'inquiéter sur leur sort. Ces dénis de démocratie évidents permettent-ils d'écarter l'argument qui ne manquera pas d’être avancé de lutte contre la grande délinquance? A l'heure du bitcoin permettant grâce au cryptage de régler avec de l'argent sale une livraison de cocaïne aux Etats-unis ou en Espagne qui sera recyclé ensuite via les paradis fiscaux, les scrupules cryptoanarchistes ne font guère le poids. On peut effectuer une cynique comparaison des victimes collatérales des narco-guerres et des lancements d'alerte qui ferait pencher lourdement la balance du côté des victimes des marchands de chair, des passeurs d'armes, des sicaires et massacreurs et aussi des fraudeurs fiscaux.

Il ne s'agit pas d'immoler au nom ou au prétexte de la lutte contre la délinquance le droit à la vie privée et le devoir de civisme sur l'autel du pouvoir policier, instrument de répression des toutes les dictatures. Certes, la prise de pouvoir par un régime plus autoritaire encore de droite reste plausible mais la réalité quotidienne de millions de personnes est empoisonnée par l'insuffisance d'efficacité du renseignement qui est le seul susceptible de les délivrer du joug de la terreur exercée par le “crime organisé”. Chacun privilégiera l'une ou l'autre des thèses en lice en fonction de ses convictions. Mais face à la violence qui monte comme le lait sur le feu et n'est pas le fait des Etats sinon des mafias criminelles, la protection des personnes est indispensable.

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