honte du don

Donner une pièce à un mendiant est-ce de la charité ? Répondre à une sollicitation mercantiliste genre téléthon ou restaus du cœur est-ce néolibéral ? Aider des religieux qui s'impliquent dans le social est-ce contre-révolutionnaire ? Le don vu par le pouvoir et les magnats, les militant/es ou les particuliers diffère et se dilue dans la notion d'aide publique et d'action sociale.

Donner selon le sens commun serait un acte désintéressé et altruiste alors qu'il reposerait sur l'échange et l'obligation selon les anthropologues qui ont étudié la question en cherchant dans les cultures lointaines des réponses à nos questionnements économiques et éthiques. La notion de contre-don vient en effet perturber l'angle de vue philanthropique se contentant de bons sentiments car recevoir oblige comme le démontrent les échanges rituels de la kula par exemple et il en va de même de l'assisté social qui doit s'abstenir d'abuser et montrer patte blanche, le bronzage n'étant pas toujours bien vu. De même le désintéressement chez l'individu est-il suspect de cacher de l’auto-complaisance: celle ou celui qui possède davantage au point de partager sa miche ou ses miettes avec qui n'a que peu ou rien tire forcément satisfaction de son geste.

Dans un billet très relayé et commenté en avril, Zazaz exprimait sa révolte de subir les orgies médiatiques lancées par le  gouvernement ou les grands groupes dans le but d’encourager les Français à mettre la main à la poche pour alimenter de grandes causes altruistes alors que celles-ci devraient être financées par l’argent public. Mon piteux commentaire en début de fil (non, je ne me suis pas précipité pour occuper la place) a été déconseillé par plébiscite: 2 recommandations contre 30 pour la réplique de notre coblogueur Lancetre invoquant Desproges en croisade contre -je cite- l’humanisme sanglotant. J’y dénonçais l’indignation avare qui reporte sur les pouvoirs publics la responsabilité de toute action philanthropique et évite ainsi d’avoir á se démunir en ligne ou sur le trottoir. Bonne conscience du refus intellectuellement justifié contre celle du don narcissique: 15 à 1.

Actuellement circule une rumeur attribuant á Bill Gates le projet de numériser les individus en leur facilitant l'accès aux soins en Afrique pour effectuer de la sorte un retour sur investissement au bénéfice de sa société mise á mal par son concurrent Géolocaliseur. Procès d'intention sans éléments de preuve, on peut retirer de cette anecdote la confirmation que le don n’est jamais perçu comme un acte généreux dénué d'arrière-pensées et que la donatrice ou le donateur par un jeu de reflets se transforme dans la méchante ou le méchant de l’histoire. Comme moi qui, toute honte bue, me cache presque pour donner une pièce aux mendiant/es  (non, je ne leur dis pas “mon brave” et non, je ne m'identifie pas á Bill Gates).

Ce qui sépare le don à composante altruiste des dons rituels c’est qu’il se veut une aide: la couverture tendue en maraude au SDF ou les allocations de la caf n’attendent pas de contre-don contrairement au cadeau de Noël ou au potlatch à Fiji. Toute action sociale devrait être attentive à l’origine de son financement et c’est exact, mais que se passe-t-il lorsque dans certaines contrées délaissées ce sont les narcotrafiquants qui procèdent aux distributions de cartons de nourriture ou dans certains quartiers pauvres les religieux qui organisent des repas: il serait moralement condamnable d’accepter ces aides-dons ? De même si l’Etat ne finance pas suffisamment la recherche sur les maladies rares et la prise en charge de ces patients délaissés, il faudrait les abandonner à leur sort sous prétexte que ces collectes et ces surenchères de magnats sont (effectivement) indécentes ? Décidément on voit les choses différemment selon que l’on est concerné ou pas.

Stigmatiser les mécènes de téléthon forcément naïfs car manipulés par des ripoux, les religieux forcément prosélytes, les âmes charitables forcément auto-complaisantes et reporter entièrement sur un Etat défaillant cette responsabilité née de l'empathie améliorerait la société ? Attaquer l'humanitarisme au nom de la révolution sociale en invoquant une solidarité pourtant chimérique tant qu’elle ne se voit pas concrétisée par des actes, n’est-ce pas faire fausse route ? 

signé Don Ingenuo votre serviteur.

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