Fasciste toi-même?

De l'art de se tromper de combat et de générer le monstre que l'on prétend combattre! La gauche réorganiserait-elle, "à l'insu de son plein gré", un revival du fascisme? Trahissant les idéaux de solidarité qui ont été les siens des siècles durant, elle pourrait contribuer à défendre des modèles sociaux d'apartheid, à aggraver la fracture nord / sud. Quelques réflexions sur la gauche espagnole ...

    J’ai écrit, il y a quelque temps, un billet intitulé « Nationaliste toi-même ! » dans lequel je tentais, sans trop d’illusions, de régler son compte à cette interjection facile qui a pris valeur d’argument dans les pseudo-débats politiques du moment. Je dis « pseudo » car l’heure n’est plus aux débats mais à l’opinion et à la croyance.

Le terme « fasciste » est lui aussi très en vogue, en particulier sur les réseaux sociaux. Rien de très étonnant, car on sait que beaucoup de discussions où l’on cherche l’argument irréfutable pour prouver le bien-fondé de ce que l’on avance se terminent irrémédiablement par une allusion au nazisme ou au fascisme, aux figures inquiétantes et justement honnies de leurs leaders Hitler et Mussolini.

Sans être une spécialiste de la question, cet usage souvent abusif du terme provoquait chez moi de l’agacement, mais le sentiment était passager. Cela n’a pas été le cas dans la semaine qui a précédé les élections espagnoles du 10 novembre. Quelques jours auparavant, j’avais lu sur Médiapart un article intitulé "Sous pression de l'extrême-droite, les gauches espagnoles s'entendent sur les contours d'une coalition" (Ludovic Lamant, 12 novembre 2019). L'article, nuancé, rendait compte de la complexité de la situation. La configuration du titre semblait entériner cependant que l’alliance du PSOE et de Podemos était la conséquence inéluctable de la montée de l’extrême-droite.  

    Peu avant les élections, lors d’un meeting électoral, Adriana Lastra Fernández (vice-secrétaire générale du parti et porte-parole (adjointe) du groupe parlementaire) s’exprimait ainsi, dans une vocifération crescendo :

« (Vox) est en train de contaminer toute la droite. Nous pouvons les appeler droite ultra, nous pouvons les appeler extrême-droite, droite extrême. Vous savez ce qu’ils sont ? Des fascistes, ce sont des fascistes. Et le fascisme, il n’y a que ce parti (le PSOE) qui puisse le freiner. »

Voici donc l’anathème jeté sur l’ensemble des opposants politiques …

De même, le chef du gouvernement Pedro Sánchez insistait, le vendredi avant les élections, lors d’un meeting à Barcelone, sur le devoir de « freiner les "franquistes" » (ce qui laisse supposer que 15% de la population du pays est « franquiste » ; comme si les 34% de votes obtenus par Marine Le Pen aux élections de 2017 émanaient de « fascistes » …). Après la proclamation des résultats, le porte-parole du gouvernement José Luis Ábalos reprend la formule lors d’une conférence de presse et se félicite de ce que le PSOE a su, dit-il, endiguer la montée de l’extrême-droite. En réponse, un journaliste ironise en précisant que Vox est tout de même passé de 24 à 52 députés (…) entre les deux échéances électorales.

 

    Très inquiète de la résurgence de l’extrême-droite en Espagne, ou plutôt de son retour à la visibilité, je ne peux cependant m’empêcher de me sentir très mal à l’aise face à ce qui me semble être une instrumentalisation du phénomène.

En effet, le parti Vox d’Abascal et Ortega Smith, créé en 2013, a plafonné jusqu’en 2019 à 0,3% des voix aux élections. Il était bien clair que très peu de gens avaient envie de remettre le couvert et que le franquisme ne séduisait plus personne en tant que courant politique, même sous la pression de l’austérité due à la crise de 2008. Bien sûr, la « sensibilité » demeurait, et les nostalgiques vivaient terrés à la droite du PP, mais ils semblaient plutôt désireux qu’on les oublie. Peut-être même, bien sûr, attendaient-ils leur heure …

Puis, est arrivé le 1-O qui a fait ressurgir les fantômes du passé, la Seconde République menacée par le chaos social et les séparatismes basque et catalan, le coup d’État de Companys, … Le nationalisme espagnol distillé par Franco, rejeté massivement par la grande majorité de la population pendant les quarante années de démocratie, n’a pas tardé à retrouver une visibilité, d’autant plus que la charge xénophobe de la propagande des séparatistes catalans n’a pas épargné les populations du sud du pays, accusées de tous les maux : paresse, vulgarité, infériorité, etc.[1](propagande justifiée parfois de façon « scientifique » ; le catalanisme « scientifique » du XIXème siècle[2], suprématiste, a pénétré comme une pluie fine toute une partie des courants nationalistes actuels, de gauche comme de droite).

On ne peut mieux faire pour les jeter dans les bras de Vox. Et le clivage n’est pas seulement « ethnique », culturel ; il est aussi social. Les populations hispanophones de Catalogne sont souvent d’origine modeste puisqu’elles sont issues d’une immigration interne au pays depuis la fin de la guerre civile, tandis que les classes moyennes et franchement aisées ont adhéré massivement à l’indépendantisme. Soucieuses de préserver leur niveau de vie, elles se sont montrées sensibles aux arguments de leaders de la droite catalane comme Mas ou Puigdemont, les initiateurs du mouvement séparatiste lancé en 2011-2012, qui se résument en un slogan : « L’Espagne nous vole ». Cependant, trop « cultivés » pour avancer cette revendication peu « sympathique », peu « généreuse », ils mettent bien sûr en avant d’autres revendications sous des slogans d’autant plus fédérateurs qu’ils sont vagues : la lutte pour la liberté, la lutte pour la démocratie, pour « le droit à décider », etc.

 

    Pourtant, quelle aubaine, vu l’actualité européenne, de constater que dans l’un des grands pays de notre continent, les forces progressistes cumulent encore 44% des voix et que le parti socialiste engrange à lui tout seul 30% des votes. Comme en 1931 et en 1936, dans un contexte européen troublé, l’Espagne a porté au pouvoir des forces progressistes censées prôner la modération et le dialogue, les avancées sociales. Il est important de rappeler que, contrairement à l’Italie et à l’Allemagne où les masses avaient élu des dictateurs, en Espagne le parti fasciste de la Phalange créé en 1933 par José Antonio Primo de Rivera n’avait obtenu que 1% des voix aux élections de 1936. Le fascisme n’était pas un phénomène espagnol ; la droite conservatrice de la CEDA rappelait plutôt le conservatisme traditionnaliste et catholique d’un Dollfuss, même si son discours a pu se teinter parfois d’accents fascisants.

Pour revenir à la victoire du PSOE du 10 novembre, la réalité est cependant plus complexe, et l’on ne peut se réjouir pleinement de cette victoire, à mon sens. Là où beaucoup exultent face au spectacle d’une polarisation extrême, aux cris de « À bas le fascisme ! » et « Attention au danger communiste ! », je vois émerger un paysage politique désolant et inquiétant. Empêtrée dans des questions d’identité sous la pression des nationalismes (florissants en Espagne), le pays, une partie de sa classe politique, sont encore tournés vers des problématiques régionales, locales, qui les éloignent, parfois, de grands débats internationaux, l’urgence climatique, par exemple. Cela explique sans doute la survivance d’un clivage droite / gauche très fort, et donc l’opposition de deux blocs qui a fini par conduire au blocage politique en raison du mode de scrutin proportionnel.

Mais surtout, plus difficile à appréhender pour des Français, il existe un clivage d’un autre ordre qui touche l’identité du pays elle-même. Une ligne de partage s’est construite, en effet, entre des partisans de « l’unité de l’Espagne » avec un État fort, et des partisans d’un État quasi inexistant, vidé de la plupart de ses fonctions habituelles (« competencias ») en faveur des régions élevées elles-mêmes au statut d’États. Le premier modèle, qui serait de droite, est vitupéré par une partie de la gauche (une partie du PSOE et la gauche radicale de Podemos) comme étant l’héritier du « fascisme » de Franco[3] ; le second modèle est défendu donc par une partie de la gauche, en particulier la gauche de Podemos, adepte de l’autodétermination des peuples autochtones et qui voue à l’institution même de l’État une franche haine. Au passage, je souligne ce qui est perçu comme un paradoxe par une partie des citoyens espagnols, à savoir la participation au gouvernement d’un parti qui n’a de cesse de questionner la légitimité des institutions d’État et qui a mené une guerre d’une maturité politique douteuse contre les symboles nationaux (rejet du drapeau national rparfois emplacé par le drapeau de la Seconde République ; portraits du roi ôtés des lieux institutionnels, etc.), guerre tout à fait contreproductive puisqu’elle nourrissait amplement la propagande de l’extrême-droite dénonçant le « danger communiste » et le danger de dissolution de l’État et du pays[4].

Dans ce contexte, on n’aura pas beaucoup de difficulté à imaginer quel camp choisissent les nationalistes et séparatistes de tous ordres, quelles que soient leurs orientations politiques à l’origine …

La haine que nourrit l’idéologie des dirigeants actuels de Podemos à l’égard des institutions et de l’Histoire espagnoles, l’État, la monarchie, a des racines profondes. Elle s’explique par la fixation sur le passé impérial de l’Espagne qui affleure encore aujourd’hui dans nombre de débats (il faut tordre le cou à l’Empire espagnol … deux siècles après son effondrement), mais aussi par un conflit générationnel. Les plus jeunes militants de Podemos ne connaissent pas l’histoire de la guerre civile. Ils ont bien souvent adhéré à un récit mythologique de la guerre, à une vision épique de la Seconde République qui met en scène bons et mauvais héros. Et l’on pressent bien souvent que leur ressentiment s’ancre dans la frustration, le sentiment qu’ils sont arrivés « après la bataille ». Dans cette vision un peu hallucinée tout de même, ils jugent durement leurs aînés, ceux de la Transition, qui ont « acté » la défaite, œuvré pour la paix, les considèrent comme des lâches, des traîtres. Les « enfants terribles » de Podemos (souvent de (trop) jeunes politiciens, assez souvent issus des « classes créatives ») remettent sans cesse sur le tapis le scénario d’une guerre qui a mal fini et refusent de désarmer. Pour tuer le Père, ils sont prêts à maintenir le pays en état de guerre.

 

    Tout cela permet de mieux comprendre pourquoi une partie de la gauche, au sein même du PSOE entre autres, s’inquiète, et ce, non pas du fait que des « communistes » arrivent au pouvoir, rescapés d’un évident marasme électoral par le PSOE désireux de mener une politique clairement progressiste. Le problème, de taille, est tout autre : voter à gauche en Espagne est devenu un véritable dilemme. Voter à gauche, c’est voter pour un « package » dont certaines composantes sont vécues comme un danger par une partie de l’électorat de gauche, comme les revendications d’auto-détermination des nationalistes, légitimées et soutenues par Podemos[5], ce qui suppose en particulier la fin de la solidarité entre les territoires déjà amplement consommée, ainsi que la sécession de ceux qui le souhaiteraient. Cette solidarité est déjà nulle en ce qui concerne le Pays Basque en raison du système de cupo qui garantit pour ainsi dire une autonomie financière totale à cette région. Il est à noter également que le gouvernement espagnol avait déjà proposé en 1980 le même modèle aux dirigeants catalans, mais ceux-ci n’en avaient pas voulu, ce même modèle réclamé par Artur Mas quelques décennies plus tard, sans doute pour ne pas avoir à rendre compte de l’état financier de la région, ce qui aurait révélé les multiples affaires de corruption dans lesquelles ils étaient empêtrés[6]. On imagine l’instabilité qui résulterait d’un droit pour les régions à faire sécession à n’importe quel moment sur simple référendum. Elle rendrait tout simplement le pays ingouvernable.

De nombreuses voix commencent à s’élever à gauche, qui expriment un sentiment d’abandon, ce qu’elles nomment la « orfandad », c’est-à-dire le fait d’être orphelins de représentation politique puisqu’aucun parti à gauche ne s’oppose maintenant à la montée des nationalismes, bien au contraire il s’en accommode dans le cas du PSOE, l’encourage dans le cas de Podemos. Nombre d’électeurs de gauche s’érigent contre la « fabrique du franquisme » alimentée par une gauche qu’ils jugent identitaire et réactionnaire, qui défend les nationalismes « fragmentaires » basque et catalan, dans une moindre mesure, galicien, comme alternative à ce qu’elle considère être du nationalisme espagnol, de l’espagnolisme, et qui n’est autre que le sentiment d’un lien politique et culturel entre les différentes composantes de la nation pour la plupart des citoyens espagnols. N’est comparable au nationalisme des séparatistes basques et catalans, d’une certaine façon, que celui des électeurs de Vox, les « permanents », pas les occasionnels qui réagissent à l’actualité. Des formations, plates-formes, ont vu le jour ces dernières années pour donner naissance à une gauche non nationaliste, c’est-à-dire qui ne serait pas complaisante à l’égard des différents nationalismes régionaux, sans que ces mouvements réussissent à enrayer une polarisation idéologique extrême. La fracture de la société catalane est en quelque sorte en train de s’étendre à toute la société espagnole, une fracture politique, cette fois-ci, et non plus selon des critères « ethniques » et culturels, en raison de l’incapacité à s’entendre des courants constitutionnels. Et il faut bien dire que le gouvernement de Pedro Sánchez semble avoir pris le parti de gouverner le pays en accentuant ce clivage du fait qu’il préfère négocier avec des indépendantistes plutôt qu’avec l’opposition constitutionnaliste. De ce point de vue, l’échec fracassant de Ciudadanos, même si l’on ne partage pas ses valeurs libérales sur le plan économique et sa dérive à droite dans son ambition de supplanter le PP, est une mauvaise nouvelle pour le débat politique et la démocratie espagnole. On peut rappeler que l’émergence de ce parti en 2006 fut motivée par la montée du nationalisme qui accentuait sa pression sur la société civile en Catalogne (Plan 2000 de Pujol destiné à « renationaliser », « recatalaniser » la société catalane). Les premières manifestations publiques du parti en 2006 furent marquées par des agressions de groupes indépendantistes catalans qui l’accusaient d’être un mouvement « franquiste », « fasciste », d’être une nouvelle Phalange … La journaliste Victoria Prego, du journal El Mundo, a témoigné de ces événements dans un article, et de la complicité passive de la police catalane, los Mossos d’Esquadra[7].

Les remous actuels au sein du PSOE relèvent de ce même malaise, le malaise d’une gauche de plus en plus prise en otage par le nationalisme et ses valeurs contraires à son idéologie séculaire de solidarité. C’est le triomphe du « pluralisme agonistique » de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, gourous de Podemos. Dans cette logique, Ada Colau, maire de Barcelone, est prête à pactiser avec les partis conservateurs catalans, ce qu’elle ne ferait jamais ni avec Cs ou le PP, car les Catalans, quelle que soit leur position sociale et leur tendance politique, auraient été colonisés par les Espagnols (comme les Auvergnats, par exemple, ont été colonisés par les Français …). En accord avec son idéologie, elle considère donc un bourgeois catalan comme un opprimé en comparaison d’un ouvrier non indépendantiste qui se sent espagnol. Il fallait l’inventer … Une logique difficile à comprendre en Espagne par la population du reste du pays, et a fortiori en France où l’assimilation des identités régionales a abouti au creuset républicain.

 

    Après le 28 avril, les commentateurs étrangers et espagnols soulignaient le danger d’une poussée de Vox si de nouvelles élections devaient avoir lieu. Loin de motiver des pactes, l’incapacité à élaborer des compromis pour le bien commun (triste tradition de la vie politique espagnole à l’exception de la parenthèse de la Transition), cette nouvelle échéance électorale a été utilisée par la frange la plus jusqu’au-boutiste du PSOE pour tenter d’infléchir les options du pays d’une étrange manière. C’est ainsi que l’on a entendu, lors de la campagne électorale du 10 novembre, comme je le disais précédemment, Pedro Sánchez, Adriana Lastra, José Luis Ábalos, hurler au loup, au « fascisme », faire mine de croire que l’extrême-droite est un danger en Espagne comme elle l’est partout en Europe pour les mêmes raisons, en niant les spécificités de l’Histoire espagnole, en faisant croire qu’elle a ressurgi magiquement, identique, des tréfonds de l’Histoire. Le déni de ces leaders à l’égard de l’actualité immédiate, des troubles en Catalogne en particulier, de la poussée des nationalismes périphériques à la faveur de la crise de 2008 auparavant, de l’incapacité de l’État espagnol à se confronter aux identitarismes exclusifs et xénophobes, est évident. Les raisons de cette inefficacité des gouvernements espagnols successifs à lutter contre ces fractures profondes de la société, depuis des décennies, sont multiples : incompétence pure et simple du PP, immobiliste et encore trop ancré dans la défense des privilèges, dans un certain « caciquisme », incompétence à laquelle s’ajoute les problèmes de corruption ; dogmatisme de la gauche qui a avalé (fait mine d’avaler) tout rond, sans aucun sens critique, tous les topiques de l’idéologie franquiste car leur instrumentalisation comme arme politique lui permettait de justifier une idéologie « atomisante » et identitariste présentée comme un antidote au « fascisme totalitaire » prétendument incarné par un pays unifié ; faiblesse de l’État, dépourvu de moyens économiques en raison d’une autonomie financière poussée des régions les plus riches (quoi qu’en disent les nationalistes catalans) ; culpabilité dans l’exercice du pouvoir et absence de réflexion sur le rôle possible de l’État comme régulateur des inégalités et non comme instrument de répression, lourd héritage sans nul doute de la période franquiste.

 

    J’ai écrit il y a quelques mois un billet sur l’élaboration par le gouvernement basque d’un nouveau Statut (« Estatuto », constitution régionale) qui prévoit de dissocier nationalité et citoyenneté au Pays Basque, ce qui permettrait d’attribuer l’exercice de droits politiques aux seuls « nationaux », ceux qui auraient la nationalité basque, et d’en exclure ceux qui seraient seulement « espagnols ». Cette loi aurait pour conséquence de scinder la société basque en deux communautés distinctes sur un même territoire. On n’est pas très loin de l’apartheid en Israël … Cette dérive identitaire fondée sur la prise en considération de critères ethniques est soutenue par Podemos[8]. Je rappelle par ailleurs que le PNV, parti de droite à l’idéologie identitaire, gouverne avec l’appui du PSOE, ce même PSOE qui exclut un pacte constitutionnel avec les partis nationaux, espagnols, du centre et de droite …

J’ai visionné par hasard sur YouTube, il y a quelques jours, une vidéo dont le but était de stigmatiser l’alliance de plus en plus évidente du PSOE, selon la droite, avec les nationalistes basques et catalans[9]. La vidéo présentait un débat à l’Assemblée, dans lequel intervenaient le ministre socialiste Ángel Gabilondo et la présidente de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso. S’il faut bien sûr, prendre du recul à l’égard de ces stigmatisations politiciennes « à la petite semaine », il n’en est pas moins frappant que le PSOE s’est engagé, peut-être de façon irréaliste et illusoire, dans une tentative de séduction à l’égard des régions qui revendiquent le plus violemment l’autodétermination (les plus riches). Gabilondo flattait la bonne gestion des budgets du Pays Basque et de la Catalogne, leurs investissements en matière de recherche et d’industrie, et prenait un plaisir évident à humilier Mme Ayuso, présidente PP de la Communauté de Madrid. Je suis pas du tout spécialiste en matière économique et, par ailleurs, il faut bien dire que Mme Ayuso me semble parfois ne pas faire tout à fait le poids dans sa fonction de présidente de communauté autonome. Pourtant, la manœuvre politicienne du ministre Gabilondo n’en était pas moins évidente. Le ministre reprochait à Ayuso l’insuffisance des investissements de la région dans les domaines de la science et de la technologie, renonçant par là-même, disait-il, à être une région européenne performante. D’une part, ses propos révélaient clairement l’adhésion souvent naïve et trop optimiste de l’Espagne à l’idéal européen. D’autre part, il adoptait dans cette intervention un lexique clairement indépendantiste puisqu’il gommait le niveau national pour se référer directement à l’échelle européenne. Mais surtout, le but de cette petite manœuvre était manifestement de laisser miroiter un déplacement de ce qui serait le centre du pouvoir politique. Cette représentation renvoie à mon sens non à une réalité mais à un fantasme (un instrument de propagande) des nationalismes basque et catalan. Ils alimentent, en effet, l’image d’un pouvoir central castillan, image qui est leur projection d’une vision exclusive, régie par le principe binaire, en noir et blanc, du « moi » et du « non-moi ». Madrid est une communauté autonome, devenue administrativement distincte des territoires historiques de la Castille (cette séparation administrative montre bien la volonté politique d’en faire une ville et une capitale espagnole et non plus seulement castillane) ; elle est riche et active économiquement. Elle a des recettes fiscales excédentaires mais risque d’être de plus en plus seule à « payer » pour les régions les plus défavorisées[10]. Ce « déplacement » mis en scène par les négociations actuelles du gouvernement de Pedro Sánchez serait une concession à l’orgueil nationaliste des régions du nord, afin de les garder au sein d’une organisation politique fédérale, par exemple, et d’éviter une sécession pure et simple. Pourquoi pas ? On a du mal à comprendre la nécessité de ce scénario si l’on n’adhère pas au récit nationaliste car les Basques et les Catalans sont déjà nombreux à exercer des fonctions au sein du gouvernement espagnol[11], mais cela ne semble pas satisfaire un nationalisme devenu virulent et exclusif, amplement nourri par une propagande parfois éhontée diffusée par les médias régionaux devenus pour ainsi dire des médias de « régime »[12].

Dans le même ordre d’idées, la vice-présidente du gouvernement Carmen Calvo affirmait il y a quelques jours, au début des négociations avec ERC, que la droite espagnole (le PP) n’avait plus de représentation dans les régions qui possèdent une « véritable identité historique », c’est-à-dire le Pays Basque et la Catalogne. La petite flatterie est évidente … mais pas anodine. Ce faisant, Carmen Calvo relègue à la périphérie (de l’Espagne, de l’Europe, de la géographie et de l’histoire) et dans l’oubli toutes les autres régions espagnoles qui, elles, n’auraient pas une identité historique : l’Andalousie (!!!), l’Extrémadure, les Asturies (berceau de la « Reconquête »), etc. Ses propos occultent également que la droite y a été supplantée par une droite nationaliste qui peut être bien plus redoutable que la droite espagnole puisqu’elle ajoute au conservatisme ou libéralisme économique un facteur xénophobe. Le PNV est nourri par la pensée de Sabino Arana, penseur basque xénophobe du XIXème siècle. Tous les ans, est célébré au Pays basque le « Jour de la Patrie » (Aberri Eguna).  Quant à la droite catalane, son représentant le plus « extrême », M. Torra, homme de paille de Puigdemont, maintient la région en situation de « coup d’État permanent ». Il utilise sa voiture de fonction pour participer à des blocages d’autoroutes et défile sous le drapeau noir et blanc de l’Estat Català, mouvement des années 20-30 proche d’ERC, aux accents nationalistes radicaux et fascisants.

L’inconvénient de ce basculement qui n’en est pas vraiment un (l’« identité » espagnole inclut, quoi qu’on en dise, précisément, les diverses nationalités du pays et a perdu depuis longtemps sa teinte castillane, en particulier grâce au système des autonomies), c’est l’effet psychologique désastreux produit sur les autres régions du pays. En acceptant cette mise en scène du basculement du centre du pouvoir politique vers le nord, le gouvernement avalise une politique qui creuse encore plus le fossé existant entre le sud, territoires délaissés, et le nord du pays. Il entérine une quasi dissolution de l’État-nation, comme le laissent entendre les propos tenus par le ministre Gabilondo, laissant les régions les plus pauvres encore plus à la périphérie de la construction européenne, et surtout plongées dans un sentiment d’humiliation. On connaît le résultat de l’absence de solidarité en Italie : elle a encouragé la montée des extrémismes et la corruption.

 

    C’est cette fracture entre le sud et le nord, entre les régions (aujourd’hui le terme « territoires » est plus en vogue), et non la renaissance magique du fascisme, tel le phénix qui renaît de ses cendres, qui est l’un des facteurs déterminants dans les succès électoraux de Vox. Les résultats en Andalousie en témoignent.

Qui plus est, il n’est pas dit que cette solution satisfasse les nationalistes radicaux partisans d’une rupture avec le reste du pays. Dans ce cas, elle aura favorisé, au lieu de l’endiguer, la dissolution du lien national.

Au-delà de ces considérations, et pour conclure notre interrogation sur la supposée lutte contre le fascisme du gouvernement de Pedro Sánchez, c’est la méthode employée par le gouvernement qui laisse plus que perplexe : volte-face par rapport aux promesses électorales, qui a pris par surprise le pays entier ; absence de transparence dans les négociations avec Podemos présenté comme un parti incapable d’assumer des fonctions gouvernementales avant les élections du 10 novembre ; silence sur le contenu du pacte avec Podemos, de sorte que les militants ont été amenés à se prononcer sur du vide, sur un accord de principe[13] … ; absence totale d’information et de transparence sur les concessions à venir aux nationalistes pour obtenir l’investiture. Cet ensemble de facteurs, cette manière de procéder, font manifestement violence au pays, aux plus de 50% d’Espagnols pour qui une coalition avec Podemos et des négociations avec les indépendantistes étaient à exclure.

Pour ma part, bien que souhaitant la réussite d’une politique progressiste et sociale, je ne suis pas loin de penser que cette stratégie est à la limite du mensonge électoral et de la confiscation de pouvoir, de l’abus, une manœuvre que la « montée du fascisme » est censée justifier. Elle me semble malmener profondément les principes du débat et de la vie démocratique. Cet argument peut-il donc être convainquant ? Même si l’aboutissement de ces tergiversations est une politique franchement progressiste et assez inédite à l’heure actuelle en Europe, on n’est pas très loin des coups de force d’un Boris Johnson.

 

    Au fil des jours, les nouveaux rebondissements des pactes, de la petite cuisine des partis, me ramènent au premier billet que j’ai édité[14]. Et je me rends compte avec stupéfaction que ma crainte n’était peut-être pas infondée : celle de la dérive de la gauche en échec, réduite à l’impuissance, parfois aux limites de la dissolution face au « monstre » d’un capitaliste totalitaire, vers un récit où son existence a besoin de maintenir vivant un autre monstre, celui d’un ennemi connu mais anachronique, qui le renvoie à un conflit passé et en fait une force réactionnaire. Je ne vois pas, bien évidemment, de solution à la crise mondiale actuelle et à l’impuissance des forces de gauche, mais faire ressurgir le monstre du fascisme tel que l’on connut nos parents est un argument fallacieux, qui de plus nous empêche de prendre la mesure de notre véritable ennemi : le mythe du progrès, un système capitaliste dérégulé qui nous conduit droit dans le mur, …

Laissons au gouvernement Sánchez le bénéfice du doute, pour l’instant ; souhaitons-lui de réussir, mais à quel prix … ? Comment un gouvernement peut-il choisir d’engager son pays dans la voie de la haine et de la confrontation sociale, d’une lutte fratricide entre citoyens ? Comment peut-il reléguer à l’arrière-plan des questions primordiales comme celles de l’écologie au profit de querelles identitaires ?

 

 

 

[1] À l’heure où j’écris ces lignes, une vidéo destinée à condamner le machisme, diffusée par la mairie de Barcelone, fait débat. Elle met en scène trois jeunes gens. Deux d’entre, horriblement vulgaires et machos tiennent des propos grossiers en regardant la photo d’une femme. Ils s’expriment en espagnol (castillan). Un troisième les sermonne ; ce garçon éduqué et respectueux de la femme s’exprime en catalan.

https://www.vozpopuli.com/elliberal/politica/Colau-Ciudadanos-antiespanol-retirada-inmediata_0_1303970215.html

 En 2012, le parti Ciudadanos, inquiet des relents xénophobes du nationalisme catalan avait mis en ligne une vidéo vantant la richesse intellectuelle de « l’homme andalou », afin de contrebalancer cette publicité négative.

https://www.youtube.com/watch?v=SNgPQYDn1hc&feature=youtu.be

[2] À la fin du XIXème siècle, des auteurs comme Valentín Almirall et surtout Pompeyo Gener vont engager le catalanisme dans une voie raci(al)iste.

[3] Pour ma part, et, je le répète, sans être historienne, je préfère parler d’un régime autoritaire très personnaliste pour Franco que d’un fascisme au sens strict.

[4] Il y a quelques mois, une lettre ouverte à Pablo Iglesias, écrite par un médecin andalou, faisait le buzz dans les médias. Juan Manuel Jiménez y expliquait pourquoi son village traditionnellement communiste avait basculé et voté massivement pour Vox.

https://www.heraldo.es/noticias/nacional/2018/12/04/la-carta-andaluz-pablo-iglesias-que-explica-por-que-pueblo-pasado-horas-rojo-facha-1281147-305.html

[5] Les leaders de la formation sont pour beaucoup issus d’une organisation appelée le CEPS, active en Espagne et en Amérique Latine, qui promouvait l’autodétermination des peuples autochtones et la formation d’assemblées constituantes chargées d’élaborer de nouvelles constitutions dans les divers pays latinoaméricains mais aussi en Espagne, selon un processus clairement révolutionnaire. La lutte contre la monarchie, la tenue de référendums « informels » dans des municipalités tenues par Podemos et sur des campus d’université ; la pratique du « escrache », intervention plus ou moins musclée destinée à empêcher la tenue d’une conférence ou d’un meeting par un concurrent politique considéré comme « indésirable » font partie de la « culture » Podemos version Pablo Iglesias.

[6] Scandale des comptes secrets de Jordi Pujol en Suisse et en Andorre ; condamnation de son fils Oriol Pujol pour un délit grave de corruption ; scandale du « 3% » dans lequel était impliqué le président de la région Artur Mas, etc.

[7] https://www.elmundo.es/elmundo/2006/06/06/prego/1149565979.html

[8] Lire l’article suivant au sujet du soutien de Podemos aux revendications d’autodétermination du Pays Basque, revendications autour desquelles se soudent tous les partis basques, depuis la droite la plus conservatrice jusqu’à la gauche la plus radicale de Bildu…

http://amp.vozpopuli.com/paisvasco/Estatuto-PNV-Podemos-Euskal-Herria_0_1304270735.html?__twitter_impression=true

[9] https://youtu.be/STz1AcB2fNg

[10] Las cuentas y los cuentos de la independencia, Josep Borrell et Joan Llorach, 2015, pp.108-109. Les auteurs montrent comment les régions les plus riches comme Madrid et la Catalogne perdent des places au classement des communautés autonomes, selon le bilan des recettes et des dépenses fiscales, en raison de leur contribution à l’équilibre interterritorial. Ce déséquilibre était, en 2012, plus marqué pour Madrid que pour la catalogne qui, globalement, ne perd que 1,5 points de son PIB.

[11] Deux des sept Pères de la Constitution espagnole sont catalans.

[12] Une étude sur le rôle de la chaîne publique catalane TV3 dans le procés serait certainement d’un grand intérêt. Voici deux articles, parmi d’autres, de deux grands quotidiens espagnols sur le sujet :

https://elpais.com/ccaa/2019/05/02/catalunya/1556801322_375220.html

https://www.lavanguardia.com/politica/20191126/471867783339/psc-tv3-proces.html

[13] Ibarra, le président PSOE de l’Extrémadure, l’une des régions les plus humiliées dans la confrontation nord / sud provoquée par les nationalismes, citait l’exemple d’Angela Merkel proposant à ses militants le programme détaillé qui justifiait la coalition avec XXX en XXX. Il donnait la démarche de la chancelière en exemple de processus démocratique et s’est étonné de l’incapacité de Pedro Sánchez à faire de même. Il a proposé sa démission de la présidence de la région et du PSOE si Sánchez négociait son investiture avec les indépendantistes catalans.

https://www.hoy.es/extremadura/ibarra-quiere-militancia-20191118120359-nt.html

[14] https://blogs.mediapart.fr/bruno-knez/blog/200219/la-gauche-t-elle-besoin-de-ressusciter-lextreme-droite-pour-exister

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