Les nouveaux impérialismes.

La globalisation, la crise de 2008 et la laborieuse construction européenne remettent en question l’ordre établi en Europe et fragilisent les États-nations. Vieille nation européenne, l’Espagne est aujourd’hui la proie de violentes forces centrifuges qui comptent bien tirer leur épingle du jeu des déséquilibres du moment. C’est donc un « laboratoire », à observer méthodiquement.

     Les bouleversements qui affectent l’Europe engendrent des fractures, des blessures infligées aux sociétés, et par là même, un regain de nostalgie, stimulant pour les imaginaires : au sein des nations constituées, certains songent à la grandeur passée du pays et rêvent d’y revenir ; ce « rêve » a conduit au Brexit ; il se mue en cauchemar puisque, pour l’instant, il met à mal les institutions démocratiques du Royaume Uni. D’autres réécrivent l’histoire pour revenir à une identité rêvée « pure », essentialisée, ciment d’un peuple fantasmé, enfin débarrassé des scories du métissage. Ils rêvent de trouver enfin dans l’histoire la place qui est supposée leur être due. Entre nostalgie pure et simple du passé, et nostalgie d’un passé revisité par le rêve toxique d’un avenir radieux et réparateur des « injustices » du passé, nos sociétés se délitent. Car l’Europe, pour aller de l’avant, a besoin de mythes communs, fédérateurs, et non de l’éclosion de mythes particularistes qui la morcellent en générant des conflits. On peut aussi interpréter l’entropie qui la menace comme la lutte de certains pour assumer de nouveaux leaderships …

 

     Étrangement, malgré l’érosion des institutions et des solidarités qu’ils supposent, les nationalismes attirent de nombreuses sympathies. Malgré des siècles d’efforts, de luttes, de conflits dans l’histoire européenne, dont l’issue a été la constitution des États-nations sur la base d’un contrat politique et non plus sur des critères ethniques et linguistiques, l’originaire, l’authentique continuent de fasciner.

Si les nationalismes sécessionnistes, basques ou catalans, ne suscitent pas particulièrement l’empathie par leurs revendications de « peuples opprimés » (ils sont trop riches, vivent trop bien, n’ont jamais subi de discrimination réelle et durable, de persécutions, de famines orchestrées, etc., de la part d’un « État oppresseur »), ils trouvent néanmoins des adeptes en Europe. On pourrait citer le cas de la jeune Slovénie qui trouve une satisfaction narcissique à reconnaître dans la Catalogne de M. Puigdemont un alter ego, amalgamant deux histoires pourtant bien différentes. C’est aussi le cas outre-Rhin, où les séparatistes catalans se réjouissent d’avoir trouvé des adeptes.

Il faut dire que l’attachement à l’authentique, le genuine, l’originaire, le natif, soulèvent des enthousiasmes chez ceux de nos voisins qui se sont convertis au culte de Winnetou, l’Indien des Plaines, le natif menacé par l’impérialisme expansionniste, hégémonique de l’Homme Blanc[1]. Nationalisme romantique allemand contre universalisme français … Le phénomène touche l’extrême-droite, mais pas seulement …

La gauche, convertie à l’idéologie victimaire et identitaire ne fait pas mieux. Que l’on ne s’étonne pas, donc, de voir des élus de Die Linke rendre visite à l’auto-proclamé « prisonnier politique » Puigdemont en prison ; ou un journaliste de la chaîne Deuscht Welle soumettre à l’interrogatoire et mettre dans l’embarras le ministre des Affaires Étrangères espagnol, Josep Borrell (PSOE), et jubiler lorsque celui-ci quitte le plateau outré ; ou encore un journal remettre en cause les institutions espagnoles, en particulier la justice, assimilées à des « cloaques de l’État »[2].  La dernière péripétie en date est la motion déposée au Bundestag par Die Linke, en faveur d’une médiation internationale concernant la cause catalane[3]. Étrange ingérence diplomatique, à l’initiative d’un parti de gauche dont on se dit que, décidément, il ne comprend rien au problème malgré ses beaux principes, et pourrait jouer le rôle d’idiot utile. Toutes ces initiatives semblent préférables à accepter l’idée que, dans un État de droit, ni les citoyens lambda ni les politiciens n’ont le droit de transgresser la Loi au nom d’un imaginaire nostalgique, régressif. Comment comprendre alors que les institutions allemandes, bavaroises plus exactement, à travers une décision de la Cour constitutionnelle, déclarent illégale une éventuelle sécession de la Bavière hors du territoire allemand, décision que personne outre-Rhin ne semble vouloir remettre en question ? La Loi serait-elle réservée aux vertueux pays du Nord ?

 

     Comment expliquer ce parti-pris, et cette apparente incohérence ? Les nationalismes sécessionnistes revendiquent le droit à la liberté et à la reconnaissance d’une identité propre et luttent contre ce qu’ils présentent comme une assimilation abusive de leur culture. En Espagne, de façon surprenante, leur langue n’est pas menacée mais plutôt protégée. La Constitution espagnole concède au catalan et au basque, depuis 1978, le statut de langue co-officielle avec l’espagnol dans ces deux régions autonomes qui disposent d’une très large autonomie. Par ailleurs, les arguments des nationalistes qui mettent en avant une spécificité ethnique étonnent, il faut bien le dire, dans une Europe presque ennuyeuse par son uniformité « génétique » (l’usage de ce terme « génétique », aujourd’hui choquant dans un contexte culturel et politique, est emprunté à l’argumentation pseudo-scientifique du catalanisme au 19e siècle[4] qui a laissé son empreinte dans l’idéologie actuelle du séparatisme), et l’on se réjouit que des vagues d’immigration aient rompues cette monotonie sur notre continent tout au long des siècles.

La gauche espagnole s’enferre, quant à elle, dans un projet de fédéralisme qui respecterait les « nations » espagnoles alors que, de toute évidence, les différences régionales dans ce pays se réduisent bien souvent à des variations culinaires (le cocido, pot-au-feu, avec ou sans chorizo) ou folkloriques, d’une région à l’autre, manifestations d’une particularité par ailleurs tout à fait dignes d’intérêt et de respect.

 

     J’en viens au propos central de ce billet. Parler d’impérialisme et de colonisation à l’heure actuelle, au sein de ce pays de l’Union européenne, n’est pas justifié, légitime, car cela vient contredire des siècles (cinq siècles depuis l’unification du pays en 1492) de cohabitation, et bien plus, de brassage, de « métissage » entre les populations des différentes régions qui le constituent. D’ailleurs, l’usage du mot « métissage » est presque grandiloquent et ridicule, ici. Le lien entre ces populations, c’est le contrat politique. De ce point de vue, le fondement de la nation espagnole est la Constitution libérale de Cadix de 1812 : « La Nación española es la reunión de todos los españoles de ambos hemisferios. » (Article 1).

Il semble qu’il faille donc chercher la cause et l’explication de la résurgence de ces plaintes et revendications dans l’ici et maintenant. Mon idée est que la destruction de l’unité État-nation au nom d’une très difficile construction européenne rebat les cartes et donne des ailes aux régions les plus favorisées et prospères de ces États qui préfèrent poursuivre leur chemin seules ou en concluant de nouvelles alliances, propulsées par une Europe ultra-libérale[5]. Cette nouvelle voie est plus alléchante que de continuer à œuvrer pour la solidarité au sein des entités nationales reconnues et officielles (en crise aujourd’hui) qui ont pourtant permis leur développement par des échanges commerciaux et des apports de main d’œuvre tout au long des siècles passés. La destruction de l’État-nation réactive les revendications identitaires et les éventuelles résistances passées, qu’il suffit de soumettre à un relifting pour les remettre au goût du jour.

Cette façon de voir les choses inverse la relation de cause à effet, et met au jour ce que j’appellerais les « nouveaux impérialismes », en voie d’émergence, ou nouveaux rêves d’impérialisme. La pugnacité des « nationalités montantes » n’est pas moindre que celle des impérialismes du passé, britannique, espagnol, français, en ce qui concerne l’Europe occidentale. Mais elle s’entoure d’un halo de « candeur », même de déni, qui les absout a priori du péché d’expansionnisme et d’hégémonie. Le même état d’esprit, cette sorte d’inconscience, ont-ils déjà accompagné l’instauration des anciens empires ? Ou bien, est-ce parce que nos élites intellectuelles (en particulier de gauche) considèrent qu’il ne s’agit que d’un juste retour des choses, une petite vengeance bien méritée à l’égard des vieux États européens ? Le vieux continent cultivé semble s’être mis d’accord pour condamner l’impérialisme colonisateur, barbare, violent des siècles passés, mais voit avec complaisance ces nouvelles manifestations nationalistes qui ne sont, pourtant, bien souvent, que celles du capitalisme qui avance masqué, en quête de marchés toujours plus vastes. Cela expliquerait, par exemple, la « candeur » avec laquelle M. Puigdemont, leader indépendantiste conservateur[6], agitateur et meneur irresponsable, « invité » à l’Université de Copenhague déclarait lors d’une conférence que les nations, « ce n’est pas une chose sacrée, ce n’est pas une chose décidée par Dieu. »[7]. Il ignore ou plutôt fait mine d’ignorer que la très grande majorité des conflits qui ont ravagé l’Europe ont été déclenchés par des remises en question des nations et des frontières, le plus souvent pour des questions ethniques et linguistiques, identitaires.

Et pourtant, il faut reconnaître que, malheureusement, le discours démagogique de M. Puigdemont, non seulement ne suscite pas de condamnation claire à gauche, mais qu’il soulève un vent de fraîcheur en laissant miroiter un pays neuf, fer de lance du libre-échange et de la démocratie (dit-il…). L’Europe en panne est incapable de proposer ce genre d’utopie à l’heure actuelle.

 

     L’apparente spontanéité des mouvements nationalistes, qui légitime une supposée réaction à des « agressions » d’ordre social, culturel, politique, orchestrées par un pouvoir central oppresseur, est trompeuse. La lecture d’une thèse récente sur la question des nationalismes régionaux en Espagne, plus particulièrement sur le régionalisme valencien, s’est avérée très éclairante sur la question qui nous occupe. La Communauté valencienne est une région limitrophe de la Catalogne. L’auteure de l’étude, Mme Villanueva, démontre que le nationalisme valencien ne s’est pas vraiment développé car la société valencienne est restée largement agricole et que ses élites, bien que fortunées, n’ont pas amené l’économie régionale à un degré important de capitalisation. En revanche, elle attribue l’émergence du nationalisme catalan, dans la région limitrophe, à l’industrialisation, et au développement d’une riche bourgeoisie dont l’activité a entraîné une importante capitalisation et création de réseaux financiers. C’est ainsi qu’est né le nationalisme catalan qui s’est incarné dans le processus culturel appelé « Renaixença », au XIXème siècle, au moment même où l’Espagne connaissait une période de déclin après la perte de Cuba, sa dernière colonie, en 1898.

Or, cette « Renaissance », loin de se contenter de la glorification du terroir a généré un discours (et des méthodes) de justification expansionniste visant à une hégémonie sur les régions voisines, hégémonie rivale de la Castille, berceau de l’unité espagnole et jugée désormais décadente. Ainsi, à travers le pancatalanisme, la Catalogne va mener une politique d’assimilation des cultures des régions voisines : Valence, les Îles Baléares, sans oublier les actuelles revendications (fort peu avouées) sur le Roussillon français.

Sur le plan culturel et linguistique, P. Villanueva souligne que l’identitarisme catalan est né d’une rupture avec l’occitanisme. Déniant une origine commune, à savoir la famille limousine-occitane, les nationalistes catalans n’ont de cesse, depuis deux siècles, de démontrer que le valencien et le majorquin (Îles Baléares), langues sœurs, ne sont que des variantes du catalan et lui sont donc subordonnées. Pourtant, le valencien a été considéré comme une langue littéraire dès le XVème siècle tandis que la normalisation du catalan ne s’est faite qu’en 1932[8]. Le but a donc été, pour le nationalisme catalan, de tracer un périmètre d’influence, et de définir ainsi un territoire, afin de supplanter le vieux maître castillan qui n’était plus « porteur » sur le plan économique : les routes commerciales ouvertes jadis par l’empire se refermaient pour le Pays basque et la Catalogne, même si la majeure partie des capitaux investis à Cuba, par exemple, ont été rapatriés au Pays Basque. L’apothéose de cette démarche de légitimation de l’expansion se situe en 2006, lorsqu’est publié le premier dictionnaire de valencien, Diccionari ortográfic i de pronunciació del valencià :

« Finalement le dictionnaire paraissait être fait pour convaincre les Valenciens que leurs tournures idiomatiques sont d’une catégorie académique inférieure à la catalane, qui est celle qui détient la pureté de la langue. (…) Celle [la déclaration de l’Academia Valenciana de la Llengua] d’avril 2005, est tout bonnement le triomphe de la stratégie pancatalaniste puisqu’elle a consacré les prétentions catalanistes énoncées en 1906, celle de l’unité de la langue catalane. Or cette unification s ́est faite au prix d’ignorer religieusement la langue limousine, en faisant sciemment l’impasse sur sa tradition littéraire, pourtant attestée autant par la renaissance catalane que valencienne. (…) Précisons que la désignation de langue valencienne est tout juste tolérée au niveau interne de la région valencienne, puisqu ́au niveau national et international seul prévaut le catalan ; de fait il n’existe comme diplôme reconnu que la licence de catalan. »[9]

Les nationalistes catalans réussissent ainsi à faire passer le valencien pour une variante du catalan, et à inféoder la culture valencienne. La démarche est la même concernant le majorquin aux Baléares. Ils ont obtenu que la langue co-officielle de l’espagnol dans ce territoire soit non pas la langue locale mais le catalan qui est désormais l’unique langue d’enseignement dans 83% des centres scolaires des îles.[10]

Cette stratégie n’a pu être menée à terme que par la mainmise des institutions universitaires catalanes sur les institutions d’enseignement valenciennes.

Voilà pour le combat théorique, dans le domaine culturel. On constate que les événements dont nous sommes les témoins depuis les années 2010 ne sont que la face visible de l’iceberg, surnagent au-dessus d’une lame de fond expansionniste.

Sur le terrain économique et financier, Mme Villanueva souligne que « l’aide logistique et économique des catalanistes a toujours été présente à Valence. »[11] Pour preuve, on peut citer de nombreux articles récents qui mettent en lumière l’activisme financier des nationalistes catalans dans cette ville, afin d’y créer des entités culturelles jumelles des puissantes ANC (Assemblée nationale catalane) et Omnium Cultural, véritables lobbies dont la vocation est la « nationalisation », la « recatalanisation » de la Catalogne depuis plusieurs décennies[12]. Cette « aide » peut se traduire, par exemple, par le financement du crédit destiné à payer l’immeuble siège de deux associations « culturelles » Acció Cultural del País Valencià et Institució Cívica i de Pensament Joan Fuster (Joan Fuster étant le gourou du catalanisme en région valencienne, le « sous-marin » du pancatalanisme). Tandis que ces subventions mirobolantes sont attribuées à des associations « culturelles » nationalistes, les fonctionnaires de la région autonome sont mis « à la diète », privés d’une partie de leurs revenus, au profit donc de cette politique culturelle de « catalanisation » de la région[13]. En échange de ces « subventions », des autocars sont envoyés lors de l’organisation des manifestations pro-indépendantistes en Catalogne. Les pratiques sont les mêmes aux Baléares. Des parlementaires de l’opposition non nationaliste tentent de contrecarrer cette stratégie par l’ouverture d’enquêtes[14].

     Nous allons nous attacher maintenant à un autre aspect de ce « nation building » qui profite pleinement et consciemment de la crise de croissance européenne. Outre cette conquête d’une légitimité culturelle et d’un territoire, d’une Terre promise baptisée Països catalans[15], le pancatalanisme cultive les alliances. Le terme « conquête » n’est pas exagéré. Il s’agit d’une stratégie consciente, calculée, de mise sous pression de l’État et des populations. Si elle ne peut être assimilée à une action militaire, elle s’accompagne de politiques agressives d’alliances et d’ambassades, au sens d’ouverture d’officines à l’étranger, mais aussi de prise de contact avec d’hypothétiques alliés, aussi bien en Europe qu’en Amérique Latine, sur le terrain historique du rival castillan.

En premier lieu, l’on trouve l’union sacrée des séparatismes sur le territoire espagnol. Elle n’est plus un secret pour personne. J’ai abordé cette question dans mon billet intitulé « Des outils de ségrégation ethno-culturelle en plein cœur de l’Europe »[16].

L’un des leaders basques indépendantistes du moment, Arnaldo Otegui, a purgé 12 ans de prison pour ses complicités avec l’E.T.A., en particulier sa complicité dans la séquestration du directeur de l’usine Michelin à Vitoria, Luis Abaitua, et sa tentative de reconstitution du groupe terroriste Batasuna. Il était porte-parole du groupe terroriste E.T.A. lorsque celui-ci assassina en 2000 le journaliste José Luis López de Lacalle, membre du PSOE et ancien résistant au franquisme. Il poursuit aujourd’hui une carrière politique et aspire à devenir le prochain lehendakari (président) du gouvernement basque … La première chose que l’on pouvait attendre d’Arnaldo Otegui, c’est qu’il demande pardon pour les crimes commis par l’organisation terroriste, ce qu’il n’a jamais fait. Mais, avec une certaine perversité, il a formulé des excuses sur de possibles déclarations blessantes pour les proches des victimes d’E.T.A. Il faut reconnaître que la nuance est subtile … Sa page Wikipédia, qu’il a sans doute rédigée lui-même, fait de lui une victime du harcèlement de l’État oppresseur, et souligne ses efforts pour s’engager sur une voie pacifiste. A la faveur des tentatives sécessionnistes en Catalogne, il est devenu la coqueluche des médias pro-indépendantistes catalans. Il y fait figure de résistant, de héros, et pose pour des selfies avec des fans lors des manifestations séparatistes.

L’impact de cette stratégie politique sécessionniste serait limité si les leaders indépendantistes basques et catalans ne s’étaient mis en tête que « le monde les regarde », selon les termes de Puigdemont et Torra, ancien et actuel présidents de la Generalitat (le gouvernement catalan), convaincus du bien-fondé de leur lutte et de « l’oppression » de Madrid, de l’État castillan, leur rival (d’Espagne, il n’est jamais question …) Sans doute cette hypertrophie narcissique est-elle à l’œuvre dans tous les processus de « storytelling » et de « nation building » … Comme tout nouveau pouvoir, ou qui aspire à le devenir, les leaders nationalistes visent à conquérir une légitimité et une notoriété internationale. L’attitude à l’égard du « vieux » pouvoir, du pouvoir traditionnel jugé décadent, est celle de l’irrévérence et, lorsque cela est possible, celle du discrédit. Il s’agit de faire feu de tout bois.

Aussi, très intelligemment, la stratégie est de marcher sur les plates-bandes du vieil empire espagnol, « has-been », et de réactiver la légende noire liée à la conquête et à la colonisation de l’Amérique[17]. P. Villanueva, dont j’ai cité la thèse précédemment, attribue l’habileté et l’intelligence de la propagande des nationalistes catalans à ses origines bourgeoises :

« Ce qui nous intéresse est de mettre en évidence ici, que les méthodes du catalanisme sont toujours des méthodes très élaborées, car son origine bourgeoise détermine cette prééminence subtile et non violente dans ses formes. Disons que l’on pourrait situer les méthodes du catalanisme aux antipodes de celles de l’anarchisme, même si les deux mouvements naissent à peu près à la même époque et cohabitent au même endroit. Les objectifs étaient aussi très différentes : si l ́anarchisme croyait en une solution immédiate, grâce aux attentats meurtriers ciblés, au vu de l’absence de résultats, le catalanisme, lui, a toujours misé sur des étapes graduelles, projetant son but non pas à court terme ou moyen terme, mais à long terme, conscient du fait que le succès va rarement de pair avec l’improvisation. »[18]

L’acrobatie, pour ces régions prospères, espagnoles depuis des siècles, consiste à s’ériger en victimes « colonisées ». Elle est risquée et ses fondements totalement fallacieux. En effet, l’on ne peut présenter honnêtement les Basques et les Catalans comme des victimes du colonialisme espagnol, à l’instar des indigènes d’Amérique, puisqu’ils ont été eux-mêmes les acteurs parmi les plus actifs de cette colonisation, en particulier sur le plan commercial. Par exemple, la richesse de la bourgeoisie catalane provient, entre autres, de la traite des esclaves noirs en Amérique (XVIème-XIXème siècles). Quant aux Basques, leur activité marchande a été florissante grâce aux colonies, en particulier Cuba. Au moment de l’indépendance de cette dernière, les capitaux espagnols ont été rapatriés en grande partie au Pays Basque.

C’est pourtant à cet exercice de haute voltige que s’est livré Arnaldo Otegui, diplomate improvisé et incendiaire, lors d’un voyage au Mexique (ses activités diplomatiques l’ont également mené à travers l’Europe : Royaume Uni, Irlande, Belgique, …). Reçu au Mexique pour une conférence organisée par la Fondation pour la Démocratie, M. Otegui, a été l’invité du vénérable Cuauhtémoc Cárdenas, membre de la gauche mexicaine, proche de Andrés Manuel López Obrador (AMLO), fils de l’ancien président Lazaro Cárdenas. Otegui, pour se présenter, lui et ses compatriotes basques « opprimés » par l’État espagnol, a d’emblée établi un lien avec les Espagnols (dont certains étaient basques) réfugiés au Mexique à la fin de la guerre d’Espagne. Une fois posée cette hasardeuse et, il faut le dire, abusive filiation, il était évident que lui-même et ses coreligionnaires de l’ETA n’étaient autres que des victimes du franquisme, encore et toujours, et donc des frères de lutte des indigènes. J’ai déjà souligné, dans mes billets précédents, cet aspect primordial de la propagande nationaliste appelé « fabrique du franquisme » par l’écrivain catalan Eduardo Mendoza. Les élites intellectuelles, en particulier les vertueuses élites de gauche, donnent un blanc-seing à quiconque parvient à être identifié comme une victime de l’Espagne franquiste. Eh oui, Franco a gagné la guerre sur un plan militaire, mais a incontestablement perdu la partie sur le plan moral. Et cela, les nationalistes le savent, alors même que l’on trouve autant d’alliés du dictateur parmi les Catalans et les Basques que dans d’autres régions espagnoles, en particulier dans la bourgeoisie[19]. D’ailleurs, les terroristes de l’ETA et leurs complices n’ont pas hésité à prendre parfois pour cible d’anciens militants antifranquistes qui n’adhéraient pas à la Cause …

Et voilà, le tour est joué … Dans le même ordre d’idée, car je voudrais montrer qu’il ne s’agit pas d’une stratégie isolée, Alfred Bosch, député du groupe parlementaire indépendantiste ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) s’est livré au même exercice à la télévision mexicaine. Dans un exposé truffé de contresens historiques et de reconstructions imaginaires de l’histoire espagnole, il a déclaré que les Catalans luttaient pour leur liberté et pour renverser la monarchie corrompue, et qu’ils désiraient devenir une république comme … la Norvège (le royaume de Norvège !), l’un de ces pays nordiques (tous ces pays sont des royaumes…) auxquels les séparatistes catalans aiment à comparer leur future et hypothétique république … On peut attribuer le lapsus ou l’erreur de Bosch à l’ignorance ; on peut aussi émettre l’hypothèse, pour qui connaît l’idéologie d’ERC, que le dogmatisme de beaucoup de ses membres est tel qu’ils sont incapables de penser la monarchie (parlementaire) comme un régime capable de générer de grandes avancées démocratiques et sociales, comme c’est le cas dans les pays du Nord de l’Europe.

 

     Tout ce travail de façonnage idéologique, de propagande et de discrédit a-t-il un lien avec la requête du président mexicain Andrés Manuel López Obrador (AMLO), formulée en mars 2019 ? Celui-ci a demandé à l’Espagne et au Vatican de demander pardon pour la conquête du Mexique et la chute de Tenochtitlán, la capitale aztèque. Je me suis sincèrement posé la question… Sans doute pas directement. La conquête de l’Amérique a été un choc de cultures,[20] certes. Et l’on se surprend à imaginer que les choses auraient pu se passer autrement. L’historien S. Gruzinski donne des éléments d’analyse qui permettent de mieux identifier les facteurs expliquant la violence de la rencontre. Les Espagnols, la Maison royale, les diplomates, les médias, etc. ont rappelé à M. López Obrador que la reine Isabel II avait signé en 1836 avec le Mexique un « Traité définitif de paix et d’amitié » qui préconisait « le Pardon et l’Oubli. » D’ailleurs, beaucoup d’Espagnols, à l’exception des plus nationalistes et « susceptibles », ne verraient pas d’inconvénient à demander à nouveau pardon. À vrai dire, ils ont souvent intériorisé une culpabilité irritante à ce sujet, qui peut friser le masochisme. La question est complexe, on s’en doute.

Mais la question qu’il convient de se poser ne serait-elle pas plutôt : quel est le vrai problème de AMLO ? Ne serait-ce pas Donald Trump, lui-même nationaliste (« America first again »), ses projets de mur, et bien d’autres questions encore liées à un voisinage quelque peu accablant ? Déjà, le général Porfirio Díaz chassé par la Révolution mexicaine de 1911 disait : « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si proche des États-Unis ! ». Pris dans les faux-semblants de la politique, AMLO est, lui aussi, amateur d’acrobaties. Il est moins dangereux d’éveiller l’hostilité de l’ancien empire conquérant qui se trouve à 9000 kilomètres de distance, que celle de la première puissance mondiale si proche. Et le but n’est-il pas de réactiver un nationalisme mexicain malmené par la crise et la globalisation pour souder une population, lui faire miroiter la réparation possible de toutes ses blessures … actuelles ?

 

     Ainsi, on a presque l’impression d’une communication d’inconscient à inconscient. Comme l’Europe, où l’austérité a jeté les foules dans les bras de démagogues meneurs au suicide et/ou à la guerre des nations avec leurs projets nationalistes, le Mexique est tenté par le national-populisme. Celui-ci peut-il être un allié, un adjuvant de la lutte de AMLO contre la corruption, le trafic de drogue, la violence qui minent le pays ? Ce serait un moindre mal.

La question est bien différente en Europe, contrairement au message que nos ambassadeurs incendiaires, les Otegui, les Bosch, etc. tentent de divulguer. La plupart des pays d’Europe vivent des situations hautement moins dramatiques que le Mexique. Le nationalisme n’y est pas, de nos jours, un antidote contre l’oppression, l’injustice, la criminalité, les inégalités. Mais il est un ferment de rêve, d’utopie … Dans le cas précis du catalanisme, en Espagne, on peut dire qu’il s’est propagé grâce à la bourgeoisie et pour son profit. Il flatte l’ambition d’un « peuple » auto-défini par l’exclusion des non-nationalistes, un peuple qui s’aveugle de son actuelle puissance, toute relative. Sa perspective semble être celle d’une geste qui le mènera à la perte ou à l’épiphanie. Selon Victor Cucurull, fondateur de l’Institut Nova Historia, le XXIème siècle sera catalan[21]

Une autre question s’impose : quel sens et quelle finalité peut avoir cette « internationale des nationalismes » ?

 

 

 

[1] Le Monde, articles du 19 juillet 2018, https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/07/19/winnetou-un-heros-allemand_5333664_3232.html

ou encore, https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/07/19/le-noble-indien-une-aubaine-pour-l-extreme-droite_5333660_3232.html

[2] ABC, article du 10 avril 2018, https://www.abc.es/espana/abci-carta-embajadora-espanola-berlin-periodico-aleman-complice-secesionismo-201804100340_noticia.html

[3] El Periódico, article du 24 mai 2019, https://www.elperiodico.com/es/politica/20190524/espana-protesta-ante-bundestag-mocion-cataluna-7471199

[4] El País, article du 30 novembre 2017, https://elpais.com/elpais/2017/11/30/ciencia/1512040611_706407.html

[5] Hervé KEMPF, dans un entretien avec Marin SCHAFFNER, en arrive à des conclusions similaires, mais en se situant non sur le terrain économique et idéologique des nationalismes, mais sur celui de la technologie et de la philosophie. Je cite quelques lignes de l’article « Pourquoi les marges nous transforment », extrait de l’ouvrage de Marin SCHAFFNER, Un Sol commun, Éditions Wildproject, 2019, p.29 :

« J’ai longtemps cru que le capitalisme n’avait plus de projet, plus de nouvelles idées. Mais je me rends compte que le capitalisme a retrouvé une dynamique idéologique avec la technologie (autour de l’intelligence artificielle et de la robotique), qui vient renforcer la sécession des riches. Celle-ci n’est plus économique mais aussi philosophique : les classes dirigeantes sont maintenant prêtes à accepter l’idée – qu’on retrouve fortement dans le transhumanisme, par exemple – que dans les désastres à venir, une partie de l’humanité ne va pas survivre. Une partie de l’oligarchie fait donc le choix délibéré de continuer de plus belle, en croyant que la technologie pourra résoudre les problèmes, ou tout du moins préserver les riches dans la catastrophe générale. En somme, les riches sont en train de devenir anti-humanistes, et d’abandonner l’ambition universelle des Lumières. »

[6] Si l’indépendance a toujours été au programme du parti de gauche catalan ERC (Esquerra Republicana de Catalunya), nostalgique d’une République (1931-1936) qu’il a contribué à déstabiliser gravement, elle a été très longtemps perçue par la grande majorité des Catalans comme une idée sans grande consistance. Il a fallu que le président de droite de la Generalitat (2010-2016), Artur Mas, relance la thématique, alors que la région était plongée dans une grave crise, pour qu’elle prenne corps en cristallisant les mécontentements. Le tour de passe-passe consistait à faire du gouvernement central de Madrid le seul responsable de l’austérité, tout en s’abstenant bien sûr, de toute critique à l’égard des élites, de la bourgeoisie catalanes.

[7] Conférence complète,  https://youtu.be/SIBgmoqCwAM, 43mn40s.

 

[8] Pepita VILLANUEVA, Le nationalisme valencien au début du XXIème siècle. Cent ans de pancatalanisme, 1906-2006, Université Paris Nanterre, 2017, p.399 :

 « Ceci prouve que la décision prise par les catalanistes en 1906 de détruire la tradition de la langue limousine a faussé, voire dénaturé l’analyse linguistique autant du valencien que du catalan. Ces deux langues étaient effectivement unies par un même ensemble linguistique, qui était reconnu par les anciens auteurs avec le nom de "langue limousine". Celle-ci est une dénomination historique, avec une tradition de plusieurs siècles, comme nous avons pu le constater dans la première partie de notre étude, avec le titre de "thèse occitaniste". Avoir éliminé cette réalité a supposé réécrire l’histoire de l’évolution linguistique du catalan et aussi du valencien, et créer un conflit là où il n’avait jamais existé auparavant. » (J’ai souligné moi-même l’expression en gras).

[9] Pepita VILLANUEVA, Le nationalisme valencien au début du XXIème siècle. Cent ans de pancatalanisme, 1906-2006, Université Paris Nanterre, 2017, p.402 et p.420.

[10] El Mundo, article du 26 février 2018, https://www.elmundo.es/baleares/2018/02/26/5a93b06122601d88478b4632.html

[11] Pepita VILLANUEVA, Le nationalisme valencien au début du XXIème siècle. Cent ans de pancatalanisme, 1906-2006, Université Paris Nanterre, 2017, p.420.

[12] Crónica global, 14 juillet 2018, https://cronicaglobal.elespanol.com/politica/asi-financia-independentismo-generalitat-homologos-valencianos_155300_102.html

[13] Crónica global, 14 novembre 2018, https://cronicaglobal.elespanol.com/politica/govern-700-000-euros-pancatalanismo-retrasa-pagas-funcionarios_199405_102.html

[14] The World News, 1er mars 2019, https://theworldnews.net/es-news/ciudadanos-denuncia-en-fiscalia-la-subvencion-de-la-generalitat-catalana-a-accio-cultural-en-valencia

[15] J’ajoute ici une image desdits « Pays catalans », extraite d’une encyclopédie en ligne (https://www.enciclopedia.cat/EC-GEC-0048266.xml). Cette carte est utilisée par la télévision publique catalane (c’est-à-dire la chaîne publique financée par l’ensemble de la population catalane, y compris donc par les non-indépendantistes), entre autres, lors des bulletins météorologiques. Il va sans dire qu’un tel document choque les Catalans constitutionnalistes.

[16] Médiapart, https://blogs.mediapart.fr/bruno-knez/blog/180419/des-outils-de-segregation-ethnoculturels-au-coeur-de-l-europe

[17] Sur la question de la légende noire et d’une éventuelle réactivation de celle-ci à l’heure actuelle, précisément du fait de l’émergence de nouveaux équilibres, je conseille la lecture de l’ouvrage de Maria Elvira ROCA BAREA, Imperiofobia y leyenda negra. Roma, Rusia, Estados Unidos y el Imperio español, Madrid, Ediciones Siruela, 2016. Ce libre, novateur dans ses interprétations, n’a malheureusement pas encore été traduit en français.

[18] Pepita VILLANUEVA, Le nationalisme valencien au début du XXIème siècle. Cent ans de pancatalanisme, 1906-2006, Université Paris Nanterre, 2017, p.35.

[19] Huffington Post, 21 septembre 2017, https://www.huffingtonpost.es/jose-m-faraldo/la-cataluna-franquista_a_23215992/

 

[20] L’historien Serge GRUZINSKI a écrit plusieurs ouvrages très éclairants sur le choc des imaginaires occidental et indigène au moment de la conquête, en particulier, La Colonisation de l’imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol, XVIème -XVIIIème siècles, Paris, Gallimard, 1988, et La Guerre des images de Christophe Colomb à Blade Runner (1492-2019), Paris, Fayard, 1990.

[21] Sur la valeur de révélation attribuée à l’avènement de la « catalanité » et de la « nation catalane », les interventions de Victor Cucurull, activiste et membre de l’ANC, personnage haut en couleurs, sont édifiantes. Je donne ici quelques liens de vidéos à visionner … :

https://youtu.be/m6XDKVk-xEQ

https://youtu.be/19tAN2JGNVk

https://youtu.be/DqiIsWi-MMg

 

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