Le nationalisme catalan ou l'obsession de la grande lessive.

Loin des feux médiatiques de la campagne électorale en Espagne, il est temps d'afficher une solidarité à l'égard des Catalans qu'un nationalisme sectaire et exclusif tente de mettre au pas.

     Lectrice de Médiapart, j’ai eu le déplaisir hier, une nouvelle fois, de constater le parti-pris de ce journal sur la question de la crise en Espagne liée au séparatisme catalan. Face à ce problème grave qui affecte non seulement la région, le pays tout entier, mais qui pourrait également avoir des répercussions sur l’ensemble de l’Europe, l’approche légère et partisane de ce quotidien réputé pour son travail d’investigation me navre. Face au vide d’analyse sidéral sur le sujet, je profite de l’espace ouvert généreusement par le journal, destiné à la libre expression de ses lecteurs, pour donner de la voix et communiquer mon propre travail de recherche … Pour que mes compagnons lecteurs puissent aller au-delà des clichés et percevoir la complexité de la situation.

 

     L’auteur de l’article en question, du 26 mars, entre pamphlet et chronique mondaine, se saisit d’un événement chic à Barcelone, dans le cadre de la campagne électorale pour les élections législatives en Espagne, et dresse une « galerie des horreurs » de l’opposition à l’indépendantisme catalan, discréditant par là même ladite opposition. Chance inouïe, la petite sauterie réunissait deux des figures les plus honnies de la gauche bien-pensante (celle qui est persuadée d’être la vraie gauche, sans l’ombre d’un doute), les très médiatiques Manuel Valls et Bernard-Henri Lévy. Les gens bien, on le sait, adorent les détester.

     Bien consciente des difficultés liées au métier de journaliste, je me permets pourtant de critiquer cette approche. Céder à la facilité, assimiler la résistance au nationalisme catalan à une sauterie organisée par « la bourgeoisie catalane », jubiler de se gausser de deux vedettes de la scène politico-médiatique, n’est pas une approche sérieuse et satisfaisante. Soit dit en passant, je préciserai d’emblée que bon nombre de grandes familles de cette bourgeoisie ont choisi « l’autre bord » et « arrosent » de centaines de milliers d’euros les opérations de « nationalisation » de la région via de puissants lobbies comme l’ANC, l’Omnium Cultural ou des associations plus locales. A quand le portrait de la faune indépendantiste ?

 

     Je préfère, pour ma part, porter mes regards ailleurs, sur la Catalogne profonde où des citoyens lambda ont commencé à s’organiser en associations afin de résister au harcèlement du « nationalisme obligatoire » que dénoncent les partis constitutionnalistes, y compris le PSOE/PSC (partis socialistes espagnol et catalan). Loin des feux médiatiques, je m’attacherai à diffuser le témoignage de deux habitants d’une petite ville de Catalogne qui ont reçu récemment un courrier anonyme[1]. Se taire sur la violence quotidienne instaurée par le sectarisme nationaliste et faire de la résistance à cette dérive idéologique une préoccupation de « la bourgeoisie catalane » relèvent tout simplement de la désinformation.

Voici donc le courrier reçu par ces personnes[2] :

 

« Il fallait bien que quelqu’un vous le dise, et je vais l’écrire dans votre langue parce vous êtes tellement ignorants et analphabètes que, autrement, vous ne comprendriez pas. On vous a chassés de chez vous[3] parce que vous étiez stupides. Nous vous avons accueillis à bras ouverts, et c’est grâce à cela que vous avez pu manger à votre faim. Mais votre haine envers la Catalogne et les Catalans n’a pas de limites. Il suffit de vous dire : « À l’assaut ! »[4], pour que ce qu’il y a de mauvais en vous ressorte, et que vous attaquiez tout ce qui nous représente : vous enlevez les rubans jaunes, les drapeaux catalans, et vous exhibez votre drapeau qui ne vous a jamais été d’aucune utilité. Sachez que, tous les jours, lorsque vous vous levez, nous ch… sur votre p… de m…[5], et sur tous vos morts. Nous le faisons pour chaque ruban et drapeau catalan que vous enlevez, et pour chacun de vos efforts destinés à préserver votre petit drapeau étranger et oppresseur à vos balcons et fenêtres.

Liberté pour les prisonniers politiques, injustement jugés.

Liberté pour tous les exilés qui ont reçu le soutien de toute l’Europe.

Ils passeront bientôt à l’action.

Vive la Catalogne libre ! »

 

Comment ne pas être atterré par ces propos, qui tiennent du registre ordurier et de la propagande ?

Le courrier a été adressé à cinq personnes, dont un père d’élève qui a osé demander l’application de la Constitution en matière de bilinguisme ; plus précisément il souhaitait que sa fille bénéficie effectivement d’un enseignement en espagnol dont la part se réduit aujourd’hui à 25% des cours impartis. Or, le nationalisme, à travers la politique de l’immersion linguistique en catalan, se refuse bien souvent à appliquer la législation.[6]

La deuxième personne visée est une femme qui a suspendu un drapeau espagnol à son balcon en réaction à l’envahissement jusqu’à saturation de l’espace public par les symboles nationalistes, bafouant ainsi la neutralité souhaitable des espaces de vie communs.

Voilà donc ce que fait le nationalisme à une société. Ses adeptes les plus fervents se sentent autorisés à harceler leurs concitoyens, sous le prétexte mensonger qu’« ils ont reçu le soutien de toute l’Europe ». L’Europe entière, certainement pas, mais une certaine presse trop pressée, c’est sûr !

    Une telle réalité est difficile à percevoir lorsqu’on vit dans une société qui n’est pas soumise à de tels dérèglements que je qualifierai de « pathologie sociale ». Le père d’élève interrogé évoque une société hyper-politisée à travers les différentes institutions (la mairie, en particulier) et associations (sportives, etc.) qui encouragent la polarisation des idées et donc les conflits entre citoyens, au lieu de souder la communauté.

Je mentionnerai, pour ma part, trois autres cas d’intolérance très parlants.

Tout d’abord, je me permets de rappeler que Josep Borrell, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Pedro Sánchez (PSOE), catalan de souche, est quasiment interdit de séjour dans son village d’origine où l’on a accroché des affiches le qualifiant de « honte pour le village »[7]. Le bannissement par sa propre communauté est la punition infligée en raison de ses prises de position anti-indépendantistes.

Par ailleurs, à la fin d’un meeting tenu le mois dernier par la leader du parti Ciudadanos[8] en Catalogne, Inés Arrimadas, bête noire de l’indépendantisme et … andalouse[9], des habitants de la petite ville d’Amer (berceau de l’ex-président de la Generalitat, C. Puigdemont) ont cru bon de désinfecter à l’eau de javel l’espace occupé lors de la réunion[10] … A quand la purification ethnique ?

Je porte également à la connaissance de mes compagnons lecteurs de Médiapart l’existence d’une association « culturelle » indépendantiste, Catalunya Acció, dont le président Santiago Espot encourage et justifie les méthodes de délation[11]. Une loi anti-constitutionnelle adoptée en 1998 par le parlement de la région oblige tous les citoyens de Catalogne à utiliser des enseignes de magasins rédigées exclusivement en catalan. Sur une chaîne catalane, Santiago Espot se vantait en 2010 des 3000 délations enregistrées, qui avaient conduit à sanctionner les mauvais citoyens, ceux qui ne se pliaient pas à cette mesure pourtant anti-constitutionnelle !

     Pour finir, je reviens rapidement à l’article de Médiapart publié hier, pour fournir quelques précisions supplémentaires. J’ai déjà fait allusion à la situation de M. Borrell, ministre des Affaires étrangères actuel du gouvernement Sánchez. La plume acerbe et jubilatoire de l’auteur de l’article n’épargnait pas non plus Albert Boadella, un artiste catalan anti-indépendantiste, directeur de la troupe de théâtre Els Joglars fondée en 1962, du vivant de Franco. Opposant à la dictature, Boadella a même tâté de la prison dans ses jeunes années. Or, en artiste impertinent (termes redondants), il s’est permis de s’opposer à la dérive sectaire de la société catalane depuis 1980, sous la férule de son président-gourou, nationaliste et corrompu, Jordi Pujol. Soumis au harcèlement et au boycott artistique, Boadella a été « contraint de s’exiler volontairement », et de quitter la Catalogne. Il est présenté dans l’article d’hier comme un raté (revanchard ?). Pour y voir plus clair sur cette figure originale, je conseille la lecture d’un article paru dans Libération en mars 2018, « Dommages à la Catalogne »[12].

Dans le monde artistique, Boadella n’est pas un cas isolé. Le grand écrivain catalan Eduardo Mendoza, mondialement connu, a subi la même disgrâce pour avoir analysé dans l’un de ses ouvrages[13] la dérive nationaliste, en dénonçant en particulier « l’industrie du franquisme » (c’est-à-dire l’instrumentalisation du passé franquiste pour disqualifier la démocratie espagnole) ainsi que la victimisation, qui sont autant de techniques de propagande mises en œuvre par le séparatisme.

J’ai souligné plusieurs fois la part de conflit générationnel qu’il y a dans la critique de la Transition démocratique par des jeunes (souvent très jeunes) politiciens hantés par le fantasme du meurtre de leurs aînés (symbolique, bien sûr !). Mais je reste perplexe face au discrédit jeté sur des personnalités telles que Boadella. Un travail journalistique plus sérieux aurait expliqué pourquoi Albert Boadella « n’a plus remis les pieds sur des planches barcelonaises depuis 12 ans » (je cite l’article). Simplement, il n’a pas passé le cap de la censure indépendantiste …

Il y a beaucoup d’amalgame dans l’article de Médiapart du 26 mars, amalgame qu’il dénonce pourtant fort vivement : selon son auteur, BHL mettrait « dans le même sac » Corbyn et Orban ; et à la ligne suivante : « ces amalgames qui ignorent les clivages droite-gauche ».  Il faudrait donc comprendre que l’anti-indépendantisme est un fourre-tout vide de pensée et de sens, alors que le totalitarisme est incontestablement à l’œuvre dans le processus séparatiste qui a annihilé toute distinction entre droite et gauche au profit d’une « "fracture" nationalistes-antinationalistes, indépendantistes-antiindépendantistes »[14]. L’historien Benoît Pellistrandi analyse ainsi les courants qui traversent la mise au pas de la Catalogne par le nationalisme :

 

« Comme dans l’Italie des années 1920, comme dans l’Allemagne des années 1930, la Nation enfin vraiment aimée et vraiment servie par d’authentiques patriotes, recouvre sa vocation globalisante. On en termine avec les divisions de partis, la lutte des classes et tout ce qui divise. Mais pour ce faire, il faut un principe supérieur qui opère, lui, la division suprême entre amis et ennemis, entre citoyens et non-citoyens.

  Certes, on n’en est pas encore là. Mais pullulent des écrits racistes, circulent des thèses suprématistes qui révèlent le vrai visage du nationalisme identitaire et exclusif. »[15]

 

Bienvenue à Cataland, à l’heure du grand lessivage !

 

     Pour conclure, je citerai Erri de Luca, pourtant défenseur de l’appellation « prisonniers politiques » pour désigner les leaders indépendantistes catalans, ce à quoi je n’adhère pas. Il s’exprime ainsi :

 

« Ceux qui éprouvent le sentiment de nationalisme, périmé par l’histoire, exaltent une part d’eux-mêmes contre toutes les autres.

Racisme et nationalisme sont des pathologies, avant d’être porteurs de paradoxes politiques.

Ils devraient être soignés par le service de santé publique et orientés vers une rééducation.
Le remède obligatoire et immunitaire reste la lecture des livres du monde. Je leur dois d’être porteur de citoyennetés variées et de fraternité européenne. »[16]

 

Un tel humanisme devrait inspirer l’auteur de l’article « Bernard-Henri Lévy en campagne pour Manuel Valls, dans une Barcelone devenue la « capitales du populisme », et l’inciter à élever le débat.

 

[1] Une vidéo a été éditée par l’association Resistencia catalana (https://youtu.be/ykhGobe1jbI). Cette association est considérée comme étant de droite, mais je ne pense pas que cela compromette la véracité des faits, n’en déplaise à Médiapart.

Les liens suivants permettent de prendre la mesure de la généralisation de l’intolérance, d’un ordre social troublé dans la région, avec des relents de totalitarisme. Des particuliers, par exemple des parents d’élèves, mais surtout des élus des divers partis constitutionnalistes (PSC, Partido Socialista Catalán ; Cs, Ciudadanos ; PP, Partido Popular) sont devenus les cibles de ce harcèlement :

- https://www.elespanol.com/espana/politica/20170921/248476208_0.html (en exergue de l’article, un bel exemple de production de « l’industrie du franquisme » dénoncée par Eduardo Mendoza – cf. ci-dessous -).

- https://www.elmundo.es/espana/2018/10/15/5bc39528ca4741be2b8b4624.html

- https://www.europapress.es/sociedad/educacion-00468/noticia-educacion-alerta-acoso-alumnos-no-independentistas-incrementado-exponencialmente-20171011165331.html

- https://www.elmundo.es/cataluna/2017/02/05/5896189e22601d1f0d8b4588.html

- https://www.elmundo.es/espana/2017/09/26/59c91dbf468aebe2658b4590.html

- https://elpais.com/politica/2017/09/28/actualidad/1506593218_539734.html

 

 

 

 

[2] La traduction est de moi.

[3] “de vuestra tierra” : (mot à mot) de votre terre, c’est-à-dire d’une autre région d’Espagne.

[4] “A por ellos” : expression connue ; ancien cri de guerre.

[5] Le texte original est “Nos cagamos en vuestra puta madre”, ce qui signifie textuellement : « Nous chions sur votre pute de mère ».  

[6] J’ai déjà abordé la question de l’enseignement en Catalogne dans un texte publié le 11 mars : https://blogs.mediapart.fr/bruno-knez/blog/110319/lenseignement-en-catalogne-endoctrinement-ou-endoctrinement, sans toutefois m’arrêter sur la notion d’immersion linguistique. Sur la question, voir l’article suivant qui fournit quelques éléments de compréhension : https://elpais.com/sociedad/2018/10/24/actualidad/1540384250_032488.html

 

[7] http://www.telemadrid.es/noticias/nacional/Borrell-reconoce-dificultad-visitar-independentismo-0-2106689331--20190325081329.html 

[8] Ciudadanos est un parti constitutionaliste de centre droit ; de tous les partis de Catalogne, c’est lui qui a obtenu le plus grand nombre de voix aux dernières élections régionales de 2017.

[9] Le racisme anti-andalou est devenu un élément récurrent dans les médias catalans.

[10] https://cronicaglobal.elespanol.com/vida/amer-ciudadanos-lejia_222951_102.html 

[11] https://youtu.be/TLg0TyRXJoo 

[12] https://www.liberation.fr/planete/2018/03/27/albert-boadella-dommages-a-la-catalogne_1639261 

[13] Eduardo MENDOZA, ¿Qué está pasando en Cataluña? (Seix Barral). Voir l’article très intéressant publié dans El País en 2017, https://elpais.com/cultura/2017/11/30/actualidad/1512069802_703803.html

 

[14] Benoît PELLISTRANDI, Le Labyrinthe catalan, Perpignan, Éditions Desclée de Brouwer, 2019, p.204. Je conseille vivement la lecture de cet ouvrage qui analyse avec richesse et clarté la situation politique actuelle de la Catalogne, en la mettant en perspective grâce à une approche historique.

[15] Ibidem, p.206.

[16] Erri DE LUCA, Europe. Mes mises à feu, Paris, Éditions Gallimard, Collection Tracts, 2019, p.16.

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