Fernando «Pino» Solanas est décédé à l'âge de 84 ans

Cinéaste, intellectuel, militant politique, Ambassadeur en charge de la Délégation Argentine auprès de l'UNESCO à Paris, Pino Solanas est décédé la nuit du vendredi 6 novembre après plusieurs semaines d'hospitalisation. Il avait contracté le coronavirus.

Fernando Solanas interné Fernando Solanas interné
Le 16 octobre, l'ancien sénateur argentin avait utilisé les réseaux sociaux pour annoncer qu'il avait été infecté par la covid-19 et qu'il était hospitalisé pour observation dans un centre médical de la capitale française. "Mes amis, je suis toujours en soins intensifs. Mon état est délicat et je suis bien soigné. Je continue de résister. Avec ma femme, Angela, qui est également hospitalisée, nous tenons à remercier tout le monde pour votre soutien. N'arrêtez pas de prendre soin de vous".

La nouvelle de sa mort a été confirmée par le ministère des Affaires étrangères juste après minuit. "Énorme chagrin pour Pino Solanas. Il est mort dans l'exercice de ses fonctions d'ambassadeur d'Argentine auprès de l'UNESCO. On se souviendra de lui pour son art, pour son engagement politique et pour son éthique toujours au service d'un pays meilleur. Un câlin à sa famille et ses amis »

Cinéaste et militant politique

La hora de los hornos © La izquierda diario La hora de los hornos © La izquierda diario
Son premier film "L'heure des brasiers" (La hora de los hornos,1968), est une gigantesque fresque sur les effets de l'impérialisme sur le pays, qui signifiait une rupture dans la production cinématographique nationale. L'année suivante, 1969, avec Octavio Getino, il créa le "Grupo Cine Liberación".

Lors d'un reportage réalisé par Juan Ignacio Boido en 1998 Solanas affirmait: «Avec La hora de los hornos, je suis sorti pour découvrir la vérité d'un pays. C'était le moment le plus épique du projet. La discussion à l'époque était celle de la poule et de l'œuf: qu'est-ce qui arrive en premier, la révolution ou le cinéma révolutionnaire? L'Heure des brasiers...ouvrit la troisième voie. Et aujourd'hui, il est très difficile de transmettre la ferveur avec laquelle à l'époque nous allions projeter clandestinement le film. Plus de soixante copies ont circulée pour se faufiler partout, des comités de base aux usines, en passant même par les églises. »

L'étape suivante, également liée à la politique, a été la réalisation avec Getino de "Perón: actualización política y doctrinaria para la toma del poder" (Perón, une mise à jour doctrinale pour la prise du pouvoir, 1971), un entretien approfondi avec le général Juan Domingo Perón pendant son exil à Madrid. 

Après le coup d'État de 1976, le cinéaste est alerté qu'un commando de la Marine tenterait de le kidnapper, alors il décide de s'enfuir en Espagne, puis décide de s'exiler en France.

Le retour de la démocratie en Argentine (1983) est marqué par deux films primés "Tangos, el exilio de Gardel", qu'il a présenté en 1985, et "Sur", en 1988, avec lequel il a remporté le prix du meilleur réalisateur à Cannes.

En mai 1991, Solanas est blessé par quatre balles dans les jambes par une rafale de mitrailleuse tirée d'une voiture par deux hommes. Il avait sévèrement critiqué la dérive libérale du président péroniste Carlos Menem qui l'avait poursuivi après avoir décrit le gouvernement comme "un gang d'escrocs, corrompus et traîtres".

Solanas au Sénat argentin © Sénat argentin Solanas au Sénat argentin © Sénat argentin
En 1992, il est candidat à la fonction de sénateur pour la ville de Buenos Aires et un an plus tard, il est élu député du Frente Grande, qu'il partageait avec Carlos Chacho Alvarez. C'est ainsi qu'en 1994 le Front a remporté l'élection de Buenos Aires pour la Convention constituante née de l'accord entre Carlos Menem et l'ex président Raúl Alfonsín. Peu de temps après, avec des divergences avec Alvarez, il quitte le Front en se concentrant sur le cinéma, présente "El Viaje" (Le voyage) et "La nube" (Le nuage), inspiré par le gouvernement Menem.

En 2003, il présente "Memoria del saqueo" (Mémoire du saccage) , un documentaire qui reflète la crise de 2001. En 2005 "La dignidad de los nadies" (La dignité d'un peuple), est primé à Montréal, Venise, Valladolid et La Havane.

Faché avec le kirchnérisme, en 2007, Solanas est candidat à la présidence de Proyecto Sur. Il atteint 1,6 % des voix. Critique sévère des politiques de transport, il présente en 2008 "La próxima estación" (La prochaine gare), un tableau dévastateur des conditions du service ferroviaire.

Son dernier film, "Viaje a los Pueblos Fumigados" (Le grain et l'Ivraie, 2018) sorti en France en avril 2019 est un plaidoyer contre la culture du soja OGM et contre l'utilisation intensive des agrotoxiques qui impacte sur la santé des habitants des zones agricoles.

De plus en plus éloigné du gouvernement de Cristina Kirchner, il est élu député en 2009 avec 24% des voix. En 2013, il rejoint l'UNEN avec la Coalition Civique Ari, l'Union Civique Radicale, Libres del Sur, GEN et le Parti Socialiste. Avec Fernanda Reyes, il remporte l'élection et il est élu sénateur. 

Il a été sénateur national de 2013 jusqu'en 2019. Pendant les deux premières années, il était dans l'opposition au péronisme, mais avec l'arrivée de Mauricio Macri à la Casa Rosada en 2015, il a progressivement modifié sa relation avec ses anciens collègues jusqu'à ce qu'il rejoigne le Frente de Todos de la ville de Buenos Aires.

Pino Solanas au Sénat argentin Pino Solanas au Sénat argentin
Fernando Solanas a participé à des débats fondamentaux tels que la lutte pour l'avortement, lorsqu'il a prononcé un discours mémorable malgré la défaite au Sénat.: "Personne ne pourra arrêter la vague de la nouvelle génération. Será ley (Ce sera loi), il y aura une loi, contre vents et marées!». Dehors, parmi les milliers de femmes qui agitaient un foulard vert, symbole du droit à l’avortement, son fils, Juan Solanas*, cinéaste lui aussi, filmait cet instant où l’Argentine avait failli devenir le troisième pays d’Amérique latine, après Cuba et l’Uruguay, à donner aux femmes le droit de décider de son corps. 

Fernando Pino Solanas avait été élu poste de premier député de CABA (Ville de Buenos Aires) pour le Frente de Todos, en obtenant 35% des voix. Avant de prendre ses fonctions, il avait accepté de représenter l'Argentine à l'UNESCO, à la demande spéciale du président Alberto Fernández. Installé à Paris depuis quelques mois, le 5 octobre voyage en Italie pour rencontrer le Pape François au Vatican. Quelques jours plus tard il est testé positif au COVID-19.

Sa disparition est une perte irréparable pour sa famille mais aussi pour de milliers d'Argentins qui l'ont connu, qui se sont formés grâce à ses combats. "On vient de perdre un titan de grandes causes" vient de m'écrire son fils Juan. 

 

*"Que sea ley" (Femmes d'argentine, 2018) le documentaire de son fils, Juan Solanas a été présenté en Séance spéciale du Festival de Cannes en mai 2019. Le film exalte la lutte des féministes pour la légalisation de l'IVG en Argentine, où une femme meurt chaque semaine des suites d'un avortement clandestin. Le président Alberto Fernández s'est engagé à présenter un projet de loi cette année.

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