Eduardo Emilio Kalinec, figure emblématique de la répression sous la dictature militaire (1976-1983), a participé activement à la chaîne de la terreur : enlèvements, tortures, et même la préparation des « vols de la mort », où il informait les prisonniers qu’ils devaient se faire vacciner avant d’être transférés dans une prison fictive. Arrêté en septembre 2005, il a bénéficié d’une libération anticipée après avoir purgé les deux tiers de sa peine, malgré l’absence de repentir et l’émotion suscitée chez les victimes. Les juges Gustavo Hornos et Javier Carbajo ont validé cette décision, s’appuyant sur un avis favorable du Service pénitentiaire fédéral (SPF).
Une libération qui choque
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Kalinec a déclaré résider chez l’une de ses quatre filles, à seulement 30 pâtés de maisons de l’Olimpo, l’un des centres clandestins où il a opéré. Depuis 2021, il s’est même constitué partie civile dans l’enquête sur l’attentat à la bombe contre la Superintendance de la Sécurité fédérale (SSF), afin de poursuivre des militants des années 1970.
Sa fille, Analía Kalinec, en rupture avec son père et fondatrice du collectif Historias Desobedientes, a publiquement rejeté cette libération, soulignant que son père détient encore des informations sur le sort des disparus. « Le discours (du gouvernement Milei) est celui que mon père a tenu pendant ces 20 années de prison. Il continue de penser que kidnapper, torturer, assassiner des personnes et voler leurs bébés était la bonne chose à faire dans le cadre d'une guerre, comme ils le disent », a-t-elle souligné à la radio AM750.
« Le paradoxe de ce bourreau est qu'il a jugé sa fille pour indignité, alors que lui-même visait férocement, dans le cadre des tortures, la perte de dignité de ses victimes, en les soumettant à des conditions inhumaines. Il est scandaleux que les auteurs de ces actes impardonnables et imprescriptibles, qui portent atteinte à la condition humaine et visent à réduire à néant les progrès qui ont toujours été réalisés dans notre pays en matière de mémoire, de vérité et de justice, en tirent profit », affirme Ana Maria Careaga, militante des droits humains et ancienne détenue disparue.
Un contexte politique tendu
Cette libération intervient dans un climat marqué par d’autres décisions judiciaires controversées. La Sala IV de la Cour de cassation, qui a autorisé la sortie de Kalinec, a également validé la libération de Martín Sánchez Zinny, un autre ancien militaire condamné pour des crimes commis au Régiment d’infanterie 6 de Mercedes. Sa peine a été réduite de la perpétuité à douze ans d’emprisonnement.
Parallèlement, le gouvernement argentin prépare des modifications au Musée Site de Mémoire ESMA, un lieu symbole de la mémoire des crimes de la dictature. Selon des informations recueillies par la journaliste Luciana Bertoia de Página 12, ces changements viseraient à mettre en avant le contexte “pré-golpe” et les « antécédents » des détenus, une approche critiquée comme une tentative de justifier l’intervention des forces armées. Comme le rappelle Graciela Daleo, survivante de l’ESMA, cette stratégie n’est pas nouvelle : en 1984, le Conseil suprême des Forces armées (Consufa) exigeait déjà d’enquêter sur les victimes avant de juger les militaires.
Des nominations contestées et propos provocateurs
Le 10 décembre, le général Carlos Presti, nommé le 22 novembre, devient ministre de la Défense, rompant avec une tradition ininterrompue depuis quatre décennies de ministres civils. Le communiqué officiel a omis de mentionner que son père, le colonel Roque Carlos Presti, était chef de la police de Buenos Aires pendant la dernière dictature, qu'il contrôlait plusieurs camps de concentration clandestins, qu'il avait été arrêté pour 44 crimes contre l'humanité et qu'il n'avait retrouvé sa liberté que grâce à la loi sur l'obéissance due du président Alfonsín. Lorsque cette loi a été abrogée et que les procès ont été rouverts en 2005, le père de Presti était déjà mort.
Le 24 décembre, le président Milei a nommé Joaquín Mogaburu au poste de sous-secrétaire aux Droits humains. Il avait déjà travaillé au Ministère de la Défense encourageant l’organisation de séminaires sur la “vérité complète” dans les lycées. Il remplace Alberto Baños qui s'est permis de remettre en question le 14 novembre 2025 devant l'ONU, le chiffre de 30 000 disparus, d’accuser des « fraudeurs » les associations de DDHH et de parler de « mémoire complète », préparant les conditions pour libérer les tortionnaires emprisonnés. De plus, la députée Lilia Lemoine, proche des frères Milei, a tenu des propos moqueurs sur les « vols de la mort » lors d’un streaming, ajoutant à la douleur des familles des victimes.
Bien que le nombre de criminels contre l'humanité emprisonnés ne dépasse pas 80, de nouvelles revendications ont été formulées à Noël. Cecilia Pando, militante pro-dictature, a demandé au gouvernement d'avoir « la sagesse et le courage » de les renvoyer chez eux. Cette situation de remise en cause profonde du consensus historique sur les crimes de la junte militaire (1976-1983), cohabite, dans une tension permanente, avec des tribunaux qui jugent et condamnent encore les crimes contre l'humanité et les violences étatiques actuelles. Le tribunal fédéral oral (TOF) de Bahía Blanca a condamné 31 répresseurs dont seize d'entre eux ont été condamnés à la prison à perpétuité.
La volonté de réécrire l’histoire de Javier Milei et sa vice-présidente Victoria Villaruel, de minimiser les crimes du passé et de restreindre l’action des institutions chargées de préserver la mémoire collective, suscite une forte opposition au sein de la société argentine et des organisations de défense des droits humains. Elle se manifestera certainement avec vigueur le 24 mars 2026, lors de la prochaine commémoration du 50ème anniversaire du dernier et le plus atroce coup d’Etat militaire que l’Argentine ait connu dans toute son histoire.
Revoir mon entretien avec Rodolfo Petriz retraçant l'une des pages les plus sombres du sport argentin et de la répression. Le réalisateur du documentaire cherche à identifier les victimes - six personnes anonymes fusillées contre un mur du Club Racing pendant la dictature militaire -, et à obtenir justice.