SOUDAN : LES FEMMES DEBOUT, À L’AVANT-GARDE

Christiane Gayerie, une amie commune, nous a présentées Sarah, Shahd et moi. Ce sont deux jeunes femmes soudanaises en exil. Elles ont écrit un article sur la situation des femmes au Soudan qui depuis décembre 2018 manifestent contre la vie chère : le prix du pain a soudain triplé. Depuis le mouvement s’est exprimé avec force contre la dictature d'Omar Al-Bashir, au pouvoir depuis 30 ans.

Si la plupart des grands médias français sont muets, on trouve dans la presse écrite et les sites des ONG de nombreux articles sur les manifestations qui déferlent dans plusieurs villes du Soudan, depuis la mi-décembre. Aucun ne relate le rôle des femmes, sauf une dépêche de l’AFP du 19 janvier 2019, dont j’ai pris connaissance dans Le journal de Conakry.com qui signale que depuis un mois des centaines de femmes descendent dans la rue, sifflant, tapant des mains et poussant des youyous. Elles ont pris une part active au mouvement, selon les vidéos relayées sur les réseaux sociaux, où on les voit, portant des foulards, se mêler à la foule. (1) 

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Sarah et Shahd racontent. Les manifestations qui ont éclaté à cause du triplement du prix du pain (2), du manque de carburant, de la pénurie de liquidité dans les banques, sont devenues un vrai soulèvement révolutionnaire par lequel les Soudanaises et les Soudanais revendiquent la chute du régime. Pour la première fois c’est tout le peuple soudanais, toutes ethnies et toutes classes sociales confondues, qui s’est ainsi uni dans la lutte.  

 

Grève des enseignantes et enseignants d'un Université privée de Khartoum Grève des enseignantes et enseignants d'un Université privée de Khartoum
Depuis le début, les femmes, même les femmes âgées, sont à l’avant-garde de la foule malgré l’État d’Urgence. Elles dirigent les cortèges et motivent les jeunes afin qu’ils et elles continuent de se battre contre le régime et ce malgré les condamnations à la prison ferme et les amendes pour désobéissance civile. Certaines femmes au foyer ouvrent leur maison pour les transformer en dispensaire pour y soigner les blessés et protéger les manifestants contre les agents de la sécurité. Véritables vigies surveillant les rues, elles guettent les mouvements des agents de sécurité. Elles assurent la logistique en fournissant aux manifestants de l’eau et des masques de protection contre les gaz lacrymogènes. Elles organisent des cagnottes(3)

sur la pancarte "Non au dictateur corrompu" sur la pancarte "Non au dictateur corrompu"
Les forces de sécurité utilisent les gaz lacrymogènes ainsi que des tirs à balles en caoutchouc, voire à balles réelles, pour disperser les manifestantes et manifestants. Selon les ONG de défense des droits de l’homme il y aurait eu au moins 45 morts entre le 19 décembre 2018 et le 7 février 2019 selon Reuter(4) et 51 selon Human Rights Watch le 21 février dans Le Monde(5).

On constate aussi d’autres formes d’agressions physiques commises par les forces de sécurité comme cette voiture qui est rentrée délibérément dans la foule, écrasant une jeune femme, Razan Abdulmageed, lui brisant les jambes et le col du fémur.

Les bastonnades et tabassages violents n’épargnent pas les femmes lorsqu’elles sont poursuivies, puis arrêtées et conduites en détention. Dès le début de leur incarcération, elles sont soumises à divers sévices physiques et psychologiques, harcèlement sous toutes ses formes, menaces de viol, jusqu’à ce qu’elles craquent. Les arrestations et menaces contre les femmes n’en ménagent aucune, ni les très jeunes femmes de moins de 18 ans, ni les femmes âgées comme Fayza Nogod, d’environ 80 ans, qui a été emprisonnée pendant plus d’un mois. 

Plusieurs milliers de personnes, dont 30% de femmes, seraient incarcérées actuellement, dans des lieux le plus souvent inconnus de la population. Les comités chargés du recensement des détenues et détenus ne connaissent le nom que de 600 de ces femmes mais tout laisse à penser que leurs conditions de survie sont au moins aussi inhumaines que dans la prison des femmes d’Omdourman. Trente femmes y ont survécu dans trois petites cellules sans lit, ni natte sur le sol et si étroites, qu’elles ne pouvaient s’y déplacer.

Dans ces geôles, mal ventilées, il est impossible de régler les climatiseurs et l’éclairage. Une douche pour 30 et deux trous débordants d’immondices font office de « toilettes » où les prisonnières ne pouvaient se rendre que trois fois par jour et rarement la nuit. Pour boire, une jarre par cellule de 6l d’eau très chlorée par jour. Pour toute nourriture, deux fois par jour vers 11h un pain gros comme le poing et une poignée de haricots noirs ou de lentilles ; vers 17 ou 18h quelques haricots ou des pommes de terre ou du potiron qui baignent dans une sauce à la tomate très aqueuse. Mal cuite, cette nourriture infecte les a rendues malades. Sumaya Ishak, membre du Comité exécutif des femmes soudanaises et ses compagnes ont mis leur santé en danger en raison des carences sanitaires et de la promiscuité dans laquelle elles étaient confinées. Pourtant aucun soin médical ne leur a été dispensé. Ceci explique dans quel état de santé physiologique et psychologique, ces femmes sont sorties de prison.

Sans connaître les autres prisons du Soudan, tout permet de penser qu’elles sont toutes aussi abominables.

Parmi les sévices subis Parmi les sévices subis

Malgré toutes ces violences subies, une fois libérées, les femmes rassemblent leur courage et reprennent héroïquement la lutte contre la dictature. Elles savent que leur combat a soutenu les forces des révolutionnaires emprisonnés et a raffermi leur volonté de tenir bon. Elles sont fières d’avoir chanté des chants révolutionnaires devant les bâtiments des forces de sécurité et d’avoir scandé avec une voix ample et forte le slogan qui rythme les manifestations « LIBERTÉ, PAIX, JUSTICE », s’appropriant les vers du poète Mahjoub Sharif « Nous chantons dans vos prisons et vous tremblez dans vos palais ». On peut citer de nombreux exemples de la solidité des convictions de la femme soudanaise, comme celui de la jeune Joud.

la jeune Joud, la jeune Joud,

Quand elle a été arrêtée on lui a coupé les cheveux et brisé un bras à la suite de sévices. Malgré tout, une fois libérée avec l’interdiction d’aller se faire soigner à l’hôpital, elle est redescendue dans la rue pour manifester et contester le régime car elle est convaincue que le droit, qui doit prévaloir, l’emportera. Elle s’appuie sur l’Histoire du monde entier et celle du Soudan (6) où la participation des femmes a toujours été déterminante dans les révolutions et les mouvements révolutionnaires contre l’injustice. Elles ont toujours été la flamme de la révolution et jamais dans une attitude attentiste. C’est pourquoi au Soudan les femmes continuent de combattre pour que leurs droits soient respectés, qu’il s’agisse de droits économiques, sociaux ou politiques. Cette lutte des femmes s’inscrit dans l’histoire du pays particulièrement en la personne de Fatma Ahmed Ibrahim qui a milité contre l’islam fondamentaliste, pour les droits civiques, l'égalité salariale et le congé maternité, l'éradication de l'analphabétisme chez les femmes, le droit des femmes à intégrer tous les corps de métiers et l'abrogation de la loi obligeant les femmes victimes de violences conjugales à retourner auprès de leur mari. *(Lynda Zerouk. TV5Monde) Elle est la première femme élue députée en 1965 (7)

 

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 « Nous combattons pour donner vie à nos rêves et nous rêvons d’un pays où nous serons toutes et tous à égalité »

L’article de Sarah et Shahd, prénoms d’emprunts, a été traduit par Abdelfadeil Shareif Ahmed. Christiane Gayerie et moi avons aidé Abdelfadeil à mettre le texte en forme. Claire Delaroche

(1)https://www.journaldeconakry.com/dans-la-rue-les-soudanaises-se-battent-pour-leurs-droits/

(2) Valeur du pain et conditions salariales : pendant que le prix du pain triplait son poids diminuait.Le prix du pain à Khartoum est de 1 livre , dans certaines régions 3 livres avec une variété de poids. Une famille composée du père, de la mère et de 3 enfants a besoin chaque jour de 50 livres pour acheter le pain nécessaire. Le SMIC mensuel est de 425 livres soudanaises, soit environ 7,90 € compte tenu du taux de conversion : pour 1€ = 53,55 livres Soudanaises.

(3 ) https://www.mediapart.fr/ (Agence Reuter 7/02/19 via Médiapart).

(4) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/02/21/soudan-la-repression-menace-la-sortie-du-pays-de-la-liste-des-etats-soutenant-le-terrorisme_5426309_3212.html 

(5) https://www.hrw.org/fr/news/2019/02/10/soudan-une-video-montre-des-actes-dune-extreme-violence-et-des-abus

(6) Dossier : <Les Soudanaises face aux défis- juin 1996 http://www.wluml.org/ar/node/422

(7)Information recueillie lors d’une soirée Les Jeudis de l’IMA, Les Rendez-vous de l’actualité, le28 mars 2019  - https://information.tv5monde.com/terriennes/soudan-fatima-ahmed-ibrahim-feministe-communiste-et-musulmane-partie-en-silence-188837

Quelques articles ou Billets de Blog sur le Soudan

https://www.mediapart.fr/journal/international/060119/les-deux-soudans-sombrent-dans-la-guerre-et-la-dictature- Les deux Soudans sombrent dans la guerre et la dictature - René Backmann le 6/01/2019

https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/120219/soudan-extreme-violence-de-la-dictature Soudan: extrême violence de la dictature, une vidéo de Human Rights Watch

https://blogs.mediapart.fr/philippe-wannesson/blog/010219/soudan-au-pays-de-notre-ami-le-genocidaire

https://www.la-croix.com/Monde/Au-Soudan-president-decrete-letat-durgence-2019-02-23-1201004584

https://www.liberation.fr/planete/2019/02/04/au-soudan-ce-ne-sont-pas-les-plus-pauvres-qui-sont-dans-la-rue_1707393

https://www.courrierinternational.com/article/revolte-les-femmes-en-premiere-ligne-de-la-mobilisation-au-soudan

 

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