Vite, un mot sur Bouteflika!

Les "pieds-blancs" algériens ont enfin manifesté ce week-end à Paris contre un énième mandat du président mourant Abdel Aziz Bouteflika. Est-ce le réveil du peuple algérien ou bien le démocratisme triomphant qui s'empare enfin de ce pays?

"La fin est dans le commencement et cependant on continue". Samuel Beckett, in Fin de partie.

Comment nommer tous ces manifestants exilés en France, qui tempêtent aujourd'hui, contre la candidature du mourant Abdelaziz Bouteflika, président de la République  algérienne démocratique et populaire ? Appelons-les "Pieds-blancs". Prenons cette expression au pied de la lettre,  et déconsidérons sa ressemblance avec l'expression "Pieds-noirs". Et donc, "Pieds-blancs" voudrait dire les "Pieds-chez-les-Blancs". Les manifestants n'ont que les "Pieds chez les blancs". Et manifestement, la tête, le corps "politique" sont restés en Algérie. Absent là où ils sont,  ils jouent aux présents là où ils ne sont plus. Ne faisant pas vraiment  dans l'internationalisme, ils relèvent surtout de ce que j'ai baptisé dans un précédent article de l'originisme

Quel est le sens réel, l'intérêt politique, pour des "algériens" vivant en France,  de se soulever parce que la légume Bouteflika se représente aux élections présidentielles en Algérie ? Aucun sens réel. Aucun intérêt politique digne de ce nom. Ce n'est pas comme s'ils se levaient contre le traitement inhumain des "clandestins" subsahariens qui tentent de traverser l'atlantique, ce n'est pas comme s'ils se mobilisaient pour dénoncer une loi anti-femme ou que sais-je.

Le printemps arabe ayant eu lieu, ayant même porté quelques fruits pas très juteux, on peut et on doit dorénavant se montrer plus critique, plus attentif à l'égard des mouvements de masse. On ne peut plus se contenter d'un simple "Bouteflika dégage".  Laissons le "dégagisme" aux doux rêveurs.

Que désirent politiquement  les manifestants depuis la France pour leur Algérie natale. Roulent-ils pour les islamistes superbement organisés ou les colons libéraux et leur démocratie en pacotille ? Roulent-ils pour l'Afrique continentale ou l'Arabisme transcendantale? Quelle est leur vision de l'Algérie libérée du système Bouteflika?  Ce point est bien plus essentiel que le fait de se déclarer contre les restes de Bouteflika. L'homme a roulé sa bosse. S'il y a un combat d'avenir, c'est bien celui des algériens vis à vis d'eux-mêmes. Bouteflika, à vrai dire, n'est plus... L'heure où il fallait marcher contre une candidature de Bouteflika, ou contre la présidence Bouteflika est passée et dépassée.Il y a dix ans, quinze ans, vingt ans, quand Bouteflika était encore Bouteflika, manifester en masse contre Bouteflika aurait eu un sens et un charme.Manifester contre Bouteflika, il y a 20 ans, relevait d'un combat d'avant-garde. Aujourd'hui, le problème s'est corsé. L'équation s'est complexifiée. Au lieu de chercher à affronter platement un Bouteflika mourant, il faut se demander, c'est un préalable à ne surtout pas évacuer, quelle est l'Idée naissante en Algérie, chez les anti-Bouteflika? Quelle est l'Idée politique qui rassemble tous ces "algériens" de France? C'est l'alternance démocratique dans tout ce qu'elle peut avoir de vide. Autrement dit, ce n'est qu'un effet de mode. Un effet Karl Lagerfeld .

N'y a t-il pas en France, là où ces algériens travaillent et vivent, des combats politiques à mener, non en tant qu'algériens mais citoyens? Macron, lui-même ne mérite t-il pas de tomber? Lui par contre, il n'est guère mourant, c'est l'espoir du capitalisme, le jeunot pétillant des conservateurs. Et le projet dont il est porteur concerne directement et mortellement ceux et celles qui vivent et travaillent en France? Pourquoi ces algériens de France, si puissants et consciencieux politiquement épargnent Macron? Et puisque les "médias français" se font les porte-voix de ces exilés .....espérons que le jour où ces mêmes manifestants oseront se lever contre le président de la 5e ou 6e République, même en étant étrangers, ces médias-là, garderont leur "bonne ligne de conduite". Espérons! Hélas!

Notons que l'expression "pieds-blancs" pourrait également s'appliquer à toute ces diaspora d'Afrique subsaharienne qu'on voit régulièrement défiler paisiblement dans les belles et grandes avenues de Paris contre leurs "méchants dictateurs locaux". Paris pour eux n'est qu'une vitrine. Une sorte de place de Saint Pierre où on doit pouvoir lancer ses bénédictions Urbi et Orbi. Ils sont à Paris, et tout se passe tellement bien, il n'y a plus qu'à s'épancher sur le présent du pays d'où on vient. Comme si l'on pouvait se satisfaire du sort des jeunes immigrés issus prioritairement d'Afrique subsaharienne et du Maghreb, dans la société française. Comme s'il n'y avait pas, matière à se révolter, à s'organiser, là où on est.

Le combat politique n'est pas numérique....il est sur le terrain. Si des gens veulent s'attaquer au pouvoir de Bouteflika, il serait plus courageux et raisonnable qu'ils rentrent bénévolement en Algérie, qu'ils aillent sur place, autrement ce ne sont que des produits de publicité. Manifester contre la candidature ou la présidence de Bouteflika ou de n'importe quel autre président  depuis la France, c'est renforcer l'Etat français, dans son rôle civilisationnel.Suis-je un nationaliste? Non. Suis-je "souverainiste " d'obédience France Insoumise? Même pas en rêve. Je suis un internationaliste. Et dans les temps actuels, l'internationalisme est menacé par deux hérésies: 

- Le démocratisme de type occidental qui aveugle les ex colonisés et a conduit à la fétichisation de l'alternance.

-  L'Originisme, qui est une une espèce de nationalisme, de politisation surréaliste, par ou à défaut. Je suis camerounais en France donc je manifeste...Je suis algérien  en France donc je manifeste....Je suis Gabonais en France donc je manifeste. Toujours la même histoire.

Dans ces conditions, le vote des étrangers, tout comme le vote des nationaux, nous paraît extrêmement inutile, voire cataclysmique.

  

 

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