Les européennes dans le processus de recomposition de la gauche

Il y aurait beaucoup à dire concernant les européennes, à commencer par le bond impressionnant de la participation. Mais dans un premier temps, étant donné le caractère fluide du paysage politique français, il importe de comprendre ce que le premier scrutin après la séquence électorale de 2017 dit des processus politiques en France et en particulier du processus de recomposition de la gauche.

Il y aurait beaucoup de choses à commenter concernant les européennes, à commencer par le bond impressionnant de la participation (aussi bien à l’échelle européenne que française) qui traduit l’accroissement de l’importance des enjeux européens dans la vie politique. A ce sujet, il convient de noter que la participation aux européennes de 2019 en France (50,12%) est plus élevée que la participation au premier tour des législatives de 2017 (48,71%).

Mais dans un premier temps, étant donné le caractère fluide du paysage politique français, il importe de comprendre ce que le premier scrutin après la séquence électorale de 2017 dit des processus politiques en France et en particulier du processus de recomposition de la gauche. Ce post ne portera donc que sur cette dimension purement française des européennes.

Le redressement de la gauche invisibilisé et affaibli par la division

Le premier constat est le regain d’audience électorale de la gauche qui découle de la clarification politique à propos de la nature de classe du macronisme. Cette clarification explique le retour vers la gauche d’une grande partie des électeurs socialistes et mélenchonistes qui s’étaient reportés vers Macron en 2017 et qui avaient constitué le socle de la coalition électorale sur laquelle il s’était appuyé.

Macron a gagné la présidentielle en expliquant qu’il n’était ni de droite ni de gauche et en s’appuyant majoritairement sur des électeurs de gauche. Une enquête Ifop sur le premier tour de la présidentielle a montré que les électeurs de premier tour de François Hollande en 2012 se sont repartis de la manière suivante au premier tour de 2017 : 26% pour Mélenchon, 16% pour Hamon et 47% pour Macron. Même 9% des électeurs de Mélenchon de 2012 se sont reportés sur Macron cinq ans plus tard. En revanche, seuls 17% des électeurs de Sarkozy se sont reportés sur Macron.

Or, à mesure que Macron a mis en œuvre son programme, les illusions centristes sur lesquelles il s’est fait élire se sont dissipées. Cela a auguré d’un potentiel « retour au bercail » des électeurs de gauche qui ont fourni l’essentiel des voix ayant permis à Macron d’arriver en tête du premier tour de la présidentielle.

Cette clarification politique est à l’œuvre depuis plus d’un an déjà. Dès le printemps 2018, on peut constater un déplacement significatif de la perception du positionnement politique d’En Marche par les électeurs dans leur ensemble. Une enquête Ipsos en avril 2018 a montré que désormais 50% des électeurs plaçaient En Marche au centre-droit, contre seulement 33% un an auparavant.

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Au total, seuls 14% des électeurs situaient En Marche à gauche, contre 21% au centre et 50% à droite (dont 25% à droite ou très à droite).

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C’est cette clarification politique qui a poussé 30% des électeurs de Macron au 1er tour de la présidentielle à se reporter vers les listes de gauche aux européennes. En même temps, LREM s’est affirmée beaucoup plus clairement comme un parti de droite lors de ce scrutin par la coalition électorale qui lui a permis de réunir 22,41% des suffrages exprimés. LREM a siphonné une grande partie des électeurs de la droite qui avaient soutenu François Fillon à la présidentielle. Voici donc que les coalitions électorales s’alignent de plus en plus clairement avec la réalité des politiques défendues par les partis.

Cette réalité passe en grande partie inaperçue en raison de la division de la gauche (entre 6 et 8 listes en fonction de comment on compte). Elle permet au RN de se réclamer comme le grand vainqueur du scrutin, alors qu’en réalité l’extrême droite enregistre une progression plutôt faible.

Les scores comparés avec les présidentielles sont répertoriés dans le tableau suivant (compilé par Didier Lassauzay).

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La gauche enregistre un bond net en termes de suffrages exprimés. Elle passe de 27,68% en 2017 à 32,51% en 2019 (voire 36,49% si on y ajoute les scores du parti animaliste[1] et de la liste de Delphine Batho). Il s’agit d’une progression d’entre 5% et 9% des exprimés. La gauche réunit aux européennes entre 7 365 502 et 8 267 712 voix. Son total est largement supérieur à celui de l’extrême droite et de LREM.  Ce total reste supérieur au score cumulé de LREM et des LR (6 996 871) – une comparaison utile dans la mesure où la stratégie la plus prometteuse pour Macron désormais semble être soit de s’allier soit d’absorber la droite classique (la voie qu’il semble envisager à ce stade via le projet d’une confédération pro-gouvernementale).

D’où vient ce regain d’audience électorale pour la gauche ? Principalement des électeurs qui avaient soutenu Macron au 1er tour de la présidentielle.

Le tableau ci-après (enquête Ifop du 27 mai 2019) montre les reports de voix entre présidentielle et européennes. 20% des électeurs de Macron ont choisi EELV, 7% la liste PS-PP, 1% Générations et 1% FI pour un total de 29%. Une autre source importante d’électeurs pour la gauche semble avoir été la jeunesse qui n’avait pas le droit de vote ou qui n’a pas voté en 2017. Comme le montre la figure un peu plus loin, EELV arrive largement en tête chez les 18-24 ans (25%), à quoi il faut rajouter les 9% pour la FI, les 7% pour Générations et les 5% pour le PS (46% au total pour ces quatre listes de gauche seulement – bien au-dessus de leur score national).

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Comment est-ce que LREM a pu maintenir peu ou prou son pourcentage des exprimés ? La captation de l’électorat filloniste a compensé les pertes vers la gauche, puisque 27% de ces électeurs se sont reportés sur LREM en 2019. Le même phénomène de captation du vote de la bourgeoisie de droite se lit dans les deux figures ci-après, qui montrent l’évolution géographique du vote Macron/LREM à Paris et la corrélation entre vote LREM et ménages aisés en 2019. En gros, l’Ouest parisien – bastion de la bourgeoisie parisienne – qui avait massivement voté Fillon en 2017 a voté LREM en 2019.

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Les bénéficiaires à gauche du regain d’audience : les forces entre FI et LREM

Le retour vers la gauche des électeurs déçus par le macronisme a surtout profité aux organisations qui se situent immédiatement à sa gauche et qui avaient constitué les soutiens de Benoît Hamon en 2017, à savoir EELV, PS et Générations, qui ensemble captent 28% des 29% d’électeurs de Macron qui se sont reportés vers la gauche. Ensemble, ces trois listes captent 22,94% des exprimés (24,76% si on y inclut la liste Batho dont la dirigeante avait soutenu Hamon en 2017 – 5 612 101 voix). Les forces qui avaient porté la candidature de JLM en 2017, en revanche, ne captent que 8,80% des exprimés (1 993 497 voix).

Cependant, au lieu que le grand gagnant de ce rapatriement électoral soit le PS, c’est EELV qui arrive en tête de la gauche. Si on y ajoute les deux listes dissidentes de l’écologie politique (liste Batho et parti animaliste), le score cumulé de l’écologie politique s’élève à 17,46%.

Il y a deux raisons à cela : sa capacité à réunir des électorats à la fois à sa droite et à sa gauche et la tendance lourde en faveur de l’écologie politique en Europe occidentale. EELV n’a pas seulement capté 20% des électeurs de Macron : les verts ont aussi capté 17% des électeurs de Mélenchon et 26% des électeurs de Hamon.

La tendance lourde en faveur de l’écologie politique au sein même de la gauche se traduit par ailleurs par un phénomène inédit dans l’histoire politique européenne : en Allemagne et en France, pour la première fois, les partis écologistes arrivent largement en tête de la gauche. Au Royaume-Uni, par ailleurs, le Green Party a réuni 12,1% des voix (contre 14,1% pour le Labour de Corbyn), auxquelles il conviendrait de rajouter les 3,34% du SNP (nationalistes écossais) et les 1,73% du Plaid Cymru (nationalistes gallois) qui siègent avec les Verts au Parlement européen. Les Verts européens enregistrent une progression entre 17 et 26 sièges (en fonction des affiliations au groupe vert au parlement qui doivent encore être confirmées), ce qui représente une progression entre 33% et 50% environ (52 sièges dans la mandature 2014-19). La plupart des commentateurs ont désigné les Verts (et les libéraux de l’ALDE) comme les grands gagnants de l’élection à l’échelle européenne et leur prédisent un rôle pivot dans le nouveau parlement.

L’électorat d’EELV

Que représente EELV sur le plan de la sociologie de son électorat ? Très schématiquement, on peut dire que l’écologie politique représente de plus en plus les couches supérieures du salariat, concentrées dans les grandes agglomérations urbaines et dont le niveau d’instruction est supérieur à la moyenne nationale. Les résultats parisiens des européennes sont très parlants : EELV devient le premier parti dans le Nord et l’Est de la capitale, traditionnellement dominés par la gauche, où le parti a réalisé des scores très supérieurs à sa moyenne nationale (des scores bien au-dessus de 20%, et 19,89% sur Paris dans son ensemble). A y regarder de plus près, EELV réalise ses meilleurs scores dans les arrondissements « bobos » du Nord et de l’Est, situés autour du canal Saint-Martin, plus proches du cœur de la capitale, tandis que la FI par exemple réalise ses meilleurs scores dans les bureaux de vote limitrophes au périphérique. L’enquête Ifop citée plus haut montre que le critère le plus discriminant des électeurs d’EELV est le niveau de diplôme : 5% des électeurs sans diplôme contre 18% des diplômés du supérieur (8% CAP/BEP, 15% des bacheliers et 13% des BAC+2).

L’autre caractéristique sociologique forte de l’électorat d’EELV est la jeunesse (voir la figure).

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Ce phénomène générationnel vaut par ailleurs à l’échelle européenne.

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 Mais que veulent l’écologie politique et ses troupes ? Suite à des propos de Yannick Jadot déformés par les dirigeants de LFI durant la dernière ligne droite de la campagne dans le but d’endiguer la vague de départs de ses électeurs vers EELV, l’ancrage à gauche des verts est mis en question. Pourtant, les chercheurs sont catégoriques qu’il n’en est rien ; mieux, que plus le temps passe, plus l’écologie « est de plus en plus ancrée à gauche » pour citer le titre d’un entretien à Mediapart avec le spécialiste des mouvements écologistes, Simon Persico. Dans cet entretien, Persico explique aussi que « L’écologie politique penche clairement à gauche, aujourd’hui plus encore qu’hier. Dans le champ intellectuel de l’écologie politique, la critique du capitalisme globalisé et des inégalités qu’il génère est devenue centrale. Les mouvements sociaux, sur le terrain, s’inscrivent également de manière très nette dans cette tradition et cet espace politiques, liant désormais systématiquement justice climatique et justice sociale. Quant aux positions prises par les écologistes sur les grands enjeux qui structurent la compétition électorale, notamment la question identitaire et la question sociale, là encore elles coïncident avec des positions identifiées à gauche. »

Enfin, la lecture des programmes des listes de gauche aux européennes montre non seulement la proximité des programmes en question, mais aussi l’ancrage fort de celui d’EELV à gauche, avec l’inclusion notamment de nombreuses revendications sociales qu’on n’associe pas à priori à l’écologie politique.

Perspectives pour la recomposition ouvertes par le scrutin

Les tendances esquissées lors de ces européennes – stabilité de l’extrême droite, droitisation de LREM et retour vers la gauche écolo-socialiste des électeurs macronistes de gauche – vont continuer à s’approfondir d’ici à 2022. Si elles le font, le scénario d’un regain d’audience électorale pour les partis qui avaient soutenu la candidature Hamon en 2017 continuera à se réaliser. Dans quelle mesure cette tendance profitera à EELV plutôt qu'au PS reste à voir cependant. D’un côté, EELV a toujours réalisé de bons scores aux européennes sans pour autant que ces résultats lui permettent de modifier la réalité du rapport de force à gauche dans les scrutins nationaux. Autrement dit, il n’existe pas de précédent permettant de penser que les européennes peuvent fournir un élan suffisant pour prendre le leadership à gauche. De l’autre, la tendance au renforcement des partis verts au sein de la gauche en Europe occidentale au détriment des partis sociaux-démocrates paraît installée[2] ; elle augure d’un basculement durable du rapport de force entre EELV/écologie politique et PS+Générations/social-démocratie en France aussi.

Dans tous les cas, ce scrutin signe la fin de la séquence durant laquelle la FI pouvait légitimement prétendre incarner le pôle autour duquel allait se faire la recomposition de la gauche. La crise du mouvement s’amplifie d’ailleurs, puisque son score est un grand échec[3] et que des figures dissidentes du mouvement comme Clémentine Autain ont tout de suite embrayé pour réclamer une remise à plat de la stratégie. En revanche, le mot d’ordre du noyau dirigeant autour de Jean-Luc Mélenchon a été « pas d’autocritique » et surtout pas de remise en cause de la figure de son dirigeant – sans doute sur la base de l’analyse que lors de la prochaine présidentielle, les capacités oratoires et l’aura personnel de Mélenchon pourront redresser les scores de la FI. Dans la mesure où la FI n’a pas voulu saisir l’opportunité que lui offrait le score de Mélenchon au 1er tour de la présidentielle en 2017, cette évolution (la marginalisation relative de FI dans le jeu de la recomposition) pourrait débloquer la situation car elle ôte l’initiative à une force politique qui ne s’était pas montrée capable de relever le défi en s’entêtant dans une voie sectaire.

Dès lors, la question principale devient de savoir ce que veulent faire EELV et le PS désormais. Les déclarations de Jadot et de Cormand indiquent que la priorité pour EELV est de refonder l’écologie politique en élargissant le périmètre d’EELV. Cormand a parlé dans le Journal du Dimanche du 2 juin de la création d’un nouveau mouvement dans lequel les forces écologistes dissidentes comme celle de Batho et du parti animaliste pourraient trouver leur place. Mais il n’est pas question à ce stade pour eux d’une organisation qui réunirait l’ensemble de la gauche, ni même d’un « programme commun » avec le reste de la gauche. Sans doute à ce stade leur objectif est de capitaliser sur leur victoire aux européennes pour se renforcer en vue du processus de recomposition qui se joue à l’horizon 2022.

Quant au PS, les déclarations de Faure, Glucksmann et d’autres (comme Cambadélis) sur le besoin de marier l’écologie politique avec la social-démocratie montrent que le PS s’estime en position de faiblesse désormais vis-à-vis d’EELV et que par conséquent il choisit la tactique de l’offensive unitaire. Sur le plan des propositions, le discours des dirigeants du PS est le plus prometteur. Faure a appelé dans son entretien au Monde du 28 mai à la « constitution d’une structure qui porte l’ensemble de la gauche de l’écologie » ; ce qui en effet constitue la formule qui peut permettre de gagner dans un scrutin majoritaire comme celui qui malheureusement structure la vie politique domestique, à savoir l’élection présidentielle. L’existence d’un tel discours dans le débat à gauche marque une évolution positive, bien qu’il soit porté par une organisation qui à ce stade n’est pas capable de prendre les devants et dont de nombreux militant.es et électeur.ices se méfient à cause du bilan désastreux du quinquennat Hollande.

 

[1] Le Parti Animaliste est affilié au niveau européen au parti politique européen Animal Politics EU. Ce dernier siège au parlement européen avec la Gauche Unie Européenne/Gauche Verte Nordique – le groupe dans lequel siègent les élus FI et PCF et dans lequel ont siégé les élus de LO et de la LCR dans la mandature 2004-9. Les animalistes réunissent des courants radicaux de l’écologie politique, notamment les antispécistes. En 2014-19, il y avait trois eurodéputés de la GUE affiliés à Animal Politics EU (1 allemand, 1 néerlandais et 1 portugais). Le parti néerlandais a aussi 5 députés sur les 150 du parlement national. Un chercheur néerlandais a positionné le parti (PvdD, cercle vert foncé dans le quadrant) entre la gauche radicale néerlandaise (SP), la social-démocratie (PvdA) et le parti de la Gauche Verte (GL). Il paraît évident donc de classer le parti animaliste français à gauche et de compter ses voix dans le total de la gauche.

 

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 [2] Un sondage du 30 mai, par exemple, donnait les verts allemands à 27% contre 12% pour le SPD dans la foulée des européennes.

[3] En termes de suffrages obtenus, la FI passe de 2 497 622 voix au 1er tour des législatives de 2017 à 1 428 548 aux européennes.

 

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