L'in-nommable Finkielkraut

La règle académique est claire : je ne dois pas attaquer la personne mais seulement les idées. Je ne ferai pas exception pour Alain Finkielkraut, j'appliquerai simplement ses idées à sa personne. Avec une bande de 80 compères, Finkielkraut part en guerre contre une pratique sociale et académique : nommer. Le cas particulier des postcolonial studies n'est qu'un exemple significatif.

Au commencement il y a un manifeste publié dans le journal Le Point.
80 intellectuels dénoncent ...
Que faut-il dénoncer ? "le mouvement « décolonial » et ses relais associatifs"
Que fait ce mouvement ? "attaquent frontalement l'universalisme républicain : racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse)"
Nous sommes à la seizième ligne du texte et l'on patauge déjà dans la confusion lexicale la plus totale.
Je propose 1. de repartir de zéro 2. de dire ce qu'est le mouvement décolonial 3. de déconstruire la phobie de Finkielkraut et consorts 4. de penser un vrai manifeste pour un vrai problème

Le fait social : une odeur de discrimination

Mon voisin Pierre est harcelé par les contrôles d'identité. Mon voisin Pierre a une "tête de bougnoule" - dixit un contrôleur d'identité zélé. (1)
Mon cousin Paul a des difficultés pour être accepté comme locataire. Mon cousin Paul a une "tête de niakoué" - dixit un agent immobilier. (2)
Le fait social dont il s'agit ici est donc la "discrimination au faciès".

Une discipline académique pour un fait social

Ce fait social de discrimination est étudié en particulier par ce que l'on nomme "études postcoloniales".
La première malhonnêteté intellectuelle de Finkielkraut et consorts est de parler de "mouvement décolonial" et ainsi de faire un amalgame entre 1. la discipline académique initiale + les pratiques sociales, juridiques, etc. qui en découlent.
2. les excès de certains auteurs qui "poussent trop loin" jusqu'à défendre le communautarisme (3) 

Remember : "Le mots et les choses"

En 1966 Michel Foucault définit les dites sciences de l'homme : élucider par la production d'un discours.

"Les critères élémentaires de scientificité doivent être respectés." dit le texte de Finkielkraut et consorts.

Si la scientificité c'est produire un discours alors c'est produire un lexique et c'est justement le lexique des études postcoloniales dont Finkielkraut et consorts sont phobiques

Dès les premières lignes du manifeste, les auteurs s'élèvent contre le terme de "raciser".

La racisation

Pour le chercheur en études postcoloniales, comment nommer ce qui arrive à Pierre et Paul - histoire contée ci-avant ?
La discrimination par le faciès est nommée racisation, on aurait pu dire facièsisation, 

Le terme de "racisation" a donc été proposé et utilisé dans des écrits académiques.
Initialement la méthode "produire un mot" est indispensable : nommer pour élucider, nous l'avons vu.
Les universitaires ont donc fait correctement leur travail.

Toute recherche est porteuse de ses excès

Quand la mode était à la déconstruction on a eu les délires déconstructionnistes.

Quand la mode a glissé sur la complexité et les systèmes on a eu des délires.

On avait précédemment déliré sur le constructivisme.

Chaque fois qu'il étudie un "isme", le chercheur doit faire preuve d'honnêteté intellectuelle.
Il doit - quand il parle de son "isme"- séparer le bon grain de l'ivraie.

Rien de tel dans le manifeste de Finkielkraut et consorts : on met tout dans le même sac et on induit ainsi le lecteur en erreur. 

Lecteur égaré devant la vindicte.

La toute puissance de l'ennemi inventé

La manifeste propose un "tas" d'arguments-invectives : 

"détournement des combats pour l'émancipation individuelle et la liberté"
"attaquent frontalement l'universalisme républicain"
"méthodes relevant d'un terrorisme intellectuel qui rappelle ce que le stalinisme ... " Gagne un point Godwin (4)
"tentatives d'ostracisation d'historiens, de politistes, de sociologues, etc."
"cabales visant à les discréditer"
"acharnement se reporte sur des artistes parmi les plus reconnus pour les punir d'avoir tenu un discours universaliste critiquant le différentialisme et le racialisme"
"ces intellectuels « non conformes » sont mis sous surveillance"
"miner les principes de liberté d'expression et d'universalité hérités des Lumières"
"nourrissant les haines interethniques et les divisions"
"Le pluralisme intellectuel que les chantres du « décolonialisme » cherchent à neutraliser"
"détournement indigne des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité qui fondent notre démocratie"

Ouahou !

La méthode des tas

Plusieurs fois le manifeste demande qu'il y ait de la "scientificité".

Or le manifeste utilise la méthode des tas :
- en bas du manifeste, il y a un tas d'associations "fauteuses de trouble" et d'institutions qui accueillent ces associations
- au fil du manifeste, il y a le tas d'arguments-invectives que nous venons de lister

Quintilien se retourne dans sa tombe :
Qui a dit quoi ? contre qui ? comment

Je ne suis pas psychiatre mais ce manifeste ressemble furieusement à du discours paranoïaque :
- Quelles sont ces associations qui ont le pouvoir de déstabiliser les médias, les universités et même les tribunaux ???
- Quel type de discours a le moyen de rendre con un rédacteur en chef, un doyen de fac ou un président de tribunal ???

Le lecteur a de quoi s'interroger. (5) 

La phobie des mots nouveaux

Derrière le discours paranoïaque il y a toujours 1. Une vraie chose inquiétante 2. Un vrai processus d'intrusion de cette chose

Cette "chose" est à peine nommée dans le manifeste.
Cette chose ce sont les mots nouveaux donc les concepts nouveaux introduits par les études postcoloniales.
Mais pas seulement ...
Les gender studies sont aussi visées.
Justement, parlons-en deux minutes.
Hier une jeune enseignante universitaire en physique me disait : "Dans une classe, la proportion de "gens" dont je suis incapable de dire si c'est un homme ou une femme augmente de manière vertigineuse."
Cette jeune enseignante n'est ni mal voyante, ni mal entendante, ni homophobe.
Simplement elle décrit un fait.
Ce matin, un psychanalyste me confirme le phénomène.

Pour décrire ce phénomène des "sans-genre", le chercheur a besoin de développer un nouveau lexique.
Supposons que l'on nomme les réactions liées au genre la "genrisation" - selon le modèle de la racisation vu plus haut pour Pierre et Paul.
Il y a un "avant" où notre jeune enseignante de physique pouvait dire "mademoiselle, votre question est pertinente."
Notre enseignante pouvait pratiquer la genrisation - sans le savoir.
Il y a un après où notre jeune enseignante ne peut dire ni "monsieur" ni "madame".
Doit-elle dire : "truc, votre question est pertinente" ?
Si notre jeune enseignante a quelque peu étudié la psychologie cognitive elle sait que la manière de comprendre qui se trouve dans le cerveau des femmes est différente de celle des hommes.
Avant, quand le genre était encore lisible,  elle pouvait ainsi faire un cours de physique avec des explications personnalisées pour chacun des genre ; elle ne le peut plus.

Le chercheur doit fabriquer des mots nouveaux pour ce phénomène nouveau : dégenrisation ?

Traiter le nouveau avec de l'ancien

Les invectives-arguments du manifeste n'utilisent qu'un registre très restreint de "vieux concepts" : "émancipation individuelle", "liberté" et "universalisme républicain".
Ces vieux concepts sont d'une grande richesse ...
Sauf qu'il s'agit ici de nouveaux problèmes - les comportements postcoloniaux, les comportements posthomogénéité du sexe et du genre, etc. - et qu'il est juste impossible de traiter du nouveau avec de l'ancien - c.f. Aristote.

Réécrire le manifeste

Il y a certainement un vrai problème.
On ne mobilise pas 80 "intellectuels" sur "rien" ou sur un "truc réac". (6)

Mais la rédaction du manifeste est absolument calamiteuse.

"Bon combat cherche bon orateur ..."

 Notes

Pour un regard savant et incisif sur le fond de la question, voir l'article de Ludivine Bantigny 

Pour un décodage passionnant, voir l'article de Seloua Luste Boulbina

(1) Voir Wiktionnary Bougnoule en particulier la page de discussion de l'origine du mot 

(2) Wiktionnaire Niakoué 

(3) WikiPédia Communautarisme et Multiculturalisme

(4) Voir Loi de Godwin

(5) Serge Moscovici «Nul doute que, durant la plus longue période de l'histoire humaine, toutes les sociétés ont une seule crainte en commun : la crainte des idées. Partout, elles se méfient de leur action et des hommes qui les diffusent. A chaque époque, on commence par rejeter les groupes qui propagent une doctrine ou une croyance neuves : les chrétiens dans l'Antiquité, les philosophes des Lumières aux temps classiques, les socialistes à l'époque moderne. Et, en général, toutes les minorités qui ont l'audace de se rassembler autour d'une idée prohibée ou d'une vision inacceptable - un art déroutant, une science inconnue, une religion extrême, une promesse de révolution - et semblent vivre dans un monde à l'envers.» 

Peter Sloterdijk « […] je n’ai jamais cessé de croire que la pensée libre est essentiellement une affaire et qu’elle le sera à jamais. Affaire dans tous les sens possibles : drame, événement, projet, offense, négociation, bruit, participation, excitation, émotion, confusion collective, lutte, mêlée, mimétisme, business, spectacle. »

(6) Je note en particulier Elisabeth Badinter, Philippe d'Iribarne, Mona Ozouf, Boualem Sansal que font-ils dans cette galère ?  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.