De la pandémie de peur à la contagion de la résilience

Et si de cette pandémie de la peur nous détenions les ressorts d’une résilience individuelle et collective. Si le choc du virus venait réveiller nos ressources vitales ?

Pandémie de peur, la mort plane … et après ?

Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre.

Nelson Mandela

Nous avons lu et écouté tant de choses sur le coronavirus, sur ce qu’il est et n’est pas. Ce qu’il a permis de manière certaine c’est de réussir à ce qu’une bonne partie de l’humanité reste confinée et a surtout créée une pandémie de peur : avant le confinement, pendant et pour l’après.

 

Nombreux sont ceux qui ont eu peur de l’attraper, de croiser des étrangers, ce qui a démultiplié les méfiances racistes contre les communautés comme les premières agressions contre les Asiatiques au début de la diffusion du virus. Puis, peur de sortir, peur de toucher, d’être touché, peur du contact, méfiance vis-à-vis de tout le monde.

La distanciation sociale est très vite acceptée comme étant la solution avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur les plus faibles, les plus âges notamment, souvent seuls. Désormais, c’est aussi la peur du futur avec l’appréhension de sortir de chez soi avec des paroles : « mais qu’est-ce qui va se passer ? » ; « comment cela va être dehors ? » ; « j’ai peur de reprendre mon travail » ; « j’ai peur des mesures liberticides »… La liste est assez longue de toutes les peurs qui se ruminent dans les foyers confinés.

 

La stratégie du choc ?

Comment ne pas être interpelé par les mises en garde de Noam Chomsky[1] ou ceux de Noami Klein[2] sur la Stratégie du Choc[3]. C’est la première fois de l’histoire de l’humanité que celle-ci est touchée par un même évènement et qu’elle est majoritairement confinée.

La peur pour sa propre santé ou celle de ses proches nous a tous rendus dociles. La peur d’être contaminé.es comme celle d’engorger les hôpitaux, démunis à gérer de tels afflux d’êtres humains, a eu raison de nos libertés.

Nous nous sommes laissés faire, ne voyant guère comment répondre autrement.

Nous laissons à nous dirigeants le soin et la responsabilité de s’occuper de nous.

 

De la peur à l’autoritarisme

Et nous observons des prises de décision liberticides qui s’enchaînent toutes énoncées pour notre bien et nos imaginaires sont prêts à accepter une distanciation sociale sur le long terme comme de nouvelles vagues de confinement et des drones de surveillances et autres mesures de contrôle individualisé, des masques pour tous et une inévitable vaccination généralisée. Et rêvant d’une fenêtre de liberté retrouvée, nous allons être prêts à toutes les compromissions. Sans verser dans les théories complotistes, certains en avaient rêvé et ce virus offre une opportunité extraordinaire de contrôle sur les personnes dont les données utilisées questionneraient volontiers une éthique dont ne pouvons débattre.

Nous faudrait-il choisir entre santé et démocratie ?

 

Le retour de la mort, compagne irréductible de la vie

N'être plus écouté : c'est cela qui est terrible lorsqu'on est vieux.

Albert Camus.

 

Nous pensions avoir vaincu la mort par toutes nos stratégies nous faisant rêver d’immortalité. Entre le transhumanisme et le fait d’écarter la majorité des « anciens » vers les maisons de retraite, tout en faisant la culture du jeunisme, nous pensions avoir atteint le summum du progrès en contrôlant la nature et en tenant la mort à l’écart. Comme le rappelait Michel Serres[4], le XXème siècle a créé une rupture anthropologique dans notre rapport à la mort, puisque pour la première fois de l’histoire de l’humanité l’être humain a causé davantage de morts que la nature. Et depuis le XXeme siècle accumulant les occasions de tuer les individus (génocides, camps de concentration, bombes atomiques, deux guerres mondiales, goulags…), sans doute incapables de nous penser après toutes ces éradications, nous avons pris nos distances avec la mort et avons fait un panégyrique de la jeunesse, comme si elle était la seule capable de nous sauver de nous-mêmes.

Cet évitement de la mort, nous revient de plein fouet avec ce virus dont le nombre de morts hors coronavirus est assez spectaculaire.

C’est alors la prise de conscience de cette part irréductible de notre condition humaine, finie, limitée et mortelle. Conscient de la mort qui donne le rebond de la résilience, cet élan d’embrasser, de croquer la vie. La mort densifie notre sentiment d’être, faisant partie du vivant et nous permet, peut-être, de contribuer autrement à son rythme impermanent.

 

De l’agitation à l’hibernation

Ce confinement généralisé a conduit dans les premiers jours, semaines, à une grande agitation, comme une fourmilière dans laquelle nous aurions tapé du pied, messages sur les réseaux, courses dans les supermarchés, informations contradictoires, nous, les fourmis, étions embarqués par cette agitation propre à ce changement brutal, radical, annonçant sa promesse d’un nouveau monde.

 

Chacun s’est ensuite organisé comme il a pu, personnellement, professionnellement, et voilà que progressivement une double dynamique s’est instaurée : repli vers l’intérieur et frénésie à construire la suite.

D’un côté, nombreux sont celles et ceux qui ralentissent le rythme chez eux, composant avec la famille et les enfants, toutefois, la « performance » professionnelle baisse au profit d’un retour à ce qui est essentiel pour chacun. Et de l’autre, des acteurs prennent l’espace laissé vacant pour reconstruire demain à l’identique tandis que d’autres encore rêvent et élaborent le monde d’après comme ils le souhaitent.

 

Des rythmes différents aux questions de sens

La question qui se pose alors est comment va s’effectuer la reprise ?

Certains dont la ministre du travail ou le Président du Medef incitent à mettre les bouchées double pour compenser les pertes de profitabilité, rattraper la baisse de PIB et relancer efficacement la machine. Et ceci ne pourra se faire que tout autant que les salariés, managers et directeurs seront mobilisés.

Et voilà que pour un certain nombre, il est quasiment question de schizophrénie entre ce qui est désormais considéré comme primordial : le temps d’être, du lien familial, social, amical et la nécessité de travailler.

Les questions existentielles de sens et d’essentiel sont venues s’inviter dans l’équation.

Alors pour certains cet inconfort du confinement ressemble à une hibernation et nombreux sont ceux qui malgré les incontinents souhaitent que cela ne cesse pas.

C’est la raison pour laquelle la sortie du confinement inquiète car c’est alors la confrontation avec toutes les incertitudes et le chaos, pour le moment suspendus.

 

Etre courageux c’est parfois endurer, parfois rompre.

Cynthia Fleury 

La traversée du chaos

Les répétitions de l’histoire, connues ou non[5], laissent des traces dans l’inconscient collectif. De 1929 à 2008, les sorties de crise financières sont douloureuses, celles des épidémies tout autant, le profil de la récession et de violences potentielles, du chacun pour soi, de faillites et autres difficultés affolent les imaginaires et d’aucuns se réfugient alors dans un présent qu’ils voudraient interminables.

Au chaos du début du confinement résonne l’écho du chaos de la sortie pourrait être d’une ampleur plus rugueuse, car il faudra « aller dehors » voir les dégâts des arrêts brutaux de l’activité.

La peur conduit au repli, aux conservatismes, à la docilité et aux violences.

Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire.

Albert Einstein

 Changement de paradigme et chaos

Cette pandémie amène avec elle le chaos, tous nos repères sont perturbés, des plus physiologiques certains disent perdre la notion du temps, des jours et qu’il leur faut établir une discipline pour ne pas perdre pied, aux psychologiques et sociologiques.

Cette pandémie accélère le changement de paradigme majeur de société entamée depuis quelques années. Avec l’arrivée d’Internet, c’est un basculement conséquent de nos repères anthropologiques qui a eu lieu (perte des distances, accélération des échanges, mondialisation des informations...) et avec le coronavirus il semble que le processus de transformation profonde s’accélère, dans et par le confinement, mais peut-être avec des paramètres inversés.

Le ralentissement prôné par Hartmund Rosa[6] comme condition de la qualité de la relation et d’écoute de la résonance au vivant semble revenir en force grâce à ce confinement. Mais, il va y avoir la sortie du confinement et des paramètres encore bousculés.

Pour certains, les liens se sont renforcés mais la distanciation sociale prive du toucher, quelques-uns ont goûté à la qualité du lien familial, à des moments d’intériorisation, toutefois, la reprise s’annonce – voulue par notre système économique – plus intense « pour rattraper le temps perdu ». Alors face à toutes ces pistes qui partent dans tous les sens, et certains contraires[7], ce qui est ressenti c’est le chaos, passé, du début du confinement et, à venir, car la sortie est incertaine.

Miser sur le chaos comme organisateur de notre futur est à risques car cela peut conduire à amplifier les violences et les détresses. Dans le passé, certaines entreprises y ont eu recours comme aussi au management par le stress, qui sont liés dans certains cas, et cela conduit à des violences extérieures ou tournées vers l’intérieur (suicides). La casse attendue d’une période de chaos est tout d’abord cynique[8] et ensuite tout à fait aléatoire, car spéculer sur le fait que les plus forts gagnent conduit à qualifier ce que l’on entend par « plus forts ». Pourtant, la nature nous parle davantage, en suivant Darwin, des « plus adaptés » à la situation. Alors peut-être pouvons-nous encourager cette adaptation et comment par en définir les paramètres ?

 

Aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l'a engendré.

Albert Einstein

La prospective a perdu la boussole

 Nous ne sommes pas équipés à gérer le chaos, notre pensée occidentale est dichotomique, elle « pense » le monde de manière plus linéaire et binaire que ne le font d’autres modes de pensées, tel le taoïsme qui pense le mouvement permanent et la dynamique ternaire. Il est plus que jamais nécessaire d’apprendre à « surfer sur et avec la vague », suivre les impulsions du vivant dont les notions « d’agilité » effleurent à peine la réalité de ce pilotage organique qui suit les rythmes du vivant, changeants, chaque jour. Ce qui est difficile à concevoir pour nos organisations occidentales qui répondent à l’incertitude par davantage de processus. Il est aujourd’hui question de composer avec l’imprévisible.

Les pratiques traditionnelles de prospective perdent la boussole car il faut intégrer les entrants perturbateurs des réactions systémiques qui ont lieu parfois à la vitesse d’un clic et qui s’agrègent comme les amplifications des réseaux sociaux.

 

Les ressources de la résilience

Puisque nous sommes avec ce virus ramenés aux lois du vivant, peut-être pouvons-nous nous en inspirer encore davantage. Un biomimétisme de circonstance. Revenons à notre capacité à nous adapter, ressource de la résilience.

 La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu à la suite d’un traumatisme, à vivre, à se développer et à reprendre un rôle social. C’est la capacité à résister aux pressions grâce à la mobilisation de certaines ressources[9] encouragées selon l’éducation (l’estime de soi, la confiance, l’optimisme et un sentiment d’espoir, l’autonomie ou un sens d’auto développement, l’endurance ou la capacité à combattre le stress, la sociabilité, la capacité de vivre une gamme d’émotions, des attitudes positives permettant de faire face à des problèmes et de les résoudre

Ressources qui permettent alors la manifestation de certaines capacités Perspicacité, Indépendance, aptitude aux relations, initiative, créativité, humour, moralité). 

On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d'un fleuve.

Héraclite

Toutes les traditions ont écrit sur le fait que la seule chose qui est stable c’est le changement, du Yi Jing à Héraclite, l’impermanence est identifiée comme un de principes de vie fondamentaux. Ce qui signifie à la fois avoir la vision du long terme, qui donne la structure à l’édifice comme un arbre des racines, aux branches, en passant par le tronc, tout en ayant la souplesse d’un court terme qui s’adapte aux flux du vent à l’instar des canopées qui dansent avec les alizés. Lorsque la structure est trop rigide elle casse.

 

Ecoutons ce passage de la fable du chêne et du roseau[10] de Jean de la Fontaine, dont rappelons-le, il tira des inspirations des traditions de sagesse de l’Inde :

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
            Contre leurs coups épouvantables
            Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
            Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
            L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.
            Le vent redouble ses efforts,
            Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

 

Tout l’art auquel nous sommes invités est à préserver la structure tout comme le font les compagnons du devoir pour la cathédrale Notre-Dame. Depuis un an, mêlant les savoir-faire ancestraux tout en renouvelant les techniques et les compétences pour maintenir une architecture « sacrée » - ce qui peut être vécu par bon nombre d’organisations – ils nous inspirent sur la manière de coopérer pour une cause qui dépasse les intérêts individuels.

Cette coopération pour rebâtir et relever de nouveaux défis s’allie, pour nous tous, à la souplesse du vivant qui sait s’adapter en permanence tout comme certaines espèces qui modifient leur habitat aux variations de l’environnement.

En biologie la stigmergie est un mécanisme de coordination indirecte entre les agents. Le principe est que la trace laissée dans l'environnement par l'action initiale stimule une action suivante, par le même agent ou un agent différent. De cette façon, les actions successives ont tendance à se renforcer et ainsi conduisant à l'émergence spontanée d'activité cohérente, apparemment systématique.

 Principalement observé chez les termites, cette faculté que nous nommerions « agile » dans les entreprises permet à la fois une fluidité et une solidarité de la construction et des liens sociaux qui facilite la capacité de tenir ensemble dans la durée, comme le font aussi les peuples premiers. Parmi ces derniers, tous ceux qui ont survécu ont des critères communs : avoir choisi la paix plutôt que la guerre, conserver une taille de groupe qui permet les échanges, privilégier le tissage d’échanges humains comme socle à l’action, choisir les modalités de don-contre-don comme principes d’échanges…

Si tout n’est pas à reproduire à l’identique, nous pouvons nous inspirer de la souplesse du vivant et des différents règnes qui l’illustrent, concilier nos talents de bâtisseurs, sans tomber dans les rigidités, apporter de la structure souple et savoir raviver la fluidité aussi bien dans les attitudes que les mentalités.

Notre futur est, désormais bien compris par tous, incertain, imprévisible et labile compte tenu de notre interconnexion mondiale, même si le local reprend de la force, la relance digitale maintient la systémie de la complexité.

Alors gageons que nous sachions écouter les leçons du vivant et trouver les ressources de la justesse et de la souplesse pour piloter de manière organique la résilience individuelle et collective.

 

Christine Marsan, 20 avril 2020.

 

[1] https://www.rtbf.be/info/monde/detail_noam-chomsky-nous-sommes-en-train-de-detruire-la-possibilite-d-une-vie-humaine-organisee?id=10424559

[2] https://www.huffingtonpost.fr/entry/naomi-klein-coronavirus-crise-analyse-interview_fr_5e9576f2c5b60e5553ab5681

[3] https://www.youtube.com/watch?v=5xLeUo9Pr9E

[4] Le temps des cerises

[5] https://www.challenges.fr/economie/reconstruire-apres-la-peste_706420#xtor=EPR-3-[ChaDerMin]-20200420

[6] https://www.philomag.com/lactu/temoignages/hartmut-rosa-nous-sommes-prets-a-ralentir-pour-recuperer-la-maitrise-du-cours-des

[7] https://blogs.mediapart.fr/christine-marsan/blog/290320/demain-sera-ce-que-nous-en-ferons-et-pourrait-etre-pluriel

[8] https://www.lepoint.fr/monde/au-bresil-bolsonaro-mise-sur-la-strategie-du-chaos-21-04-2020-2372219_24.php?M_BT=797429790265#xtor=EPR-6-[Newsletter-Matinale]-20200421

[9] http://www.hommes-et-faits.com/Livres/Cs_Resilience.htm

[10] http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/chenroso.htm

 

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