Lobbying des industriels dans l'éducation publique : en Allemagne aussi

Les préoccupations quant à la marchandisation de l'école, notamment par le numérique, dont ce blog se fait régulièrement l'écho, ne concernent pas que la France. Après avoir présenté ici le remarquable travail du "New York Times" sur la situation aux États-Unis, après avoir traduit l’analyse de collègues espagnols, nous vous présentons un autre exemple international, venu cette fois d’'Allemagne.

Introduction (par Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse)

Le magazine publié par le parlement fédéral allemand, Das Parlament[1], a consacré son numéro double du 4 décembre 2017 aux questions de formation et d'éducation. Une page entière y est dédiée à la notion de « Klassenzimmer [salle de classe] 4.0 ». L'article rappelle tout d’abord que dans la réalité des salles de classe, on est encore loin d'une supposée révolution totale des apprentissages par le numérique - dont la présence est très inégale à bien des égards.

Sur cette même page, on peut lire un encadré évoquant une dénonciation du lobbying des industriels du numérique pour pénétrer les écoles allemandes. Ces craintes proviennent conjointement d’une association citoyenne (du nom de LobbyControl[2]) et du syndicat enseignant GEW revendiquant plus de 280000 adhérent-e-s[3]. Il s'agit d'un court article dont nous vous proposons ici la traduction intégrale grâce au travail de notre collègue Alain Christophe, que nous remercions chaleureusement pour son aide.

On y trouve la confirmation que les marchands de la Edtech (GAFAM, autres firmes transnationales et nébuleuse de startups) emploient partout les mêmes stratégies pour modeler les systèmes éducatifs à leur main : marketing agressif, façades associatives, réseaux politiques, enseignants « badgés » pour servir de commerciaux, le tout favorisé par les louvoiements des institutions publiques et par l’autonomie des établissements. Il est frappant de constater que des inquiétudes peuvent s'exprimer sans caricatures dans une publication officielle du parlement allemand, quand, en France, le choix de la promotion effrénée de « l’École numérique » se joue des majorités successives sans véritable débat démocratique et contradictoire.

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FORMATION DES ENSEIGNANTS A L’AIDE DE GOOGLE

LobbyControl et GEW dénoncent les menaces qui pèsent sur la neutralité à l’école

De mini-ordinateurs sponsorisés par Google, des laboratoires de chimie parfaitement équipés grâce au concours de grands groupes pharmaceutiques ou encore des manuels avec des contenus issus du « terrain », fournis par des associations d’entreprises.

Ce que certains voient comme un soutien nécessaire et urgent pour des cours jugés poussifs fait bondir les membres du collectif LobbyControl : selon eux, les lobbyistes considèrent L’École comme un nouveau champ d’action ; ils conçoivent des supports de cours, organisent des concours scolaires et assurent la formation continue de professeurs. Ce que le collectif LobbyControl trouve particulièrement critiquable, c’est que l’objectif des lobbyistes n’est pas de favoriser le savoir et les connaissances, mais d’influencer les esprits.

Le cadre légal

Diabolisation ou dénonciation justifiée ? Madame Gesche Joost, « ambassadrice numérique » du gouvernement fédéral auprès de la commission européenne, met en garde contre des opinions trop tranchées, selon lesquelles « toutes les entreprises seraient animées de mauvaises intentions ». A ses yeux, les entreprises doivent avoir le droit de faire des dons et de financer des projets, « mais il faut définir un cadre légal ». Mme Joost trouve « problématique » que Apple puisse équiper une école entière de logiciels et d’ordinateurs. « Mais s’il s’agit d’une coopération entre plusieurs entreprises, alors pourquoi pas ? »

Au niveau des Länder, nombreux sont les politiciens en charge des questions d’éducation à ne pas s’inquiéter de l’implication de l’économie dans les affaires éducatives. A Berlin, selon les affirmations de la commission sénatoriale pour la formation, des centaines d’enseignants sont formés par l’institut Frauenhof IAIS pour obtenir le certificat « Roberta-Teacher ». « Nous sommes au courant que l’IAIS, avec lequel nous avons un accord de coopération, a pour sponsor la société Google », reconnaît Beate Stoffers, la porte-parole de Sandra Scheeres (SPD), sénatrice en charge des questions d’éducation. Elle n’y voit aucun problème.

Elena Schedlbauer, porte-parole du Ministère de l’Education bavarois (dirigé par la CSU), renvoie à l’interdiction (inscrite dans la loi éducative de Bavière) de faire de la publicité, cette loi autorisant néanmoins certaines exceptions. Selon ce texte, il est possible « de façon appropriée, de faire référence à un tiers, si l’école, dans la réalisation de ses tâches ou dans l’apport de matériel nécessaire à la formation et aux cours, reçoit un soutien de cette tierce entité », dit Mme Schedlbauer.

Dans le land de Rhénanie du Nord-Wetsfalie, le Ministère de l’Education (orientation FDP – parti libéral-démocrate) affirme, en réponse à une question parlementaire, qu’en matière de coopération et de sponsoring par des entreprises, les établissements sont autonomes. Toujours selon le ministère, les chefs d’établissements peuvent conclure des partenariats avec l’accord du conseil d’administration. En guise de recommandation, le Ministère propose une brochure intitulée "Le sponsoring scolaire aujourd'hui. Recommandations pour les écoles, les organismes de subvention et les entreprises".

Impasse

Rene Scheppler, membre du GEW, critique le fait que dans ce domaine la responsabilité est transférée aux seuls professeurs, ce qu'il trouve irresponsable au vu de la puissance et de l’influence des lobbyistes : les enseignants sont déjà débordés par le nombre croissant de tâches qui leur sont confiées ; selon lui, si l’on confie « aux seuls enseignants la fonction de gatekeeper face aux agences de marketing et de lobbying, il ne faudra pas s’étonner si à court terme nous nous retrouvons dans une impasse démocratique quant à la neutralité et l’indépendance des écoles ».

 

[1] A lire ici en version originale et électronique http://epaper.das-parlament.de/index.html#1

[2] https://www.lobbycontrol.de/initiative/

[3] Gewerkschaft Erziehung und Wissenschaft (Syndicat Education et Science) https://www.gew.de/ueber-uns/

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