L'éducation comme marché : un cas d'école

Alors que le MEDEF a lancé cette semaine des propos injurieux à l'ensemble des personnels de l'éducation, il nous paraît important de montrer que les appétits des entreprises dans le domaine de l'éducation sont multiples et insatiables. Ils s'expriment en particulier dans une nébuleuse où se bousculent CAC 40, start-ups et GAFAM.

Par A. Hart-Hutasse et C. Cailleaux, enseignant.e.s.

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Une grossièreté bien maîtrisée

Le MEDEF a violemment mis en cause l'école dans une campagne de communication volontairement polémique. Son slogan , « Si l'école avait fait son travail, j'en aurais un », qui s'inscrit dans une campagne offensive pour s'approprier l'enseignement professionnel, a choqué bien au-delà d'un réflexe corporatiste des enseignant.e.s (voir ici par exemple). La grossièreté idéologique et marketing du MEDEF n’est pourtant pas nouvelle. On rappellera, parmi des centaines d’exemples, que P. Gattaz avait assimilé la CGT à une organisation de terroristes, lors d’une interview publiée dans Le Monde[1]. Alors, comme aujourd’hui, le patron des patrons avait fait mine de regretter ses propos pour mieux marteler son idéologie à travers les médias[2].

Tweet SaleBlague © MEDEF Tweet SaleBlague © MEDEF

Le slogan grossier et insultant du MEDEF en direction de l’école publique n’est en rien accidentel, mais s’insère au contraire dans une démarche idéologique et stratégique plus vaste : il s’agit de faire du patronat un acteur légitime dans le champ de l’éducation.

Cette stratégie n’est pas nouvelle sur le fond, mais son intensité a décuplé dernièrement, se déployant tous azimuts, portée par une nébuleuse d’entreprises privées. On y trouve grosso modo trois pôles : le MEDEF lui-même, les start-ups de l'éducation (la EdTech) et les géants internationaux du numérique (les GAFAM). Tous, malgré la concurrence interne qu’ils se livrent et continueront de se livrer, ont pour objectif commun de faire de l’éducation un marché.

Pour y parvenir, ils multiplient les initiatives, enchaînant talks, interviews, tribunes « libres », débats, colloques, créations d’écoles ou de fondations, films promotionnels, le tout assorti d'une communication ad hoc sur les réseaux sociaux. A défaut d'en faire une présentation globale et synthétique (ce que nous tenterons sans doute prochainement), nous avons choisi d’illustrer cette offensive par un exemple récent. Sa dimension a priori anecdotique est indéniable. Cette « étude de cas » concentre toutefois la plupart des caractéristiques communes aux attaques des marchands d’éducation contre l’école publique.

Maddy Talk : Google, le MEDEF et les start-ups en sauveurs de l’éducation

Maddy Talk est une conférence[3], organisée par la revue en ligne Maddyness, « le magazine des start-ups françaises »[4]. Organisée le 4 octobre 2017, elle sera l'occasion de parler d’éducation au 8 rue de Londres à Paris, siège luxueux et high-tech de Google-France[5], où le géant américain aime à accueillir les plus rentables des startups françaises. On note également que cet événement, bien que payant (30€ l’entrée), bénéficie de sponsors nombreux et puissants, parmi lesquels Total, Orange ou encore Hewlett Packard. Voici clairement illustré notre propos sur l’existence d’une nébuleuse, associant Medef, GAFAM et startups.

"Pitch" de Maddyltalk © http://maddytalk.com/ "Pitch" de Maddyltalk © http://maddytalk.com/

Pour nous y attirer sans doute, les organisateurs résument leurs intentions dans un pitch rassemblant tous les éléments de langage des marchands du numérique : l’Éducation nationale propose « un enseignement qui a vécu », elle est poussiéreuse et rébarbative comme ses tableaux noirs, reproductrice (voire créatrice) d’inégalités, incapable de répondre aux défis du XXIe siècle. « Place aux nouveaux formats », place à Google et aux start-ups qui vont sauver les enfants de ce marasme, leur apporter une éducation moderne, ludique ! Place à ces bienfaiteurs, se proposant de construire enfin « l’éducation pour tous » (sic) ! Sous le vernis d’une politesse de pure forme, on retrouve la violence, le mépris et l’imposture portés par le slogan polémique du MEDEF.

Des relais médiatiques et politiques

Suivant les sinuosités de la communication patronale, le ministre de l’Éducation nationale, J.-M. Blanquer, a tout d’abord exprimé sa « consternation » avant de relayer en toute candeur les excuses du MEDEF aux enseignants[6]. P. Gattaz s'est lui plus longuement exprimé dans une vidéo où il reprend, de manière polie, ses minables attaques. Ce troublant chassé-croisé, de la parole d’un ministre d’État à celle du patron des patrons, pourrait relever du comique s'il n’était pas révélateur d’une tendance profonde et préoccupante pour l’avenir de l’éducation publique.

Revenons à ce propos à l’exemple de MaddyTalk et intéressons-nous aux intervenant.e.s annoncé.e.s. On y trouve une journaliste du Figaro et deux dirigeant.e.s d’entreprises de la EdTech : Svenia Busson et Franck-David Cohen. Il n’y aura donc pas un seul enseignant parmi les intervenant.e.s, Google se passant aisément de vestiges de l’ancien monde. Le parcours de S. Busson est intéressant et révélateur de stratégies habiles, souriantes et dynamiques de marchandisation de l’éducation – nous y reviendrons peut-être à l’avenir.

Le deuxième start-uper est F.-D. Cohen, fondateur de Klassroom, une application permettant la communication numérique entre enseignants et parents. Plusieurs reportages enthousiastes lui ont été consacrés dans La Tribune[7] ou encore dans Challenges[8], ces derniers relayant même une vidéo de promotion assez pathétique. On y apprend que le créateur de l’application espère atteindre un chiffre d’affaires de 150 000 euros et est à la recherche de levées de fonds à hauteur de 2,5 M d’euros.  Cet argent serait gagné, il faut le noter, grâce à des options payantes, proposées aux parents : l’enseignant.e utilisant le service se retrouverait donc commercial d’un produit privé, dont certaines fonctionnalités payantes participeraient à rendre un service différent aux familles, en fonction de leurs ressources économiques. « Place à l’éducation pour tous ! », nous annonçait-on…

Ces problèmes éthiques ne semblent pas avoir alerté le ministère de l’Éducation nationale. Bien au contraire, une « convention d’expérimentation » a été signée entre la start-up et Numérilab, la direction du numérique pour l’enseignement dans l’Éducation nationale : dans des conditions financières lui épargnant des prises de risque, Klassroom se voit donc ouvrir les portes des salles de classes puis promue par l’institution auprès des enseignant.e.s et des parents. Le rêve made in MEDEF d’une entreprise comme « partenaire naturel » (sic) de l’école est devenu réalité depuis un bon moment.

En effet, ce partenariat n’est qu’un cas parmi tant d’autres. On peut penser aux accords signés avec Microsoft en 2016 et dont on a vu récemment une des applications concrètes dans la région Grand-Est. Après avoir investi massivement dans des licences Windows pour l’ensemble des personnels et élèves des lycées, la collectivité a accentué la mainmise du géant californien sur les salles de classe en imposant un équipement numérique onéreux et sous licence Microsoft dans 50 établissements[9] ! Plus récemment encore, en juillet 2017, le ministère de l’Éducation nationale a lancé un appel à « Partenariat d’innovation » dans le domaine de l’Intelligence artificielle. Dans ce cadre, une brochure ministérielle toujours accessible en ligne à ce jour[10], explique les grands traits de ce partenariat EN-start-ups, assurant ces dernières de la quasi-totale absence de risques financiers (ceux-ci étant à la charge du Ministère). Une autre brochure, destinée aux patrons intéressés[11], use d'un langage de vérité inhabituel et édifiant : « Le Ministère de l’Éducation nationale fera l’acquisition progressive de la solution pour les 4 années suivantes sur un marché potentiel de 2,5 M d’élèves »[12].

Partenariat EN-Entreprises (I.A.) © http://ecolenumerique.education.gouv.fr/ Partenariat EN-Entreprises (I.A.) © http://ecolenumerique.education.gouv.fr/

Quand une brochure du Ministère de l’Éducation nationale désigne les élèves comme un marché potentiel, quoi d’étonnant à ce que le patron des patrons se prenne pour le Ministre lui-même ?

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[1] Publiée le 30 mai 2016 http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/05/30/pierre-gattaz-le-sigle-cgt-est-egal-a-chomage_4928851_823448.html

[2] http://www.lepoint.fr/societe/cgt-terroriste-le-demi-mea-culpa-de-pierre-gattaz-01-06-2016-2043614_23.php

[3] Conférence ? Colloque ? Show publicitaire ? Ces initiatives aiment à jouer de l’incertitude, à ne se laisser définir par rien d'autre que par leur dénomination, à l'instar des marques.

[4] Voir leur site internet : https://www.maddyness.com/

[5] http://photo.capital.fr/dans-les-bureaux-de-google-france-4757#le-siege-de-google-au-8-rue-de-londres-paris-8-76602

[6] https://twitter.com/jmblanquer/status/910896425646592000

[7] http://www.latribune.fr/technos-medias/internet/klassroom-le-facebook-de-la-relation-parents-prof-a-l-assaut-des-ecoles-primaires-619063.html

[8] https://www.challenges.fr/start-up/klassroom-la-start-up-adoubee-par-l-education-nationale_464545

[9] http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/grand-est-la-rentree-numerique-dans-des-lycees-fait-mal-au-porte-monnaie-7789881491

[10] http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Ia_et_education/13/6/Support_Presentation_PI_V5_796136.pdf

[11] http://eduscol.education.fr/cid118880/partenariat-d-innovation-et-ia.html. Une autre version, en PDF n'est plus accessible en ligne, il faut la chercher en "version cache" http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:http://ecolenumerique.education.gouv.fr/app/uploads/2017/07/1207A4remisauxparticipants.pdf.

[12] C’est nous qui soulignons.

 

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