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Billet de blog 2 nov. 2021

La chicotte et le pécule

Une dizaine de chercheurs nous entraîne au Maghreb, en Asie, au coeur de l’Afrique noire et au Proche-Orient pour étudier la façon dont la France, cette « France de cent millions d’hommes », a organisé la mise au travail des autochtones depuis l’abolition de l’esclavage en 1848 jusqu’aux indépendances.

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Jean-Pierre Le Crom et Marc Boninchi (sldd), La Chicotte et le pécule. Les travailleurs à l’épreuve du droit colonial français (19e-20e siècles), PUR, 2021

La chicotte et le pécule. Les travailleurs à l’épreuve du droit colonial français, tel est le titre du livre coordonné par les historiens et juristes Jean-Pierre Le Crom et Marc Boninchi et publié par les Presses universitaires de Rennes. Une dizaine de chercheurs nous entraîne au Maghreb, en Asie, au coeur de l’Afrique noire et au Proche-Orient pour étudier la façon dont la France, cette « France de cent millions d’hommes », a organisé la mise au travail des autochtones depuis l’abolition de l’esclavage en 1848 jusqu’aux indépendances.

Dans un travail récent intitulé Les métamorphoses du travail contraint au 18e et 19e siècles, l’historien Alessandro Stanziani dévoilait la grande diversité des formes de mise au travail autoritaire, soulignant qu’au-delà de sa brutalité foncière, le capitalisme en terres coloniales avait montré une impressionnante capacité à réinventer la coercition, notamment quand les temps furent à la « démocratie » et à l’émergence de l’État social. Le travail coordonné par Le Crom et Boninchi ne le dément pas.

Lors de la première abolition de l’esclavage en 1792, les esclavagistes antillais s’inquiétaient : comment transformer des esclaves élevés à la chicotte en salariés rigoureux et consciencieux ? Comment éviter qu’une fois libérés, ces coupeurs de cannes n’en viennent à préférer au labeur quotidien l’oisiveté, le vagabondage et le travail intermittent ?

Les mêmes inquiétudes parcourent la Troisième République : la grandeur de la France, la valorisation des richesses des terres conquises, sa mission civilisatrice doivent-elles être compromises par l’indolence atavique de peuples inférieurs, grands enfants plus prompts à se laisser vivre qu’à se prendre en mains ? Comment rester économiquement compétitifs si l’on doit désormais protéger une main-d’oeuvre qui avant 1848 ne coûtait pas grand-chose ? Et pourquoi diable appliquer autoritairement les mêmes règles et lois contraignantes à des réalités socio-économiques différentes ? Peut-on mettre sur le même plan le Congo, l’Indochine et Pondichéry ?

L’ouvrage nous plonge ainsi dans les mille-et-un rapports de force de la France de la Troisième République. Ministres, gouverneurs et administrateurs coloniaux, patronat colonial, colons grands et petits… chacun défend ses intérêts concrets par la plume et par la voix. Et ces intérêts peuvent parfois être divergents : pour certains, protéger renchérit le coût du travail, mais pour d’autres, ne pas protéger risque de faire fuir la main-d’oeuvre vers des cieux plus accueillants et plonger l’économie dans le marasme ; et quand l’administration clame qu’elle veut mettre de l’humanité dans les rapports de classes, certains lui rappellent que sans le travail forcé, brutal et meurtrier, de mise en valeur des colonies, il n’y aurait pas ! Quant aux indigènes, ils font ce qu’ils peuvent pour échapper le plus possible à la chicotte…

Ce qui domine à la lecture des différentes contributions, c’est à la fois la très grande hétérogénéité économique et culturelle de l’Empire, la puissance du lobby colonial et le très relatif volontarisme gouvernemental. Les aspirations réformatrices se heurtent ainsi des décennies durant à la force d’inertie de ceux qui n’ont aucun intérêt à faire évoluer la solution. « Est-il possible de protéger efficacement dans un système naturellement conçu pour dominer ? » Non, évidemment pas, et ce travail nous le rappelle.

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