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Billet de blog 5 janv. 2022

Charles Marck, dans la CGT d'avant 1914

Qui se souvient de Charles Marck, syndicaliste de premier plan de la CGT d’avant 1914 ? Peu de monde sans doute. D’où l’intérêt de lire ses mémoires intitulées « Sur les routes que j’ai parcourues », publiées par les éditions Classiques Garnier dans une nouvelle collection intitulée Archives du travail.

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Charles Marck, Sur les routes que j’ai parcourues, Classiques Garnier, 2021

Qui se souvient de Charles Marck, syndicaliste de premier plan de la CGT d’avant 1914 ? Peu de monde sans doute. A la différence d’un Georges Yvetot, d’un Emile Pouget ou d’un Victor Griffuelhes, Charles Marck est tombé dans l’oubli1. D’où l’intérêt de lire ses mémoires intitulées Sur les routes que j’ai parcourues, publiées par les éditions Classiques Garnier dans une nouvelle collection intitulée Archives du travail.

Nantais, je l’ai croisé lors de la rude grève des dockers du printemps 1907 qui le mena en prison avec le « bouledogue » Georges Yvetot2. En exhumant ces mémoires publiées initialement sous la forme d'un feuilleton dans Le Peuple en 1948, et en les accompagnant d’une indispensable et généreuse préface de l’historien Michel Pigenet, nous en savons désormais un peu plus sur cet enfant de la misère, celle qui régnait si fortement sur le port du Havre. C’est là où il fait ses premiers pas de docker et de syndicaliste, où il se confronte au rude univers des quais où exploitation et alcoolisme3 marchent de concert. Difficile de syndiquer un prolétariat habitué à subir l’arbitraire des contremaîtres et autres marchands d’hommes qui font la pluie et le beau temps sur les quais.

Nous sommes en 1894 et Charles Marck renonce à l’alcool au moment il devient secrétaire du syndicat havrais. Commence ainsi son parcours militant qui lui fera occuper des postes de premier plan4 au sein de la CGT et le mènera sur les routes pour y défendre la cause de l’émancipation ouvrière. C’est ainsi qu’il découvre Nantes et sa prison, en compagnie d’un Yvetot, fort individualiste, davantage préoccupé par ses lectures que par la cuisine à faire ou la cellule à ranger ! Le récit de son procès en juin 1907 mérite à lui seul la lecture de ce livre. On y croise des faux témoins, un Breton illettré, mais aussi leur avocat, le socialiste révolutionnaire Gustave Hervé qui, écrit-il, ironique « n’avait pas tout à fait l’oreille du tribunal », et un témoin de moralité célèbre, le député socialiste Marcel Sembat, dont l’attitude déplut tant au juge qu’il fut expulsé du tribunal, pas moins !

Michel Pigenet souligne à raison que Charles Marck reste « silencieux sur le fonctionnement concret du bureau confédéral ». Il s’abstient de porter un regard critique sur la CGT syndicaliste-révolutionnaire, d’évoquer les querelles de personnes et d’orientation qui marquèrent ses quinze premières années, de sa naissance à Limoges en 1895 à son ralliement à l’Union sacrée à l’été 1914 ; il ne dit rien d’ailleurs des débats qui entraînèrent cette décision terrible, mais à le lire, on sent qu’elle doit tout à l’atmosphère chauvine qui s’était emparée d’une population devenue folle5.

Ses flèches, il les réserve pour le « sinistre Clemenceau », le premier flic de France et le tueur d’ouvriers, et le « renégat Briand », ancien apôtre de la grève générale devenu un « beau pitre de foire » qui finirent par avoir la peau de la CGT syndicaliste-révolutionnaire à force de répression.

Ces mémoires s’interrompent en 1917. Il a alors 50 ans et s’est fait embaucher comme contremaître sur les quais nazairiens en 1915. Des quais contrôlés par des dockers voyous, proxénètes et escrocs, qui ne rêvent que de faire la peau de ce Havrais embauché pour organiser le travail ! « Qu’il me soit permis de dire que je passai dans cette ville trois des plus mauvaises années que j’ai eus à subir au cours de ma longue existence » avoue-t-il. Quand on sait par quelles épreuves il est passé auparavant, cela laisse sans voix...

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1A la relecture, je crains qu’hormis dans les milieux militants radicaux (et encore, chez les vieux qui s’intéressent à l’histoire du mouvement ouvrier…), les Pouget, Yvetot et Griffuelhes sont tout aussi inconnus que Marck. Il n’est même pas sûr que l’incontournable Léon Jouhaux ait laissé une trace dans la mémoire collective...

2https://histoiresocialepdl.wordpress.com/2019/02/28/nantes-1907-un-bouledogue-dans-le-pretoire/

3Sur les ravages de l’alcoolisme dans le milieu portuaire havrais, lire Marc Hédrich, L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime, Michalon, 2020.

4Il aura des responsabilités au sein de la Fédération nationale des ports et docks et sera, durant quelques années, trésorier de la confédération.

5Marck soutient le ralliement confédéral à l’Union sacrée avant de faire machine arrière dès 1915. Sur cette période, lire Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la Première Guerre mondiale. Deux tomes, Editions d’Avron, 1993.

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