Les gilets jaunes, commentaire du commentaire.

La vision du monde social, lorsqu’elle s’impose, devient le monde social lui-même. L’enjeu des luttes actuelles entre les différents commentateurs, les détenteurs de pouvoir nommer avec autorité (politiques, intellectuels, journalistes …), est d’imposer cette vision consensuelle du monde des gilets jaunes qui, non seulement dira ce monde mais encore le fera.

Il y a naturellement un continuum des visions du mouvement en cours entre ceux qui se résoudront toujours, par réalisme, au triomphe de l’économie de marché et ceux qui espéreront encore quelques « grands soirs » qui, de fond en comble, chambouleront le vieux monde. Aussi, il est impossible ici de rendre compte exhaustivement de tout le spectre des commentaires. La vision dominante du mouvement social, dans cette période d’intense agitation, est bien entendu celle des demi-habiles qui opposent aux gilets jaunes infantilisés la dénégation pure et simple, la dissuasion ferme de changer quoi que ce soit parce que le libéralisme est l’horizon indépassable. Il existe cependant des commentateurs, certes peu nombreux, qui tentent de faire de la politique pour de bon, c’est-à-dire qui essayent de modifier et dévoiler l’ordre des choses en ses structures capitalistes.

Un certain nombre d’intervenants se propose, en cette période mouvementée, de redonner à l’histoire tout son potentiel critique. Ils  n’usent pas du passé pour  légitimer, figer et déformer les moments les plus emblématiques. Ils préfèrent se référer à l’histoire, c’est-à-dire que, hors de toute instrumentalisation, ils la font leur.  Ainsi, le mouvement des gilets jaunes est souvent  comparé aux jacqueries de l’Ancien Régime et des périodes révolutionnaires. Cette comparaison est tout à fait insidieuse. Cet usage en effet procède depuis l’origine d’un mépris de classe, un jacques c’est un être mal dégrossi. Les contestataires aiment mieux se désigner comme gens du commun, ce commun qui est le départ des usages populaires du terme Commune repris à Paris en 1870-71[1].   Il n’a échappé à personne que les manifestants  en jaune usent aussi de cahiers de doléances. La « référence » semble aujourd’hui encore surgir où on ne l’attend pas, se mêler inextricablement au présent complexe comme si les idées du passé ne pouvait jamais être définitivement enfouies, effacées ou forcloses. A la faveur du conflit actuel, les gilets jaunes réactivent, se réapproprient et interprètent au présent un passé qui réapparait. Ils font ressurgir ainsi du possible dans l’histoire et actualisent efficacement ses infinies promesses d’un véritable changement. Certains historiens les accompagnent et tentent de comprendre, de révéler ce qui advient sans que personne ne l’ait appelé. « Élaborer la notion de référence, c'est repenser notre façon de faire de l'histoire : c'est restituer à la connaissance du passé tout son potentiel critique, qu'il s'agisse d'y trouver ces références nécessaires à l'action, ces possibles contenus dans les expériences d'hier, ou d'échapper au tragique re-jeu du passé » [2]. Repensant l’histoire, donnant plus d’importance aux événements pas ou incomplètement advenus, certains commentateurs en effet permettent d’envisager heureusement le retour de possibles par ce qui a été enfoui.

Ce n’est pas là, comme on le devine, une position ordinaire. Les élites passent plutôt leur temps à interpréter dans leur propre langue ce que disent et font  les dominés, en faisant comme s’il s’agissait toujours d’une formulation et d’un rendu directs et transparents de leurs expériences vécues. Ainsi, les dominants (état et médias privés) imposent leur vision des actions en cours et les circonscrivent. Aussi, veulent-ils absolument que le mouvement des gilets jaunes soit contre les taxes, non violent puis violent. Et ils font en effet qu’il est, dans certaines limites, contre les taxes, non violent puis violent. Circonscrire l’incendie aux seuls impôts est pour le néolibéralisme vital. La réalité est pourtant infiniment plus complexe que cela. Les émeutiers d’aujourd’hui disent « j’ai mal à la taxe au lieu de dire j’ai mal partout » car ils souffrent dans leur existence et dans leur dignité[3]. La lutte antifiscale est aujourd’hui inévitable parce que le peuple paye sans rien obtenir en échange (le mouvement est le plus suivi dans les régions où le retrait des services publics est le plus manifeste). Elle est aussi importante parce que l’impôt enrichi les ultra-riches. Elle est surtout fondamentale parce qu’elle pose inconséquemment mais nécessairement la question plus générale des revenus et des conditions de la simple survie (minimums sociaux, retraites et salaires) à laquelle les forces néolibérales et européanistes sont incapables de répondre. Avec l’aggravation du chômage de masse et l’intensification de la concurrence internationale, les salariés ont progressivement renoncé à une répartition primaire des salaires entre salaires et profits. La question sociale, formulée en termes de partage des bénéfices, a fait place à la question fiscale instrumentalisée par le pouvoir afin de rallier les classes populaires (N. Sarkozy, 2007 défiscalisation des heures supplémentaires ; F. Hollande, 2013 taxe à 75% des hauts revenus jamais mise en place ; E. Macron, 2017 suppression de la taxe d’habitation)[4].  Force est de constater que les gilets jaunes, prisonniers pour partie de la représentation et du discours dominant quant aux revenus, n’agissent pas, ils sont encore aujourd’hui grandement « agis » par le pouvoir et les médias. L’histoire cependant montre qu’une lutte n’est jamais complètement vaine même quand elle inconséquente. Le mouvement des gilets jaunes place à présent les syndicats et les forces politiques, seuls capables de définir une stratégie collective et de nommer le mécontentement populaire dans le langage de la lutte des classes, devant leurs responsabilités.

[1] https://blogs.mediapart.fr/vingtras pour une référence pertinente à l’histoire sur « Médiapart »

[2] « Pourquoi se référer au passé » sous la direction de Claude Moatti et Michèle Riot-Sarcey, Editions de l'Atelier (18 janvier 2018) 

[3] https://noiriel.wordpress.com/?blogsub=confirming#subscribe-blog « Les gilets jaunes et les leçons de l’histoire Gérard Noirel

[4] « Les classes populaire et l’injustice fiscale. Aux sources de la colère contre l’impôt » Alexis Spire, LMD (Décembre 2018).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.