GAUCHE : LA CATASTROPHE ANNONCÉE PEUT-ELLE ENCORE ÊTRE ÉVITÉE ?

GAUCHE : LA CATASTROPHE ANNONCÉE

PEUT-ELLE ENCORE ÊTRE ÉVITÉE ?

Claude Debons

Novembre 2014 

  

"Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».

Warren Buffet – Milliardaire américain.

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1 – Politique fiction.

- Mai 2017 – scenario 1 – Et si le pire advenait ?

- Mai 2017 – scenario 2 – Rêvons un peu !

- Mai 2017 – scenario 3 – Et si l’on évitait la débâcle ?

2 – Retour à l’actualité.

- La guerre comme horizon

- Une situation délétère

- Crise politique, crise des repères et des valeurs

3 – Quelles perspectives ?

- L’attente du mouvement social ?

- L’espoir de la révolution citoyenne ?

- Rassembler la gauche contre l’austérité ?

- La relance du Front de Gauche ?

4 – Conclusion.

Annexe.

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I – Politique fiction

 

 

Mai 2017. Scénario 1 : Et si le pire advenait ?

 

- Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont tombés. Ils sont conformes aux prévisions des sondages et aux résultats des élections intermédiaires. Les sénatoriales  avaient vu le retour d’une majorité de droite. Aux élections départementales, la gauche (PS, PC, EELV…) avait perdu plus des trois quarts de sa représentation et ne dirige plus qu’une quinzaine de départements métropolitains. Elle n’a plus aucun élu dans de nombreux départements, ses candidats étant soit battus au deuxième tour, soit éliminés dès le premier faute d’avoir pu réunir, sur fond d’abstention massive, les 12,5 % des inscrits au premier tour.  Aux élections régionales, le FN avait conquis sa première région, le PS n’en avait conservé qu’une, la droite détient toutes les autres et, dans certaines, les listes de gauche n’ayant pas pu atteindre le deuxième tour, la gauche n’a plus de conseillers régionaux.

- La candidate du Front National arrive donc en tête avec 30 %. Elle est suivie par le candidat de la droite à 28 %, son électorat a fait bloc dans un réflexe anti-Hollande (comme 5 ans auparavant le réflexe anti-Sarkozy avait permis à Hollande d’être élu), malgré les déchirement lors de ses primaires de désignation. Le candidat social-libéral investi par le PS (les frondeurs ne sont pas parvenus à s’accorder sur un programme commun et à faire émerger une candidature alternative suffisamment crédible) pèse 15 % et ne sera pas présent au second tour. Le candidat centriste réalise un score honorable dépassant de peu les 10 %. Le candidat du Front de Gauche approche les 10 % mais ne bénéficie pas de l’effondrement du candidat « socialiste » ; pas davantage que la candidate d’EELV qui dépasse les 5 %. Quand à l’extrême gauche, elle a disparu dans la marginalité. Au total ce qui fût la gauche pèse moins du tiers des électeurs à l’occasion de l’élection majeure qui structure la vie politique du pays. L’électorat de gauche est KO debout et ses organisations ne valent guère mieux même si elles appellent à la résistance.

- Au deuxième tour, ce n’est pas le scenario de 2002 qui se reproduit où le candidat d’extrême droite était resté à son score du premier tour face au candidat de droite, confortablement réélu, porté par un large front républicain et une mobilisation antifasciste vigoureuse. Cette fois-ci, le candidat de droite l’emporte certes avec 53 % mais, avec 47 %, la candidate de l’extrême droite progresse fortement, signe de l’ampleur des bouleversements sociaux, politiques, idéologiques et culturels à l’œuvre depuis de longues années et qu’auront accélérés cinq années de libéral-hollando-vallsisme.

Variante : que se passerait-il si un candidat de droite arrivait éreinté par les divisions de son camp, voire s’il y avait deux candidatures issues de l’UMP au premier tour ?

- Dans ce contexte, les élections législatives qui suivent amplifient la catastrophe. Des arrangements entre droite et extrême-droite permettent une vague bleu et bleu-marine qui assure l’entrée massive du Front National à l’Assemblée nationale et une majorité à l’UMP et ses alliés. Le Parti socialiste et les Radicaux de Gauche ont moins de 50 élus ; le Front de Gauche et EELV n’ont plus de groupe parlementaire, leurs élus rescapés se comptant sur les doigts d’une seule main. Le Parti socialiste éclate, les libéraux s’engagent, derrière Manuel Valls, dans la voie d’un parti démocrate, les autres annoncent la création d’un nouveau parti socialiste. Le Front de Gauche et EELV se déchirent sur le bilan de la séquence. La gauche est durablement écartée du pouvoir et sa reconstruction sera longue. La démoralisation gagne du terrain, les syndicats affaiblis et divisés sont tétanisés, la gauche politique est atomisée, les conditions de la résistance sont profondément altérées. Pour la droite et le patronat, la voie est ouverte pour une brutale remise en cause de ce qui restait du pacte social antérieur. A la défaite politique majeure qui vient de se produire, va s’ajouter un nouveau recul de toutes les protections collectives, structurant ainsi plus profondément encore la débâcle politique de la gauche par une défaite sociale majeure. Le « recul de civilisation » dénoncé par Bourdieu en cas de victoire absolue du modèle libéral menacerait alors. Ce serait une défaite stratégique, de celles dont on ne se relève pas de sitôt.

- Politique fiction, scénario catastrophe exagéré diront certains. Peut-être, mais est-ce si sûr ? Si la politique Hollande-Valls continue de se déployer jusqu’en 2017, c’est un désastre à l’italienne qui est au bout du chemin pour toute la gauche. Voire pire si cela aboutit à une polarisation droite / extrême-droite avec une gauche balkanisée. Est-il encore temps de l’éviter ? Peut être, mais le temps presse.

 

Mai 2017. Scénario 2 : Rêvons un peu !

 

- Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont tombés. Au terme d’une âpre campagne, les pronostics des sondages sont bousculés. Le Front National arrive en tête avec 30 % des voix. Le candidat de droite, affaibli par les déchirures de sa désignation lors des primaires (voire affaibli par une autre candidature issue de l’UMP), handicapé par l’incapacité à proposer au pays une alternative commune crédible, ne recueille que 25 %. Le candidat centriste dépasse les 10 %. L’extrême-gauche dans ses différentes variantes n’obtient que des scores de témoignage. La surprise vient du candidat unique de la gauche, un candidat anti-austérité désigné au terme d’une bataille politique homérique comme candidat de rassemblement de la gauche,  qui coiffe sur le fil le candidat de droite en recueillant 26 % et sera donc présent au deuxième tour.   

 - Comment un tel retournement a-t-il pu être possible, alors qu’à la fin 2015, tous les éléments d’un désastre étaient réunis avec l’affirmation d’une politique libérale accentuée sous la houlette Hollande-Valls entraînant un discrédit abyssal du couple exécutif et des débâcles électorales successives ? Au sein du Parti socialiste, dès 2015, les « frondeurs » ont réussi à s’unifier sur un corps de propositions programmatiques communes, le cœur du parti a été ébranlé. Les rapports de forces se sont modifiés au sein du PS. Au congrès, le principe de primaires de toute la gauche pour désigner un candidat à l’élection présidentielle de 2017 a été acté. Sur le plan des orientations politiques, la clarification n’est que partielle mais la dynamique anti-austérité est suffisamment forte pour bousculer la donne et installer une direction plus « à gauche ». La perte du Sénat, la débâcle des élections départementales, puis régionales, ont ébranlé le parti et le groupe parlementaire et appuyé l’urgence d’un changement de cap, au point que le premier ministre Valls a du jeter l’éponge. Hollande a du appeler comme premier ministre quelqu’un(e) qui a critiqué sa politique. Un nouveau gouvernement a été constitué sur la base d’un pacte anti-austérité. Toutes les forces de gauche l’ont soutenu. Un nouveau cap a été fixé autour de mesures d’urgences (emploi, pouvoir d’achat, logement…), de réformes structurelles (fiscalité, système bancaire, sécurité sociale professionnelle…) et institutionnelles (proportionnelle…), de l’ouverture d’une bataille politique européenne pour desserrer le carcan austéritaire. Le peuple de gauche a repris espoir.

 - Sur cette lancée sont intervenues les primaires de toute la gauche pour désigner le candidat à la prochaine présidentielle. Plusieurs candidatures se sont présentées. Affaibli et discrédité, le président sortant a renoncé à se représenter et soutenu son ancien premier ministre libéral. C’est le (la) premier ministre anti-austérité qui est arrivée en tête au premier tour et l’a emporté au deuxième avec le soutien des différents partis de gauche. Dans la foulée, ces derniers ont finalisé un programme présidentiel. Les discussions avec le (la) candidat(e) ont permis un accord. Les conditions d’une grande campagne populaire ont été réunies. Effrayé par la poussée de l’extrême droite et par la table rase libérale portée par le patronat et une droite extrémisée suite aux « manifestations pour tous », le mouvement social n’est pas resté l’arme au pied. Au bout d’une campagne homérique où elle aura jetée toutes ses forces, la gauche parvient à arracher sa place au second tour…

- On n’ira pas plus loin dans l’évocation de ce scénario. La situation est aujourd’hui à ce point critique et la conscience de la gravité de la situation à ce point evanescente chez différents acteurs qu’on a du mal à imaginer qu’un tel sursaut anti-austérité soit possible, qu’il permettrait même que la gauche soit présente au deuxième tour de la présidentielle et, a fortiori, qu’elle l’emporte.

 

Mai 2017.  Scenario 3 : Et si l’on évitait la débâcle ?

 

- Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont tombés. Ils s’inscrivent dans les prévisions annoncées pour ce qui concerne les candidats arrivés en tête. Le Front National et la Droite, arrivés au coude à coude, avec près de 30 % des voix, seront au second tour. Le candidat centriste reste en dessous des 10 %. La surprise se situe à gauche, le candidat libéral-socialiste avec 14 % est devancé par le candidat du rassemblement de la gauche anti-austérité avec 16 %. Au sein de la gauche une dynamique s’est mise en place qui a bousculé les rapports de forces antérieurs entre gauche d’accompagnement et gauche de transformation.

- Comment cela a-t-il été possible ? Tout s’est joué au congrès du Parti Socialiste. Malgré une forte poussée critique de la politique gouvernementale, les manœuvres d’appareils et les arrangements divers avaient permis à la direction actuelle de garder les rênes. Les « frondeurs » de « Vive la Gauche » et tous ceux qui se reconnaissent dans leur démarche n’avaient pas accepté de se résigner à la situation. Prenant leurs responsabilités et leur autonomie, ils avaient lancé un appel à la  construction, avec les autres forces de gauche et le mouvement social, d’un programme et d’une candidature pour la prochaine présidentielle. Venant du cœur de la gauche, cet appel au rassemblement pour une politique alternative à l’austérité avait connu une résonnance particulière. Les discussions s’étaient engagées avec EELV (malgré que Hollande ait réussi à attirer trois ministres écologistes dans un nouveau gouvernement, Manuel Valls ayant été remercié après la débâcle des élections territoriales), avec le Front de Gauche, le MRC, etc. Les difficultés, tant programmatiques que de personnes, avaient pu être dépassées. Conscients des enjeux, chaque formation et chaque « présidentiable » avait agi avec responsabilité pour éviter le blocage. Un programme et un candidat communs à toute la gauche anti-austérité avaient été mis en place face au candidat libéral-socialiste. Cet événement avait relancé l’espoir à gauche, une dynamique militante s’était développée, une campagne de masse menée dans le pays pendant deux ans, avait permis de retrouver partiellement une audience dans les milieux populaires et de remobiliser des abstentionnistes.

- Du coup, les élections législatives qui ont suivi ont permis de limiter les dégâts. Certes la droite a la majorité absolue et le Front National entre largement à l’assemblée nationale, mais la gauche conserve suffisamment de forces pour lui permettre de pouvoir continuer à peser sur la suite. Nombre de députés sortants, frondeurs socialistes ou écologistes, Front de Gauche, etc, parviennent à se faire réélire et peuvent constituer un groupe parlementaire. La gauche est battue, mais elle n’est pas morte. Il y a en effet une grande différence entre une défaite en bon ordre qui préserve des forces pour reconstruire et une débâcle qui ne laisse qu’un champ de ruines. Les conditions de la résistance et de la reconstruction existeraient encore.

 Le choix de la politique fiction (dont on pourrait imaginer de multiples variantes intermédiaires) est là pour souligner l’importance de ce qui se joue dans la séquence politique actuelle et la nécessité d’apporter des réponses à la hauteur de l’enjeu. Le scenario catastrophe n’est pas inéluctable si le sens de l’intérêt général, la volonté et la responsabilité  politiques sont au rendez-vous. Encore faut-il qu’ils y soient ! Cette responsabilité incombe à toutes celles et ceux qui, dans les différentes familles de la gauche, ne se résignent pas à la fatalité.

 

II - Retour à l’actualité

 

 On ne peut se contenter d’analyser les contradictions de la société française. Un détour par un aspect marquant de la situation internationale est indispensable, tant les périls qui menacent ne manqueront pas d’avoir des conséquences nationales.

 

La guerre comme horizon

 

La guerre est désormais installée aux marches de l’Europe pour une longue période. Guerre chaude “contre le terrorisme” face au problème majeur que posent les montées en puissances de “l’Etat islamique” et de ses ramifications. Guerre froide autour de la crise en Ukraine, entre la Russie, d’une part, et les Etats-Unis et l’Europe (l’OTAN), d’autre part, qui peut déraper en guerre tiède ou chaude. La France est engagée sur ces différents fronts et cette situation internationale ne peut manquer d’avoir des répercussions dans notre pays.

 Une bonne part du monde arabo-musulman et de larges zones de l’Afrique sont entrées dans le chaos. Ce sont des Etats qui s’effondrent, auxquels se substituent des bandes armées, des phénomènes tribaux, et la montée en puissance de fondamentalismes barbares. Faute de vision politique à long terme, les interventions impérialistes dans la région ont déstabilisé les dictatures en place, sans assurer une transition démocratique. De son côté, la politique israélienne détruit la Palestine. Un reformatage de l’ensemble du monde arabo-musulman est à l’oeuvre. Si le recours aux armes est nécessaire pour stopper la barbarie, la solution globale ne peut être que politique. La France devrait poser la question de l’issue politique à construire avec une conférence internationale sous légide de l’ONU, en présence de tous les gouvernements et forces concernées, travaillant, dans le cadre du droit international, à une nouvelle architecture régionale reconnaissant le droit des peuples (palestiniens, kurdes). Et, pour cela, retrouver son expression autonome, sans allégeance à l’OTAN ou aux Etats-Unis.

 Au-delà de l’effroi suscité par des crimes barbares, un tel contexte ne peut manquer de développer la peur face aux conflits en cours, sans parler de l’onde de choc que provoquera — tôt ou tard, c’est difficilement évitable — un attentat meurtrier sur le sol français. Cela va raviver la théorie du “choc des civilisations” et accentuer l’offensive “occidentaliste” contre la “barbarie” asiatique (Poutine) et arabo-musulmane (Daesh). Cela va nourrir les interrogations sur l’identité de la France, les tentations autoritaires, la méfiance vis-à-vis de “l’ennemi intérieur” et accentuer les dérives racistes et nationalistes. Bref, un climat qui ne facilitera pas le cheminement des idées progressistes !

 

Une situation délétère

 

En Europe, et en France même, la situation est marquée par la situation économique au bord de la déflation. La conjonction des politiques d’austérité a fait son oeuvre. Même l’Allemagne a connu un recul de sa croissance au dernier trimestre. Le FMI vient de réviser à la baisse les perspectives de croissance mondiale. S’alarmant de cette situation, il plaide pour une pause dans la réduction des déficits et un effort de relance accru … tout en réclamant la poursuite des “réformes structurelles” ! Mario Draghi mène une politique monétaire en ce sens pour faire baisser l’Euro et veut racheter de la dette publique pour contenir les taux d’intérêts. Jean Claude Junker veut mettre en oeuvre un plan d’investissement européen qui s’apparente à la multiplication des pains (21 milliards d’euros d’investissement publics sont censés entraîner l’investissement privé jusqu’à atteindre 315 milliards !). Cela peut-il suffire à relancer l’emploi en Europe, dès lors que le dogmatisme sur la réduction accélérée des déficits prévaut toujours, et d’autant qu’Angela Merkel continue de camper sur ses positions qui lui permettent de conforter l’hégémonie industrielle et économique de l’Allemagne en étouffant les autres partenaires européens, dont la France ? Le gouvernement français espère une évolution moins rigide de la politique européenne pour sauver le quinquenat mais il est peu probable que cela suffise et, en tout cas, que cela arrive avant qu’il ne soit trop tard. En attendant, le chômage de masse s’étend dans notre pays et ses dégâts humains, sociaux et politiques n’ont pas fini de se faire sentir. Enfin, l’épisode des remontrances européennes (et allemandes) vis-à-vis du budget de la France, sa mise en accusation et la soumission du gouvernement à ces diktats, ne peuvent qu’alimenter encore un peu plus le sentiment de perte de souveraineté et d’humiliation nationale et, par là-même, le vote Front National.

 En cette rentrée, la droite a repris l’offensive : « Manif pour tous » et programmes des candidats dessinent une radicalisation politique et idéologique combinant déréglementation sociale et contre-révolution conservatrice. La forte mobilisation dans la rue confirme qu’un mouvement de fond — conservateur cléricalo-autoritaire, avec un début de jonction avec des secteurs musulmans réactionnaires — est durablement installé. Il exerce une forte pression identitaire sur la droite et l’extrême-droite, mais est aussi facteur de division en leur sein (on le voit sur le thème du mariage pour tous et de la loi Taubira). Le retour de Sarkozy et la compétition avec Juppé et Fillon redonnent de la voix à la droite. Tous font assaut de surenchère antisociale et sont sous pression sur les questions sociétales. Cette course « à droite », pour se démarquer d’un gouvernement qui a évolué lui-même à droite, jointe à un discours « européiste » garant de « l’orthodoxie budgétaire bruxelloise », ne permet ni de séduire les classes populaires, ni de rassembler une majorité, c’est la contradiction posée à la droite. Sans parler bien sûr des « affaires » et des haines recuites qui la poursuivent.

Marine Le Pen a de beaux jours devant elle. En articulant question sociale et question nationale elle fait écho aux difficultés de la vie quotidienne et répond aux demandes de protection(isme) des victimes de la mondialisation libérale. Son programme « national-social » séduit les couches populaires mais suscite l’hostilité de la bourgeoisie et du grand patronat qui trouvent dans l’Union Européenne, sa concurrence libre et non faussée et ses règles libérales, un formidable levier de déconstruction des protections sociales nationales. Aujourd’hui, Hollande-Valls font le job libéral sans susciter de fortes réactions. Demain, sur la base d’une débâcle de toute la gauche, la droite pourrait finir le boulot. Les intérêts du grand capital font aujourd’hui obstacle à l’accession de MLP au pouvoir. Mais l’Histoire connaît parfois des accidents…

Le Front de Gauche, affaibli, divisé, désorienté, ne parvient pas à contester l’audience croissante du FN auprès des couches populaires. Depuis les élections législatives de 2012, toutes les élections partielles ou intermédiaires ont montré que le FdG ne profitait pas de l’effondrement du PS et qu’il n’apparaissait donc pas comme une alternative crédible à ce dernier.

 

Crise politique, crise des repères et des valeurs

 

La situation économique et sociale n’en finit pas de se dégrader. Nous dénonçons depuis longtemps l’impasse de la politique gouvernementale pour ne pas être surpris. Enfermé dans le carcan des règles européennes, le budget d’austérité proposé ne résoudra ni le chômage, ni les déficits. Cette situation nourrit l’augmentation du chômage et la désespérance qui l’accompagne, avec des effets cumulatifs depuis trois décennies. L’échec patent de la politique de l’offre et de l’austérité budgétaire a approfondi cet été la crise politique avec la constitution d’un gouvernement homogénéisé sur la ligne libérale après le départ de plusieurs ministres du gouvernement et la poursuite de la fronde parlementaire. Cela n’a pas permis de surmonter le discrédit abyssal de l’exécutif, pire, c’est le « fringant » premier ministre Valls qui s’est vu entrainé vers le fond. La lourde défaite à venir aux élections territoriales prochaines percutera de plein fouet ce dispositif et approfondira la crise politique. Jusqu’où cela peut-il tenir sans craquer ?

 Avec le cours libéral de leur  politique, Hollande-Valls brouillent un peu plus le clivage droite-gauche, déjà bien obscurci au sein des couches populaires, les plus frappées par le chômage et la précarité, par l’incapacité des gouvernements successifs à améliorer durablement leur situation. Cette évolution voit la droite et la gauche au gouvernement se différencier de moins en moins sur les politiques économiques et sociales, ne restent plus que les questions sociétales. Ainsi une gauche libérale sur le plan économique et progressiste sur le plan sociétal « s’oppose » dans la pratique gouvernementale à une droite libérale sur le plan économique et réactionnaire sur le plan sociétal. Pas étonnant que les victimes de l’insécurité économique et sociale ne se retrouvent pas dans cette offre politique !

 Inquiétude supplémentaire, cette perte des repères politiques s’accompagne d’un effritement des valeurs de solidarité, d’une perte de confiance dans la capacité de l’Etat à résoudre les problèmes, d’un regard plus sévère sur les chômeurs ou les bénéficiaires de minima sociaux, d’une crainte des effets déresponsabilisants des politiques sociales, d’un affranchissement du collectif pour ne compter que sur soi-même, dans des proportions importantes comme l’ont révélé deux études récentes du CREDOC (« En 2014, le soutien à l’Etat-Providence vacille – Note de synthèse n° 11 » septembre 2014 et « Le modèle social à l’épreuve de la crise – Baromètre de la cohésion sociale 2014 » octobre 2014). Ainsi les valeurs de la société évoluent-t-elle dans un sens défavorable au regard de nos aspirations.

 Cette situation est le produit immédiat de la politique de l’exécutif et d’un sentiment de pilotage à vue anxiogène pour les citoyens. Mais le problème vient de plus loin, des effets cumulés des échecs des gouvernements successifs, de l’effondrement des perspectives de dépassement du capitalisme, des bouleversements divers produits par la nouvelle époque de développement du capitalisme et des défaites sociales et idélogogiques qui les ont accompagnées. C’est dire l’immense défi qui nous est posé en terme de (re)construction de repères, de valeurs, de projet de société. C’est dire l’ampleur des luttes et débats nécessaires pour refaire le terrain social et idéologique perdu.

 Où va la France ? C’est la question qui hante nos concitoyens confrontés à une crise identitaire multidimensionnelle qui taraude la société française. En tournant le dos à ses promesses de campagne, en menant une politique de facture libérale, François Hollande aggrave encore cette crise de valeurs, de sens et de perspectives en lui greffant une crise de confiance. En donnant l’impression d’un pilotage à vue sans grand dessein, il plonge les citoyens dans l’incertitude et l’angoisse. Cette situation profite au Front National qui cherche à s’emparer et à incarner le thème du destin national. La gauche qui ne renonce pas ne peut se contenter de proposer un simple changement de cap économique et social. Elle doit aller au-delà pour prendre à bras le corps et relever les défis de cette interrogation existentielle (voir annexe).

  

III – Quelles perspectives ?

 

La politique Hollande-Valls est un échec, même par rapport à ses ambitions affichées : réduire le chômage et les déficits. Le chômage poursuit sa progression et le gouvernement, impuissant, en vient à stigmatiser les chômeurs. L’activité économique en panne pénalise les recettes fiscales et entretient les déficits, le gouvernement ne trouve d’autre solution que de réduire les prestations sociales et l’investissement public. Les échecs politiques suivent et frappent toute la gauche, pendant que le Front National étend son emprise. Le remaniement de l’été suite au départ de trois ministres (Montebourg, Hamon, Filipetti) a installé un gouvernement désormais homogène sur la ligne libérale et, sous la houlette du nouveau ministre de l’économie, c’est à une accélération des réformes libérales à laquelle nous assistons. La poursuite de cette politique jusqu’en 2017 conduirait à un désastre social et politique. Peut-on enrayer cette course à l’abîme ?

 

L’attente du mouvement social ?

 

Faut-il tabler sur l’irruption du mouvement social pour redistribuer les cartes politiques ? Certains l’espèrent, un peu à la manière de Napoléon à Waterloo attendant Grouchy. Ce serait évidemment souhaitable, et on peut trouver des références historiques pour illustrer cette articulation. La grève de juin 1936, dans la foulée de la victoire électorale du Front populaire, a ainsi poussé plus loin son programme et permis des avancées sociales plus ambitieuses. Venant après la mise en ballotage de De Gaulle aux présidentielles de 1965 et à la victoire sur le fil de la droite aux législatives de 1967, la grève générale de Mai 68 aura affronté une droite essouflée, déstabilisé le conservatisme existant, nourris de multiples mobilisations tout au long des années 70, et eu des effets politiques différés : le programme commun de 1972 et, après quelques péripéties, l’Union de la Gauche et sa victoire en 1981. Plus près de nous, le mouvement de révolte antilibérale de novembre-décembre 1995, contre la réforme des régimes spéciaux et le plan Juppé, aura contribué à la victoire de la Gauche aux législatives de 1997, portant Lionel Jospin à Matignon, suite à la dissolution hasardeuse de l’Assemblée nationale initiée par Chirac. Plus modestement les mobilisations de 2010 sur les retraites auront affaibli Sarkozy et accentué son rejet, mais l’enthousiasme politique en faveur de Hollande fût plus mitigé ! En 1936, le mouvement s’était engouffré dans la victoire électorale de la gauche pour pousser en avant. Dans les autres cas, ce fut contre la droite au pouvoir et il y avait la perspective d’une alternative à gauche.

La même dynamique est-elle envisageable aujourd’hui, avec la gauche au pouvoir, dans une situation bien différente qui résulte des profonds bouleversements que la société française a connu depuis trois décennies, et alors qu’aucune alternative de gouvernement crédible n’existe à gauche ? Le problème n’est pas l’absence de luttes. Il y en a eu, il y en a, il y en aura, nombreuses, mais disparates, locales, sectorielles, contradictoires : luttes ouvrières défensives contre les licenciements, grèves à la SNCF, salariés des hôpitaux, pilotes d’Air France, aéroport Notre Dame des Landes, barrage de Sivens, mais aussi profession réglementées (taxis, notaires, pharmaciens, etc), bonnets rouges en Bretagne, jacquerie paysannes antifiscales, manif pour tous, etc. Lesquelles de ces luttes ont-elles travaillées le plus en profondeur la société française ? Cette ébullition multiforme est-elle à même de modifier les rapports de forces entre le Capital et le Travail qui constitue toujours le coeur de l’affrontement de classe, et peut-il en sortir une dynamique interprofessionnelle (du type 1995 par exemple) susceptible de changer la donne politique dans un sens progressiste ?

J’en doute fortement pour plusieurs raisons. D’abord le poids des défaites accumulées, à l’occasion des réformes des retraites notamment, qui nourrit le sentiment d’impuissance et qui n’encourage pas “à remettre ça” à cette échelle. Ensuite le poids de la déstructuration sociale et idéologique qui résulte de la mondialisation et des politiques libérales depuis trois décennies (chômage et précarité, mise en concurrence généralisée, nouvelles organisations productives, atomisation des collectifs de travail, individualisation salariale, etc) qui ont profondément dégradé les solidarités collectives, les rapports de forces et la conscience de classe particulièrement dans le secteur privé (qui représente les trois quarts des salariés). Le secteur public et la fonction publique ne sont plus ressentis comme porteurs de conquêtes appelées à être étendues à tous, mais comme détenteurs de “privilèges” inaccessibles aux autres. Leurs luttes ne sucitent plus le même soutien et n’ont plus la même capacité d’entraînement qu’auparavant. Enfin, parce qu’un mouvement interprofessionnel ayant, naturellement, une dynamique politique d’affrontement avec le pouvoir en place, est toujours plus compliquée à enclancher quand le pouvoir est répertorié comme étant “de gauche” (même s’il mène une politique de droite), que la surenchère des projets anti-sociaux de la droite émerge avec force de la compétition Sarkozy-Juppé-Fillon, et qu’une perspective alternative de gouvernement crédible à gauche n’existe pas — sauf à s’aveugler à penser que le Front de Gauche en l’état actuel en constitue une — mais reste à construire. Sans oublier une profonde division syndicale — et une crise du syndicalisme, au premier chef de la CGT — sans équivalent depuis des décennies.  Quant aux luttes sociétales ou environnementales, elles posent des questions de modèles de développement, elles mobilisent la jeunesse, mais leur caractère localisé limite leur capacité d’entraînement. Evidemment un faux pas gouvernemental, de type CPE, est toujours possible mais il serait hasardeux de ne tabler que là-dessus pour résoudre les problèmes politiques qui nous sont posés.

La question posée au mouvement social c’est d’abord de sortir de la spirale des reculs et des défaites et, pour cela, quelques victoires partielles sur des objectifs partiels seraient les bienvenus pour redonner confiance en l’action collective. Or, l’incapacité du syndicalisme à s’unifier autour d’objectifs revendicatifs crédibles aboutit à une double impasse démobilisatrice : la protestation impuissante pour les uns, l’accompagnement impuissant pour les autres. Or encore, l’incapacité de la gauche de transformation à articuler mesures d’urgence / réformes structurelles / vision d’avenir, aboutit trop souvent à un discours incantatoire, mêlant protestation globale et programme maximum, incapable de mobiliser largement car les objectifs proposés sont jugés inatteignables par le plus grand nombre. Nous devons évidemment encourager les luttes et les soutenir pour chercher à obtenir des victoires partielles à même de redonner de l’espoir, et travailler à leur politisation par l’éclairage des vrais enjeux. Mais attention de ne pas se défausser sur le mouvement social de ce qu’il n’est pas en capacité de produire aujourd’hui. Dans la dialectique mouvement social / perspective politique, c’est, dans la période actuelle, plus la perspective politique qui serait susceptible d’avoir un effet d’entraînement que l’inverse.

 

L’espoir de la révolution citoyenne ?

 

Depuis quatre ans, nous est annoncée une “révolution citoyenne” qui, aux présidentielles, aux législatives, aux européennes, devait propulser le Front de Gauche en tête de la Gauche et écraser le Front National qui n’était qu’une “construction médiatique” comme certains nous l’affirmaient alors. Une forme de révolution citoyenne s’était produite dans notre pays à l’occasion de la campagne pour le référendum de 2005 sur le TCE, mais son résultat a été bafoué par Sarkozy avec le Traité de Lisbonne, et son espérance politique trahie et déçue avec l’échec d’une candidature antilibérale à la présidentielle de 2007. Cela a pesé négativement par la suite, tout comme la poursuite des politiques libérales et les défaites qui ont suivi. J’ai eu l’occasion, à maintes reprises ces dernières années, seul ou avec d’autres, de tirer la sonnette d’alarme contre les visions euphorisantes de la réalité du pays et les discours révolutionnaristes qui les accompagnaient et qui ne pouvaient avoir comme effet que de marginaliser le Front de Gauche tant son discours dominant était éloigné des attentes réelles et des niveaux de combativité et de conscience réels de nos concitoyens. On peut se reporter à ces contributions (*). Le Front de Gauche a récolté tout au long des échéances électorales post-présidentielles les fruits amer de cette orientation qui l’a davantage placé en substitut du NPA (avec succès puisque son électorat a été syphoné) plutôt qu’en alternative du PS (et là c’est l’échec, les reculs du PS ne profitant pas au Front de Gauche).

Devant cet “échec”, une nouvelle version de cette orientation nous est proposée par Jean Luc Mélenchon et le Parti de Gauche. Le lancement d’un mouvement pour la 6° République table ainsi sur l’émergence d’une dynamique citoyenne impétueuse portant l’exigence d’une assemblée constituante et formant une rampe de lancement pour une candidature à l’élection présidentielle de 2017 sur ces bases. On pourrait discuter de la méthode de lancement qui, quelles que soient les déclarations contraires, s’apparente à une mise entre parenthèse d’un Front de Gauche décrété, par ailleurs, “en échec”. Mais, là n’est pas l’essentiel. Cela fait longtemps que l’exigence d’une nouvelle République fait partie de notre patrimoine programmatique commun… sous réserve d’en préciser la conception et le contenu. On ne niera pas davantage ici que le niveau inégalé de discrédit de la classe politique, le fossé abyssal qui s’est creusé entre les citoyens et les “élites”, l’épuisement de la monarchie républicaine actuelle, la perte ressentie de la souveraineté populaire sur l’avenir, appellent une véritable refondation démocratique. La question est de se demander si, sur ce thème (6° République et assemblée constituante), au-delà des couches militantes et intellectuelles, une véritable dynamique populaire peut se créer et à quelles conditions. Comme le rappelait le constitutionaliste Dominique Rousseau dans un entretien donné récemment au magazine Le Point, "L'histoire montre qu'il n'y a des assemblées constituantes qu'après une guerre ou après une révolution, car on détruit l'ordre politique existant". Proposer cette perspective, c’est donc l’articuler avec un ébranlement historique majeur espéré. Il faut convenir lucidement que ce dernier ne semble pas pour tout de suite…

Une fois encore, il est fait référence à des expériences venues d’ailleurs (les constituantes en Amérique latine ou dans les révolutions arabes) en supposant que, puisque ça a marché “là-bas”, ça marchera forcément ici, sans s’interroger sur les caractéristiques particulières qui ont donné à cette question une place éminente dans ces expériences étrangères et sur ce que pourraient être les vrais ressorts d’une mobilisation citoyenne à partir de la situation réelle en France. Or, la question des “constituantes” en Amérique latine s’est articulée à un long processus de “révolutions citoyennes” commencé avec la chute des dictatures, l’émergence de nouvelles forces politiques à gauche (exemple du PT brésilien issu du syndicalisme et des mouvements sociaux), de mobilisations sociales sur le partage des richesses, la maîtrise de la terre, etc, faisant apparaître la question constitutionnelle comme une dimension nécessaire pour combattre institutionnellement la domination de l’oligarchie. Or encore, la prééminence de la question démocratique dans les révolutions arabes découlait directement de la chute des dictatures et de la nécessité d’une refondation constitutionnelle, mais aussi des couches sociales mobilisées en sa faveur ; cependant, l’expérience à montré que l’absence de force politique qui catalyse la double aspiration sociale et démocratique et l’incapacité à répondre à la question sociale a ouvert l’espace pour les islamistes auprès des plus démunis. De même, la référence à Podemos ne peut ignorer quelques caractéristiques qui ont favorisé son émergence : une brutalité extrême des politiques d’austérité conduites par la gauche et la droite, un niveau de chômage et de décomposition sociale et sociétale aggravés, des mobilisations ouvrières inégalées depuis la guerre civile, un puissant mouvement des indignés qui a travaillé en profondeur la société, des marches pour la dignité s’achevant dans une mobilisation monstre à Madrid, etc. Podemos est la résultante de tout cela. Il serait donc hasardeux, là aussi, d’en faire un modèle immédiatement transposable, d’autant que le mouvement n’en est qu’à ses débuts en matière de définition programmatique et stratégique et que sa trajectoire à venir n’est pas encore stabilisée.

On ne voit pas dans la situation française actuelle les mêmes caractéristiques favorables, mais bien plus un découragement social (faiblesse des mobilisations interprofessionnelles) et une colère politique (abstention et vote FN) qui ne portent pas à une révolution citoyenne à gauche, parce qu’il n’y a pas d’alternative jugée crédible à gauche. Sur le champ politique, avec l’orientation libérale et un pilotage a vue, Hollande aggrave la crise de sens et de perspectives et plonge les citoyens dans l’incertitude et l’angoisse. Cela a ouvert l’espace pour le “Mai 68 conservateur” (Brustier), ce “gramscisme de droite” radical et conservateur, qui profite du délitement idéologique et culturel de la gauche et de l’evanescence de la droite, et qui prétend donner une explication du monde face aux paniques morales et à l’angoisse civilisationnelle d’au moins une partie de la société française. En même temps, les luttes ouvrières, environnementales ou sociétales “de gauche” — et les débats politiques et idéologiques au sein de la gauche — ne dessinent pas (pas encore ? si on est optimiste !) un projet émancipateur global qui offrirait une vision de long terme répondant aux aspirations de la société (qu’il faudrait par ailleurs mieux cerner). Ce projet émancipateur est-il réductible à une “refondation républicaine” ? Par ailleurs, il ne suffit pas de convoquer le “peuple” ou la “multitude” (Negri) pour qu’ils répondent présents. L’adresse directe au peuple par delà les “corps intermédiaires” (partis, syndicats, associations…) semble ignorer la dialectique entre la mise en mouvement du “peuple” et l’unité de ses organisations qui a marqué les grands mouvements populaires de notre pays depuis un siècle (voir Martelli**).  Il serait par ailleurs utile d’interroger ces catégories (peuple, multitude…) pour savoir ce qu’elles recouvrent précisémment. Il serait hasardeux d’effacer l’existence de classes — même si toutes n’ont plus la même conscience d’elles-mêmes — et les contradictions profondes qui les traversent. Si l’image du “prolétariat” émancipant toute la société en s’émancipant lui-même n’est plus, cela ne résoud pas la question du bloc social (et plus encore de sa constitution) qui pourrait être la force motrice du changement et le point d’ancrage des alliances nécessaires à une majorité. La centralité des luttes ouvrières agrégeant autour de leurs dynamiques les autres types des luttes a vécu.  Des luttes “sociétales” et environnementale se développent. Mais il ne se dégage pas de la diversité actuelle des mobilisations un sens commun lisible.

 Pour en rester à la catégorie mieux identifiée du “salariat”, celui-ci représente aujourd’hui plus de 90 % de la population active (contre 50 % au XIX° siècle), un niveau jamais atteint dans l’histoire du capitalisme. C’est une masse considérable. Est-ce pour autant une force équivalente ? Bien sûr que non, car son éclatement, sa fragmentation, entre intérêts, attentes et perspectives différentes n’a sans doute jamais été aussi grande. Entre chômeurs et salariés, entre chômeurs de longues durée découragés et frais licenciés en recherche active d’emplois, entre français et immigrés, entre salariés du public et du privé, entre salariés du privé des secteurs en expansion et du privé des secteurs en déclins, entre fonctionnaires et salariés du secteur public ouvert à la concurrence, etc, le ressenti du présent et de l’avenir ne sont pas les mêmes. Des antagonismes se manifestent même. Par exemple, quand les couches moyennes sont en révolte fiscale car elles ne veulent plus payer pour les pauvres, ce sont majoritairement des salariés moyens et supérieurs qui refusent la solidarité avec des chômeurs ou des salariés pauvres ! De même la perception désormais négative de certains avantages (jour de carence maladie ou complément familial pour en rester à l’actualité récente) des fonctionnaires (ou des agents des entreprises publiques) qui ne sont plus perçus par les salariés du privé comme des points d’appui pour en élargir le bénéfice à tous mais comme des “privilèges” réservés à quelques-uns. Du coup, la capacité d’entraînement de certains bastions historiques (exemple les cheminots en 1995) n’est plus ; on l’a vu au printemps avec la grève à la SNCF “en défense du service public”, restée incomprise.

Quels sont les ressorts qui seraient susceptibles de relancer une dynamique de mobilisation populaire, à visée et portée politique dans notre pays, alors que le mouvement social y est sérieusement à la peine ? Le grand défi qui est posé à la gauche de transformation (comme aux confédérations syndicales dans leur domaine) c’est bien de trouver les moyens (propositions programmatiques, construction politique, articulation du social et du politique, projet de société…) pour unifier cet ensemble salarial éclaté dans une perspective commune et de nouer, avec d’autres couches sociales, les alliances nécessaires à la constitution d’un bloc social majoritaire. Et pour cela, de répondre à la demande de protection des citoyens, face à l’insécurité économique et sociale et à l’insécurité du monde, et au besoin de sens et de perspectives pour l’avenir.

 

Rassembler la gauche contre l’austérité ?

 

Nous étions quelques-uns à l’avoir dit il y a des mois — souvent dans l’incompréhension voire plus au sein du Front de Gauche — que la politique conduite par François Hollande finirait par produire des fractures au coeur de la gauche, c’est-à-dire au sein même du Parti Socialiste et de son groupe parlementaire. La “fronde” de députés l’illustre, l’élargissement des abstentions lors du deuxième vote de confiance demandé par Manuel Valls à l’Assemblée nationale, leur maintien sur les votes budgétaires, le confirment. D’aucuns nous avaient pourtant assuré dans la même période, qu’il n’y avait rien à attendre de ce côté là… A cela s’ajoute une maturation du jugement critique de la politique gouvernementale à EELV après la sortie de leurs ministres (Cécile Duflot, Pascal Camphin) du gouvernement, l’abstention du groupe parlementaire sur le même vote de confiance (alors que les points de vues étaient plus partagés lors du premier), puis sur les votes budgétaires et, enfin, les polémiques et tensions autour des mobilisations et du drame du barrage de Sirvens. Ces évolutions sont évidemment porteuses de potentialités, même si le chemin est semé d’embûches.

Le mouvement des “frondeurs” socialistes et la prise de position appuyée de Martine Aubry sont importants parce qu’ils concernent la principale formation politique à gauche. De leur dynamique, de leur élargissement, de leur capacité à bousculer les choses au sein du PS, dépendra pour une bonne part l’avenir de la gauche dans notre pays. Les éditorialistes libéraux et sociaux-libéraux des médias dominants, tous ralliés à la nouvelle politique de Hollande-Valls, ne s’y trompent pas ; ils multiplient les attaques contre eux conscients du danger que représente cette fronde pour s’opposer à l’approfondissement des réformes libérales qu’ils soutiennent. Si la possibilité d’une majorité de gauche, rassemblée sur une orientation anti-austérité, peut-être posée aujourd’hui comme perspective possible, c’est bien parce qu’une brêche s’est ouverte au coeur de la gauche. Rien n’est joué, et encore moins assuré, loin de là, tant le mouvement est hétérogène et tâtonnant, mais il serait absurde de ne pas prendre en compte ces évolutions. Dès lors, sauf à jouer la politique du pire, il est parfaitement inoportun de les dénigrer, de manier l’injonction ou de les appeler à rejoindre le Front de Gauche. Quel serait le bénéfice, pour l’ambition qui doit être la nôtre (battre le libéralisme au sein de la gauche pour ouvrir une perspective alternative), qu’une rupture prématurée qui les priverait de toute capacité d’influence au sein du groupe parlementaire et du Parti socialiste et qui conduirait à leur marginalisation ? Quant au ralliement de quelques-uns au Front de Gauche — dont on nous dit qu’il est en échec ! —, il ne suffirait pas davantage à changer la donne à gauche. Sauf à avoir l’illusion que c’est le Front de Gauche qui peut être le centre de gravité d’une alternative de gouvernement autour duquel il faudrait rassembler, l’enjeu c’est bien de faire bouger les lignes dans l’ensemble de la gauche et la bataille qui se mène en son coeur est bien évidemment décisive.

C’est au regard de cet enjeu qu’il faut mesurer les aspects tactiques des prises de positions et des votes émis par les “frondeurs”, leur objectif étant d’élargir le périmètre de la contestation, plutôt que de la conduire à une minorisation radicale. Autant on peut estimer in abstracto que l’abstention lors du vote du budget n’est pas à la hauteur, on peut aussi comprendre leur volonté de ne pas se mettre prématurément  “hors jeu” du débat au sein du PS avant même le congrès annoncé en juin 2015. Bien sûr, les frondeurs et la gauche du PS ne pourront indéfiniment en rester à cette approche tactique et le prochain congrès du PS constituera à cet égard l’heure de vérité et l’heure des choix en fonction des résultats qui en sortiront. Evidemment, si au prochain congrès du PS les libéraux derrière Valls gagnaient sans coup férir, la question de “faire du neuf” serait immédiatement posée. Mais cette hypothèse d’une victoire “vallsiste” n’est pas la plus probable. Le plus vraisemblable est qu’existeront diverses motions de “gauche”, du “centre”, et de “droite”. Quelles seront les plus importantes ? Quelles convergences s’organiseront pour une nouvelle majorité au sein du PS, avec quel centre de gravité en fonction des suffrages recueillis par les motions initiales, avec quels effets sur le groupe parlementaire, avec quelle dynamique vis-à-vis du gouvernement et de sa politique ? Cela permettra-t-il d’ouvrir de nouvelles perspectives pour la deuxième moitié du quinquenat ? S’il ne devait rien sortir de ce congrès, et si le soutien à la politique gouvernementale y était confirmé, alors oui, ceux qui, au sein du PS, refusent l’austérité et le libéralisme seraient au pied du mur. Mais il convient avant tout d’avoir mené cette bataille jusqu’au bout.

A la fête de l’Humanité, cette orientation — rassembler tous les opposants à Hollande pour bâtir une majorité alternative à sa politique — a été mise en scène sous forme d’un “repas” autour de Pierre Laurent. La forme indique l’intention tout en marquant les limites existantes. En effet, au sein du courant “Vive la Gauche” des députés socialistes des points de vues divergent sur l’ampleur à donner au travail avec les autres forces de gauche, certains craignant que cela n’affaiblisse leur capacité à peser dans les débats internes au PS, quand d’autres pensent au contraire qu’une dynamique collective externe pèserait plus favorablement. Au sein d’EELV, les positions ne sont pas davantages homogènes entre ceux qui sont favorables à rechercher les possibilités d’une nouvelle majorité à gauche, ceux qui plaident pour l’autonomie de l’écologie, et ceux qui entendent préserver des liens avec la direction du PS et la présidence de la République. Mêmes limites au sein du Front de Gauche entre ceux qui n’attendent rien des contradictions qui secouent la sphère socialiste et ceux pour qui elle permet de poser la question de la construction d’une majorité alternative.

Lors d’une conférence nationale en novembre, le Parti communiste, par la voix de Pierre Laurent, a affirmé une orientation en ce sens : “C’est sans attendre que nous voulons travailler à une nouvelle majorité de gauche, un nouveau contrat de transformation sociale, écologique et démocratique, qui devra être mis en œuvre par un nouveau gouvernement et un nouveau premier ministre » tout en recherchant une « relance» du Front de Gauche et son « élargissement ».  Ce point d’équilibre n’efface pas les diverses sensibilités existantes : une attitude “identitaire” pour ceux lassés des difficultés du Front de Gauche et exaspérés par tout ce qui vient de l’univers socialiste ; la croyance pour d’autres que le Front de Gauche pourrait être le centre de gravité de la refondation de la gauche par le rassemblement de forces autour de lui ; la compréhension pour d’autres encore que le Front de Gauche (et aucune de ses organisations constituantes) n’a les moyens d’une prétention hégémonique et doit donc viser une nouvelle construction collective, dans laquelle il serait l’aile marchante.

Le rassemblement d’une majorité de gauche contre l’austérité n’est pas gagné d’avance. Il dépend d’évolutions chez les partenaires que nous ne maîtrisons pas directement mais sur lesquelles nous pourrions peser. L’incapacité, jusqu’à présent, du Front de Gauche à faire des propositions et à prendre des initiatives politiques plus offensives participe du blocage actuel. La question qui nous est posée c’est : quelles sont les initiatives communes et/ou convergentes de toute la gauche anti-austérité qui seraient susceptible de contribuer à l’élargissement des brèches qui viennent de s’ouvrir au coeur de la gauche et de préparer les conditions du rassemblement d’une nouvelle majorité autour d’une politique alternative ? Cette perspective est à travailler après le vote de confiance étriqué qu’a reçu Manuel Valls, suivi d’une contestation maintenue à l’occasion des débats budgétaires notamment. De plus, il faut s’attendre à un saut qualitatif dans la contestation dans les mois à venir face aux résultats économiques et sociaux toujours décevants et aux prochaines défaites électorales lourdes qui s’annoncent (sénatoriales c’est fait, mais surtout départementales et régionales qui peuvent être de véritables débâcles). C’est une initiative politique forte en ce sens qu’il faut préparer pour le lendemain des élections départementales et à la veille du congrès du PS (voir plus loin).

 

La relance du Front de Gauche ?

 

C’était le thème de l’assemblée du 6 septembre. Force est de constater que, dans la séquence de crise politique ouverte depuis l’été avec le changement de gouvernement, le Front de Gauche ne s’est pas exprimé en tant que tel (ses composantes l’ont fait en ordre dispersé, avec pour seul ciment commun la critique de la politique Hollande-Valls, mais avec des perspectives et des stratégies différentes). Le Front de Gauche apparaît comme un corps dont les membres n’obéiraient pas au même cerveau ! Difficile dès lors d’avoir une démarche cohérente. Le Front de Gauche n’a donc pas existé dans ce moment de crise gouvernementale et politique. Est-il plongé dans un coma profond ? Peut-il être relancé ?

Le Front de Gauche “en échec”. Faire ce constat seulement au lendemain des dernières élections européennes permet commodément de faire porter la responsabilité de cette situation sur le seul Parti communiste et sa stratégie d’alliances locales aux municipales. Sauf que, du point de vue de son audience électorale, le Front de gauche stagne depuis les législatives de 2012, toutes les élections intermédiaires l’ont vu rester au même bas étiage, signe que ses propositions politiques n’ont jamais été audibles à une large échelle depuis cette date. Cela interroge donc, la posture, le profil et le message délivré durant toute cette période. Il n’est pas sûr que “le bruit et la fureur” aient contribué à construire le Front de Gauche comme alternative de gouvernement. Il y a bien eu une incapacité collective du Front de Gauche à construire sa crédibilité propositionnelle (échec à élaborer des mesures d’urgence) et politique (absence de démarche à vocation majoritaire).

Maintenant, pour éviter un désastre en 2017, il faut parvenir à stopper la politique Hollande-Valls et à imposer un changement de gouvernement et de politique. Et préparer les refondations et reconstructions à venir, qui seront en tout état de cause nécessaires.

 

Face à la situation de blocage politique actuel, avec un exécutif qui s’obstine et des critiques qui ne parviennent pas à ouvrir une autre voie, le Front de Gauche devrait se demander comment être acteur du déblocage, donc acteur de la solution. Si les processus à l’oeuvre au sein du groupe parlementaire et du parti socialistes ne sont pas aiguillonés par des initiatives, des propositions, des perspectives venues de l’extérieur, ils sont renvoyés aux seuls rapports de forces internes, avec les difficultés que l’on pressent (cela vaut aussi pour EELV qui fait à nouveau l’objet des attentions hollandiennes). Plutôt que la posture de commentateur et de distributeur de bons et mauvais points sur ce qui se passe au PS, il vaudrait mieux faire une proposition politique offensive à même de faire bouger les lignes dans toute la gauche. Est-on capable de formuler avec tous les partenaires disponibles un “plan d’urgence anti-austérité”, un “programme de redressement national”, un “nouveau pacte majoritaire”… de dire notre volonté de participer à un “gouvernement de salut public” sur ces bases et de prendre l’offensive, par une grande campagne nationale, pour faire “turbuler” les débats au sein du groupe et du parti socialistes, des autres partenaires, mais aussi de l’ensemble des citoyens, de bousculer ainsi les rapports de forces et d’élargir le champs des possibles ? Peut-être, l’initiative n’aboutirait-elle pas, mais elle nous replacerait au coeur de la gauche, en porteurs de l’intérêt général de la gauche et du pays, dans la posture de ceux qui, parlant pour toute la gauche, incarneraient l’aspiration de la majorité du peuple de gauche (c’est parce qu’ils se sont placés dans la position de porter un discours pour toute la gauche que Tsipras et Syriza y ont conquis l’hégémonie et qu’ils sont perçus comme la gauche). C’est une initiative politique forte de cette nature, qu’il faut préparer pour le lendemain des élections départementales et à la veille du congrès du PS si l’on veut sérieusement bousculer la situation.


Tout de suite, il faut chercher à renforcer la résistance à la politique Hollande-Valls, même si les faibles mobilisations du 16 octobre (CGT) et du 15 novembre (AAA) montrent les difficultés. Les sujets ne manquent en cette période, notamment autour des mesures budgétaires ou des réformes néfastes annoncées. Sur le plan politique, des points limités peuvent être marqués ponctuellement à l’Assemblée sur telle où telle question, a fortiori si l’opposition aux mesures du pouvoir s’accompagne de propositions alternatives. Sur le plan social, les mobilisations interprofessionnelles ne produisent pas, en l’état actuel, une dynamique susceptible de faire contrepoids à la pression patronale sur le gouvernement. Sur tous les sujets sociaux comme sur le plan idéologique, c’est au contraire la défensive qui prévaut face au discours libéral. Le défi est immense pour le syndicalisme interprofessionnel car il lui faudrait arriver à dépasser la protestation globale des uns (qui s’accompagne de mots d’ordre globalisants jugés inatteignables et donc décourageant) ou l’accompagnement résigné des autres (qui ne permet pas d’échapper au piège de l’agenda patronal et des reculs sociaux) pour arriver à reconstruire un minimum de rapport de force en s’unifiant autour d’objectifs plus crédibles et donc plus mobilisateurs ; tout en reprenant l’offensive idéologique sur le terrain des solidarités sociales. On en est loin, hélas. Pour ce qui nous concerne sur le plan politique, la résistance sociale et politique ne peut pleinement se déployer en mobilisation offensive que si émerge parallèlement une alternative politique de gouvernement crédible face à la politique actuelle de l’exécutif. Ce qui suppose de résoudre deux questions qui n’en font qu’une : celle d’un programme de deuxième moitié de législature rompant avec l’austérité, celle d’une construction politique à vocation majoritaire à gauche pour le porter, qui soient susceptibles de créer une dynamique politique et sociale suffisante pour s’imposer face au social-libéralisme (voir ci-dessus).

Dans le même temps, il faut travailler à l’émergence d’une alternative crédible de gouvernement et le faire savoir par des initiatives fortes. Les citoyens, déboussolés et exaspérés, attendent des réponses pour améliorer leur situation ici et maintenant, pas pour après 2017, voire 2022 ! C’est évidemment une erreur tragique de penser que la déconfiture de Hollande-Valls ouvrira un boulevard à la gauche anti-austérité si cette dernière s’est avérée incapable (c’est le cas aujourd’hui) de proposer une alternative crédible de gouvernement maintenant. Plus tard, il sera trop tard ! Il importe donc d’ouvrir d’urgence un débat avec toutes les forces qui, au PS, à EELV, au Front de Gauche, dans le mouvement social, s’opposent à l’austérité pour élaborer un programme de fin de législature susceptible de changer la donne. C’est-à-dire des propositions combinant mesures d’urgences et réformes structurelles, compréhension commune des batailles à mener et décisions à prendre pour desserrer la contrainte austéritaire européenne. Un rassemblement politique à vocation majoritaire autour d’un pacte anti-austérité (ou toute autre appellation, là n’est pas l’essentiel), tel devrait être notre objectif. Les deux vont de pair : il n’y a pas de crédibilité d’une construction politique pour gouverner sans programme de gouvernement crédible ; il n’y a pas de crédibilité d’un programme de gouvernement sans rassemblement politique crédible pour le porter au pouvoir. Et pour cela, il faut parler à toute la gauche pour y battre le social-libéralisme. Le Front de Gauche devrait proposer une telle démarche (problème : le peut-il dans sa totalité, dès lors que la stratégie de certaines composantes ne s’oriente pas du tout dans cette perspective ?). La possibilité d’atteindre l’objectif n’est pas assurée mais, en tout état de cause, le peuple de gauche nous saura gré d’avoir tout tenté en ce sens.


Au-delà de l’urgence pour éviter le désastre qui vient, il faudra bien débattre un jour de quelques questions de fonds si l’on veut redonner à la gauche une réelle capacité à éclairer l’avenir, à donner du sens et des perspectives, à reprendre l’offensive sur le terrain idéologique.

 Nous devons enfin engager une réflexion sérieuse sur les nouvelles conditions de la transformation sociale à l’ère de la mondialisation capitaliste et de l’Europe libérale et sur le nouveau type de développement susceptible d’y répondre. C’est le mérite du livre de Jean Luc Mélenchon, même si je ne partage pas toutes ses analyses et conclusions, de percevoir que nous sommes arrivés au bout d’une période historique, que des concepts et des formes anciennes sont désormais épuisées et qu’il faut faire du neuf. Oui, le capitalisme a changé et les conditions de sa transformation aussi ; toute la mesure n’a pas été prise des implications de cette situation.

Pour tracer des perspectives au-delà des réponses immédiates, on ne peut faire l’économie de quelques bilans et réflexions, nécessaires pour construire l’avenir. Quels enseignements tirer des participations de la gauche aux gouvernements depuis trois décennies ? Et notamment de la séquence 1981-83 qui a vu une politique de gauche se heurter à des contradictions qui n’avaient pas été anticipées et a débouché sur une “parenthèse” de la rigueur jamais refermée ? Quelles conséquences en tirer sur les propositions programmatiques, les stratégies de gouvernement, la mobilisation de la société ?

Pour répondre aux attentes populaires, on ne peut ignorer la crise identitaire qui taraude la société française. Pour la Gauche qui ne renonce pas, il est urgent de répondre à la question « Où va la France ? ». Où va sa souveraineté populaire, son pacte républicain, son modèle social, profondéments bousculés depuis trois décennies ? Quel avenir et quelle place en Europe et dans le Monde ? Quel “récit national” produire, porteur de sens et de perspectives, à même de réenchanter l’avenir ? (voir annexe).

Au-delà, pour reconstruire un “horizon d’espérance”, il nous faut réinterroger les échecs historiques passés des conceptions réformistes et révolutionnaires de la transformation/dépassement du capitalisme, non pas par déploration nostalgique, mais pour inventer l’avenir en faisant du neuf. Une période historique n’en finit de s’achever, celle du “court vingtième siècle” (Hobsbawm) où le combat pour l’émancipation se nourrissait d’un horizon d’espérance. Le sujet historique, les idéologies, les programmes, les stratégies, les organisations, les conceptions, les pratiques de cette période ont vu leur force propulsive se déliter, s’épuiser, se dévoyer. Tout n’est pas devenu obsolète, mais beaucoup ne fait plus sens et l’ensemble ne fait plus force d’entrainement. Et puis de nouveaux enjeux, de nouvelles problématiques, de nouvelles pratiques, sont apparus. Une refondation est nécessaire car il ne s’agit pas de “revenir à” mais “d’aller vers”.

 Au bout de ces processus, c’est la refondation de la gauche, dans son projet et son organisation, qui seront posés. J’ai déjà proposé la nécessité de cette réflexion, sans succès, à croire que la prescience des bouleversements conceptuels qu’elle appellerait donne le vertige à beaucoup. Mais, à trop la différer, on finira par sortir de l’Histoire.

  

IV - Conclusion

 

Je n’oppose pas pour ma part la nécessité de tout faire aujourd’hui pour éviter un désastre en 2017 à la nécessité de préparer une refondation de la gauche dans son programme, ses conceptions, ses pratiques. Simplement, je crois que si l’on n’a pas tout fait avant pour éviter un champs de ruines à gauche, on ne sera guère légitime pour prétendre refonder après. Crois-t-on d’ailleurs que la refondation sera plus aisée si la décomposition est à son comble ? Faire l’impasse sur l’urgence de réponses aujourd’hui, en espérant qu’après la débâcle de la gauche (voire la victoire de Marine Le Pen) en 2017 ce serait notre tour, ressemblerait à l’aveuglement du Parti communiste allemand qui déclarait en 1932 “Après Hitler, ce sera nous”.

 Le Front de Gauche peut-il être, en tant que tel, l’aile marchante de cette démarche ? A mes yeux, ce serait sa seule chance, en apparaissant utile aux citoyens et au pays, maintenant, d’élever enfin sa crédibilité et de préparer les conditions d’une refondation plus large. Je crains toutefois que les divergences d’analyses et de stratégies qui le traversent conduisent à la poursuite du théatre d’ombres actuel dans lequel les acteurs sont encore sur la même scène mais ne jouent plus la même pièce. La cacophonie qui en résulte rend le Front de Gauche inaudible et ne lui permet pas d’intervenir de manière cohérente et utile dans la situation. Il faut donc débattre pour convaincre de sortir de ce clair-obscur en forme de survie sans avenir. Si l’on devait constater l’impossibilité d’avancer collectivement de manière cohérente et conquérante, chacun suivrait son propre chemin derrière le même paravent mais, à la fin, c’est l’Histoire qui trancherait et elle pourrait être cruelle pour tout le monde.

 

Novembre 2014

Claude DEBONS

Ancien responsable syndical 

 

* http://blogs.mediapart.fr/blog/claude-debons/060214/quelques-reflexions-sur-la-situation-deletere-du-pays

http://blogs.mediapart.fr/blog/claude-debons/211112/front-de-gauche-et-maintenant

** http://blogs.mediapart.fr/blog/roger-martelli/171114/la-gauche-existe-c-est-pourquoi-il-faut-la-reconstruire


Annexe :

 

J’avais résumé, pour un autre cadre de débats, quelques-unes des interrogations auxquelles la gauche devrait répondre. Je vous les livre, ci-dessous.

 

Où va la France ?

 

C’est la question qui hante nos concitoyens confrontés à une crise identitaire multidimensionnelle qui taraude la société française. En tournant le dos à ses promesses de campagne, en menant une politique de facture libérale, François Hollande aggrave encore cette crise de valeurs, de sens et de perspectives, en lui greffant une crise de confiance. En donnant l’impression d’un pilotage à vue sans grand dessein, il plonge les citoyens dans l’incertitude et l’angoisse. Cette situation profite au Front National qui cherche à s’emparer et à incarner le thème du destin national. La gauche qui ne renonce pas ne peut se contenter de proposer des mesures d’urgences et un simple changement de cap économique et social. Elle doit aller au-delà pour prendre à bras le corps et relever les défis de cette interrogation existentielle.

Alors que la coupure ne cesse de se creuser entre le peuple et la représentation politique nationale, il est urgent pour la gauche qui ne renonce pas de donner sens et perspectives à l’avenir du pays en s’appuyant sur ses valeurs fondamentales, sans ignorer les bouleversements du monde qui obligent à renouveler les conceptions historiques de la transformation sociale. Le plan d’urgence économique et social qu’appelle la situation doit s’insérer dans une vision plus globale de l’avenir seule à même de rassembler les citoyens dans une dynamique conquérante. Pour la Gauche qui ne renonce pas, il est urgent de répondre à la question « Où va la France ? » sous peine de voir son action se réduire à un pointillisme illisible. Cette question peut se décliner en plusieurs thèmes :

- Où va sa souveraineté populaire quand les gouvernants apparaissent impuissants à résoudre les problèmes et que le pouvoir semble désormais être passé aux mains de la commission européenne, des multinationales,  de la finance et des agences de notation, quand la « monarchie républicaine » de la V° République révèle chaque jour un peu plus ses travers, quand l’exigence démocratique est bafouée ?

- Où va son pacte républicain, social et laïque, quand les logiques économiques et financières creusent les inégalités de revenus et entretiennent chômage et précarité de masse, quand la panne du système scolaire ferme les portes de l’égalité des chances et de la réussite pour toutes et tous, quand les échecs de l’intégration républicaine ouvrent la voie aux communautarismes ?

- Où va son modèle social quand la mondialisation capitaliste et les politiques libérales l’ont déstabilisé et détricoté, quand se développe une nouvelle fracture entre victimes et vainqueurs de la mondialisation, quand le discours dominant fait des protections sociales l’obstacle à la compétitivité dans la guerre économique mondiale ?

- Où va la France en Europe quand se développe le sentiment qu’après avoir stabilisé la paix sur le Vieux continent, construit des politiques communes, l’UE est devenue, depuis l’Acte Unique de 1986, une machine à déconstruire les modèles sociaux nationaux façonnés par plusieurs décennies de conquêtes sociales et démocratiques dans ce qui fut le berceau du capitalisme et du mouvement ouvrier ? Comment redonner sens au projet européen hors des ornières du libéralisme et du nationalisme ?

- Où va la France dans le Monde quand le sentiment se répand que la patrie des droits de l’Homme, à vocation universaliste, se trouve reléguée au rang de puissance de seconde zone par la nouvelle configuration géopolitique mondiale, quand son indépendance et sa voie singulière se trouvent annihilés par sa subordination accrue aux Etats Unis et son intégration à l’OTAN ?

- Quel « récit national » produire, porteur de sens et de perspectives, qui inscrive les propositions politiques concrètes dans une dynamique plus globale ? Un nouveau souffle est nécessaire, la France, cinquième puissance du Monde a des atouts à faire valoir, mais aussi des faiblesses à corriger. Un nouvel élan, démocratique et citoyen, est nécessaire pour un sursaut national et universaliste.

- Quel nouveau type de développement mettre en œuvre, quand les politiques traditionnelles de « relance » de la gauche doivent intégrer les nouvelles exigences écologiques et que la relance dans un seul pays butte sur les insuffisance d’un appareil productif national et sur les contradictions d’une économie ouverte régie par la concurrence sans bornes ? La gauche doit tirer les bilans de ses expériences au pouvoir, les difficultés rencontrées et les réponses apportées. En particulier la séquence 1981-1983 mérite réexamen approfondi pour redéfinir les chemins de la transformation sociale et écologique — et les ruptures nécessaires — dans les conditions du capitalisme mondialisé et de l’Europe libérale d’aujourd’hui.

- Quelles mesures d’urgence, quelles réformes structurelles, ici et maintenant, répondant aux attentes immédiates (emploi, logement, pouvoir d’achat…), construisant les leviers du changement (réforme fiscale et bancaire, formation professionnelle et sécurité sociale professionnelle…), amorçant la transition vers un nouveau type de développement (transition écologique, nouvelles manière de produire et de consommer…), s’inscrivant dans une vision éclairée de l’avenir ?

Au fonds, la réponse à la question « Où va la France » débouche sur celle de la refondation de la gauche pour être à la hauteur du défi posé.

 

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