Le «sexe dangereux», l'éducation sexuelle et le programme ABCD

Le défenseur des droits a soutenu lundi qu'à la base des comportements de harcèlement sexuel, il y a « l'idée qu'il y aurait un rapport de supériorité des hommes par rapport aux femmes » et que « l'éducation à la sexualité doit contribuer, dès le plus petit âge, à détruire stéréotypes et préjugés ».

Le défenseur des droits, Jacques Toubon, s'est exprimé pour la première fois sur la question des comportements sexistes et des violences faites aux femmes dans le cadre de son rapport annuel remis lundi au président de la République. Coécrit avec la Défenseure des enfants Geneviève Avenard, le texte remis insiste sur le rôle de l'école pour lutter contre les comportements sexistes. Il met en lumière que les trois séances annuelles d'éducation à la sexualité prévues par la loi de 2001 qui doivent contribuer à l'apprentissage du « respect dû au corps humain » et présenter une « vision égalitaire » des relations hommes-femmes   ne sont pas mises en œuvre de façon satisfaisante, loin s'en faut.

L'enquête qui a été menée auprès de 3000 établissements scolaires (publics et privés) par le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes montre en effet que 25% des écoles (4% des collèges et 11% des lycées) déclarent n'avoir mis en place aucune action ou séance durant l'année scolaire 2014-2015. Surtout, les thématiques les plus abordées pendant les séances sont la reproduction, l'IVG et la contraception, le SIDA et la notion de respect entre les sexes ; alors que les questions de violences faites aux femmes et d'orientation sexuelle sont peu abordées.

Dans un billet publié en juin 2014 et intitulé « le sexe dangereux » j'ai indiqué déjà que « l'Education nationale navigue entre les ''dangers d'une éducation sexuelle'' à l'Ecole (difficultés pour les enseignants d'assumer ce rôle, interrogations sur la légitimité de l'Ecole en la matière, difficultés de savoir jusqu'où aller, risques de ''vagues'') et le sentiment que l'Ecole doit contribuer à faire face aux ''dangers du sexe'' (maladies sexuellement transmissibles, Sida, grossesses non désirées, sexisme, homophobie) qui peuvent avoir des conséquences dramatiques pour certains jeunes ».

J'ai attiré aussi l'attention sur la nouveauté que présentait le « programme ABCD » dans mon billet du 30 juin 2014: « l'ABC après l'ABCD », au moment même où s'opérait un tournant gouvernemental en retrait (sinon en retraite...) à ce sujet: « Si l'on veut rompre avec des logiques antérieures qui ont montré leurs limites, il convient d'aller résolument dans le sens d'un changement de paradigme qui concernerait - en même temps et d'un même mouvement - les garçons comme les filles, notamment dans le domaine fondamental de la lutte contre les stéréotypes, en la menant par ailleurs de façon résolue beaucoup plus tôt. Certaines des orientations de la dernière convention interministérielle (signée en février 2013 entre le ministre de l'Education nationale Vincent Peillon et la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem) allaient dans ce sens. Cette convention annonçait en particulier « la création d'un programme''ABCD de l'égalité'' qui s'adresse à l'ensemble des élèves de la grande section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, et vise à déconstruire des stéréotypes de genre »

Las, trois fois hélas ! Face à la mobilisation dans la rue contre notamment le « mariage pour tous » et ses corollaires, et face aux appels en janvier 2014 à des journées de « retrait de l'école », le gouvernement nommé en avril 2014 avec à sa tête le Premier ministre Manuel Valls met ''la pédale douce''. Et le ministre de l'Education nationale Benoît Hamon (qui a succédé à Vincent Peillon) met en musique cette nouvelle orientation.

Le rapport de l'Inspection générale de juin 2014 sur «L'Evolution du dispositif expérimental ''ABCD'' de l'égalité » indique que « les professeur(e)s n'auraient jamais imaginé que des parents puissent voir l'école comme source de danger, jamais pensé qu'on puisse suspecter l'école -et eux-mêmes – d'avoir un projet organisé qui les autoriseraient à attenter à la pudeur des enfants, à violer leur intimité, à intervenir sur leur sexualité, à manipuler les consciences »

In fine, on ne sera pas autrement étonné de ce qui est indiqué dans le « Rapport relatif à l'éducation à la sexualité » du Haut Conseil à l'égalité paru en juin 2016 : «  L’impulsion donnée fin 2012/début 2013 sur l’éducation à l’égalité est de courte durée, freinée par les mobilisations réactionnaires contre l’ouverture du mariage aux couples de même sexe dans un premier temps, puis contre la sensibilisation à l’égalité filles-garçons et l’éducation à la sexualité [...]. Les mots d’ordres sont divers et rejettent la déconstruction des stéréotypes sexistes et de l’hétéronormativité [...] Dès le mois de décembre, le dispositif « ABCD de l'égalité » fait l’objet de rumeurs infondées et mensongères via messages SMS et sur les réseaux sociaux, appelant à une « journée de retrait » (JRE) des enfants de l'école, une fois par mois [… ]. Ces « JRE » auront surtout un impact politique : le 25 juin 2014, quelques jours avant la publication du rapport d'évaluation produit par l’IGEN, Benoît Hamon annonce que les ABCD de l’égalité seront remplacés par un plan d'action pour l'égalité filles-garçons à l'école. Ce revirement est vécu comme un recul, aussi bien par les syndicats d’enseignant.e.s et de lycéen.ne.s que par les associations de terrain, qui vient délégitimer le rôle de l’école sur cette question ».

Finalement, le ministre actuel de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer (via le président de la République Emmanuel Macron, auquel a été remis le rapport du Défenseur des Droits, Jacques Toubon) sera-t-il conduit en l'occurrence à plus de détermination que ne l'ont été en leur temps l'ex-Premier ministre Manuel Valls et son ex-ministre de l'Education nationale Benoît Hamon ?

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