La gauche et Samuel Paty : un rendez-vous raté ?

Suite à mon premier billet sur la question, je reviens sur les suites de l'attentat de ce vendredi 16/10, et sur le silence de la gauche de la gauche qui semble se résoudre à se plier au discours dominant.

L'Éducation Nationale, ce "grand service public", est "notre bien le plus précieux", et "cette majorité l'a particulièrement choyée, et nous allons continuer de le faire". Voilà de nobles propos, prononcés il y a quelques heures à peine par notre Premier Ministre M. Jean Castex dans le cadre de l'hommage rendu par l'Assemblée Nationale à M. Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie assassiné par la terrorisme islamiste.

Dans l'hémicycle, ni rires, ni contestations. Alors que depuis 2017, les gouvernements successifs de la présidence de M. Emmanuel Macron n'ont eu de cesse de poursuivre les coupes budgétaires et les critiques et attaques à l'encontre du corps professoral qui sont monnaie courante depuis trop longtemps. Pourtant, la gauche était là pour soutenir les professeur.e.s et enseignant.e.s qui exprimaient leur colère et leur mal-être, notamment via le mouvement dit des "stylos rouges" en 2019. Points d'indice, programmes, devoir de réserve, réforme du baccalauréat, concours de recrutement : tout coince. La droite néo-libérale qui nous gouverne a un programme simple : s'attaquer à un système d'enseignement (y compris supérieur) jugé trop coûteux et inutile, tout en favorisant de fait le privé. L'école de la République aurait pour mission de former des citoyens ? Que nenni ! Ce ne sont pas de futurs citoyens libres et éclairés, tous égaux devant la loi qu'ont devant leurs yeux les profs. Ce sont les futurs managers, DRH, créateurs de startup. Exit le baccalauréat national où tous, riches comme pauvres, du public comme du privé, étaient confrontés aux mêmes épreuves écrites (mais plus ou moins bien préparés) : place au "grand oral", un entretien d'embauche pour mineurs...

Si la gauche était là, ou en donnait l'impression, et si elle cherchait à maintenir les valeurs de la République face à la menace terroriste, toutes ces bonnes résolutions sont presque intégralement absentes des prises de position qui se succèdent - du côté des dirigeants en tout cas...

 

 

"Eux" contre "nous" : le piège identitaire...

 

Écrire des banalités est un sport dans lequel j'excelle, mais demeure généralement un exercice désagréable. Aujourd'hui, je suis à bout. Dire simplement qu'il ne faut pas céder à la rhétorique de l'extrême-droite, qui veut polariser en deux camps une société complexe et fissurer le champ politique pour attaquer ses adversaires, est devenu une position rare et courageuse.

Dans mon billet d'hier, j'exprimais ma sidération et même ma colère devant la situation : une "gauche" libérale depuis longtemps acquise aux lois liberticides de Hollande puis de Macron qui, loin de s'en prendre aux fachos ou même, je ne sais pas, aux terroristes (quelle idée !) tape sur tout ce qu'il y a à sa gauche ; une surenchère sécuritaire délirante où tous y vont de leurs propositions ridicules et inutiles et un oubli de ce que j'ai nommé l'union nationale - une idée un peu bébête selon laquelle nous n'écrivons pas pour rien trois mots en majuscule sur le fronton de tous nos bâtiments publics. Oui, la fraternité a une valeur, un sens, une portée - et la loi de 1905 aussi - mais, plutôt que de favoriser le dialogue, le pluralisme, la réflexion et la préservation des libertés (on en arrive au point paradoxal où l'État s'attaque en même temps à la liberté d'expression et à la liberté de culte, croyant protéger l'une en rognant l'autre), on nous vend à grand coup d'éditos un "laxisme" et un "déni" qui n'auraient que trop duré et tous ceux qui commettent le crime d'exprimer un désaccord sont voués à la vindicte populaire, ou plutôt médiatique.

Au coeur de cette tourmente, qui a conduit (à l'heure où j'écris ces lignes) des députés pour l'instant anonymes à traiter de "collabo" M. Jean-Luc Mélenchon, président du groupe La France Insoumise à l'Assemblée Nationale, je ne fus pas le seul à relever la caractère insensé et effrayant de la tempête, qui semble avoir emporté les dernières digues de la raison, du recul réflexif et du bon sens. Mme Ellen Salvi signe un article sensé dans Mediapart, comme c'est le cas de la tribune mesurée de M. Dominique Rousseau, professeur de droit, dans Le Monde. Divers blogs du Club de Mediapart ont aussi accueilli des réflexions saines et louables. Celui, très touchant, de M. Cédric Maurin, professeur d'Histoire-Géographie et rescapé du Bataclan, diagnostiquait bien les attaques répétées et durables contre l'Éducation Nationale, mais aussi le besoin d'un sursaut de société que nous ressentons tous mais dont nos politiques nous privent encore. Car, à gauche, rares furent les prises de paroles audacieuses, qui se démarquent et proposent une réflexion fine - et en tout cas ils n'ont pas trouvé un grand écho médiatique, y compris dans des journaux qui leur sont a priori favorables.

 

 

... dans lequel la gauche est prise au piège

 

Celles et ceux qui ont lu mon billet d'hier le savent : j'ai été perturbé par les propos de M. Jean-Luc Mélenchon sur la "communauté tchétchène", où il lie les incidents urbains récents de Dijon et l'attentat de vendredi, avant de mettre en cause la population tchétchène résidant en France dans son ensemble. Il serait depuis revenu sur ses propos (qui n'ont pourtant que peu fait polémique, preuve de l'atmosphère inquiétante qui règne) et aurait reconnu "une erreur" ; mais ce moment reste symptomatique.

Dans un documentaire à la limite de l'hagiographie, réalisé pour France 3 en 2017 par M. Girard Miller et Mme Anaïs Feuillette et disponible en ligne sur la propre chaîne youtube de M. Mélenchon, un passage intéressant (ici) traite de son rapport aux médias, ou plutôt, comme on ne tarde pas à le comprendre, de sa stratégie. On y découvre un homme qui, pour combattre un discours normé qui présente comme vérité unique des affirmations subjectives, refuse de se plier à ses lois. Précisément, lorsqu'il est question de condamner M. Vladimir Poutine (à la tête de la Fédération de Russie) à l'unisson du reste de la classe politique française, il s'y refuse : non pas par soutien à l'autocrate, mais pour s'inscrire en faux. Il cherche à exorciser les titres qu'il prédit (en somme : "même Mélenchon condamne Poutine" ou au contraire "Mélenchon, isolé, seul complice des dérives russes") et à proposer un récit autre, à imposer envers et contre tous une autre manière de faire de la politique au sens du débat d'idées. Malgré toutes mes réserves sur l'homme et ses prises de position, c'était là un aspect que je saluais chez M. Mélenchon.

Mais voilà que ce principe vole en éclats ! Car la droite et l'extrême-droite n'ont pas attendu : M. Jordan Bardella, député du Rassemblement National au parlement européen, a indiqué qu'il n'avait même pas participé au rassemblement de dimanche place de la République, pourtant consensuel. Pire, il refuse d'être aux côtés de ceux qui se proposent de "rassembler" et qu'il considère comme ses ennemis : non pas les terroristes, mais des partis politiques démocratiques. Il est loin, le temps du barrage à l'extrême-droite ! Aujourd'hui, ses idées sont omniprésentes ; elles ont triomphé, comme le reconnaissaient Mme Marine Le Pen et ses proches avant même l'attentat de vendredi, jusque dans le camp présidentiel. Désormais, c'est l'extrême-droite qui nous fait barrage, qui prend publiquement position contre la pluralité politique, contre la gauche, contre la laïcité au sens de non-intervention du politique dans le religieux (et inversement).

Seules quelques voix, oubliées, écartées du champ médiatique, se sont élevées : celle de M. André Chassaigne notamment, député du Parti Communiste Français. Et pourtant, il ne disait rien de bien fou ; et son discours aurait pu être celui d'un député de droite en 2015.

 

 

Et nous, citoyens ?

 

Conclure cette petite tribune me fait mal ! J'ai, en quelques lignes, dressé le portrait d'une gauche en miette. Depuis la Révolution française, c'est la gauche qui a construit notre République, c'est la gauche qui lui a donné ses valeurs, ses symboles, sa devise, ses principes. Et voilà qu'elle n'ose plus les défendre, tandis que la droite tord la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 pour la faire aller dans son sens, celui de la répression et de l'intolérance.

Je suis un citoyen, un électeur, un fonctionnaire, un militant, et je suis sans voix. Certains propos tenus ici me rassurent, mais je sais qu'ils ne sont que ceux d'un microcosme, quoique plus important qu'il n'y paraît.

En bon gauchiste parisien, j'ai lu avec plaisir la chronique hebdomadaire de M. Samuel Gonthier dans Télérama, où il parle avec son humour habituel d'un "concours Lépine des idées d'extrême-droite" (en référence au célèbre concours d'inventions créé par Louis Lépine au début du XXe siècle). Nous sommes nombreuses et nombreux à partager ce constat, mais de nouvelles lois liberticides se profilent déjà à l'horizon. Certains parlent même de réformer la Constitution, voire de le faire par référendum ! M. Christophe Barbier, tristement célèbre éditorialiste de la chaîne BFMTV, souhaite même permettre par une rapide modification de notre loi fondamentale (qui passerait par un vote du Congrès pour éviter d'en référer directement au peuple par référendum) un retour de la Loi "Avia", pourtant censurée presque intégralement par le Conseil Constitutionnel au motif qu'elle contrevenait à la liberté d'expression. Il faudrait donc attaquer directement le principe constitutionnel de la liberté d'expression ? Ils ne s'en cachent même plus, et cela n'étonne personne, au point que le discours de Barbier n'a posé de problème qu'à quelques individus (M. Samuel Gonthier) ou organisations, dont une association relativement peu connue de défense des libertés publiques.

Ainsi, il est presque déjà trop tard ! Qu'attendons-nous pour faire entendre nos voix plurielles, réfléchies, démocratiques ? Qu'attendons-nous pour contester publiquement la récupération honteuse dont fait l'objet une victime d'attentat ? Qu'attendons-nous pour prouver que nous voulons combattre la menace terroriste sans toucher aux valeurs qui protègent notre vie démocratique ?

Nos politiques n'ont pas été à la hauteur du sacrifice de Samuel Paty ? Soyons-le !

 

"Il n'est pas de sauveur suprême,

[...]

Travailleurs sauvons-nous nous-mêmes"

 

J'espère que vous aurez toutes et tous reconnu les paroles de l'Internationale... J'ai envie de vous dire : "citoyens, sauvons-nous nous-mêmes" ! Il en va de notre avenir...

 

Colonel Fabien

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.