Déconfinement: pas de panique

Pourquoi un déconfinement en douceur et régionalisé pourrait bien se passer.

Préambule : 1) la santé publique est affaire de coordination, rien de ce qui est indiqué ci-dessous ne doit être interprété comme un appel à désobéir aux consignes gouvernementales 2) les réflexions présentées ci-dessous sont basés sur des calculs très simples qui ont pour objectifs d'aider à penser la crise en termes d'ordre de grandeurs c'est à dire d'estimations avec un facteur 5, plutôt que 50%, l'étude d'une épidémie en cours est extrêmement difficile! 3) Cet article a été modifié le 10 avril pour que les courbes prennent en compte une mise à jour des taux de mortalité estimés pour la France en fonction de la structure de population de la France. Le message central ne change pas : si on attend qu'une portion suffisamment importante de la population soit immunisée (et donc que la mortalité journalière baisse de manière importante), il pourrait n'y avoir que peu d'effet du déconfinement à l'échelle du pays (à l'échelle très locale de maisons de retraites etc. ça peut être plus compliqué). 

Avec un modèle SIR déjà présenté, nous avons montré qu'il était possible de décrire assez précisément l'évolution du nombre de morts, tant à Wuhan que dans les pays européens. Ce même modèle permet d'une part de prévoir le pic de mortalité à l'échelle nationale (estimé ici au 14 avril pour la France, à vérifier par l'expérience), mais aussi de discuter de l'effet du confinement, et du déconfinement.

Il se trouve qu'en France, comme à Wuhan la ville en Chine d'où est partie l'épidémie, le confinement a commencé assez tard à l'échelle nationale. De ce fait, il a un peu retardé le pic et surtout evité au niveau national une augmentation de l'ordre de 75% du pic d'hospitalisation par rapport à ce que l'on observe actuellement, ce qui était l'effet recherché, mais ne semble pas avoir évité une contamination (et donc une immunisation) assez large de la population. En effet, le ralentissement de l'épidémie se fait à des niveaux similaires dans les différents pays ou régions, presque indépendamment du confinement plus ou moins stricte de la population

Cela suggère fortement que ce qui arrête actuellement l'épidémie en France, c'est d'abord l'immunisation de la population et notamment des "super-diffuseurs", super-spreaders en anglais, que sont par exemple les personnels du système de santé et les caissiers dans l'alimentaire. Bien sûr, l'interdiction des concerts et autres foules est importante aussi pour éviter de faire de n'importe qui un super-diffuseur en puissance mais même les transports en commun, si chacun respectait les gestes barrières (et si possible portait un masque), ne seraient probablement pas un problème. 

Que se passerait-il si nous déconfinions en douceur et en maintenant les gestes barrières etc. ? Normalement nous devrions revenir à la situation de transmission d'avant le confinement. Cela se modélise facilement pour la France en supposant un déconfinement à partir du 22 avril 2020 : 

Effet du déconfinement à l'échelle de la France au 22 mars (modèle SIR) © Corentin Barbu Effet du déconfinement à l'échelle de la France au 22 mars (modèle SIR) © Corentin Barbu

Note: les données sont celles de Santé Publique France au niveau national, incluant depuis le 2 avril la mortalité en EHPAD. 

On peut voir que l'effet du confinement reste faible par rapport à ce qui a été observé jusqu'à maintenant, tant en nombre de morts par jour qu'en effet sur la mortalité en fin d'épidémie car on attendrait alors d'avoir bien passé le pic épidémique (attention, il faut vérifier qu'effectivement le pic a été passé le 15 avant de déconfiner et en toutes circonstances, suivez les consignes gouvernemantales). 

La grosse limitation de ce modèle c'est qu'il regarde l'ensemble de la France comme un tout, or d'une part, les régions ont vu l'épidémie se répandre à des moments bien distincts, d'autre part il y a des sous-catégories de populations pour lesquelles le confinement a eu des effets très différents : le personnel hospitalier et les personnes continuant à travailler, notamment dans l'alimentaire n'ont réduit que de manière marginale leurs contacts avec l'extérieur. 

Pour ce qui concerne les régions, elles ont aussi eu des efficacité du confinement très différentes. Par exemple, l'Ile-de-France et le Grand-Est ont été confinées tard par rapport au développement de l'épidémie. Si l'on en croit les résultat du modèle (éminément contestables bien sûrs, nous parlons d'une épidémie analysée en temps réel !), elles n'ont peut-être pas intérêt à retarder le déconfinement au-delà du 22 avril, les prédictions avec (trait plein) ou sans déconfinement (trait pointillés) sont quasiment les mêmes (ces données régionales sont les données SPF uniquement pour les hopitaux, les nombres absolus sont donc sous-estimés mais les dynamiques devraient être raisonnables) : 

Effet du déconfinement à l'échelle de l'Ile-de-France et du Grand-Est (modèle SIR) © Corentin Barbu Effet du déconfinement à l'échelle de l'Ile-de-France et du Grand-Est (modèle SIR) © Corentin Barbu

 En revanche, si on regarde des régions plutôt peu touchées avant le confinement et qui ont eu un effet fort du confinement, comme la Bretagne ou la Nouvelle Aquitaine, un déconfinement le 22 avril aurait un effet brutal : 

Effet d'un déconfinement au 22 avril en Bretagne et Aquitaine © Corentin Barbu Effet d'un déconfinement au 22 avril en Bretagne et Aquitaine © Corentin Barbu

Pour améliorer le déconfinement il est donc probablement plus pertinent de déconfiner région par région comme étudié par le gouvernement. Encore, une fois ces modélisations sont très frustes mais elles permettent de voir les grands mécanismes : une fois le pic de mortalité franchement passé au niveau régional il n'y a probablement pas de risque majeur lié au déconfinement si ce pic est bien lié à l'immunisation d'une large fraction de la population qui n'a pas ou peu été malade. La convergence des différents pays le suggère fortement cependant seuls des tests sérologiques (vérifiant la présence d'anticorps contre le virus dans le sang) permettraient à coup sûr de l'affirmer en démontrant qu'une importante fraction de la population a bien été touchée sans tomber malade, étant maintenant immunisée.

J'insiste une nouvelle fois, il faudra confirmer au moment du déconfinement que le pic est bien lié à ce qu'une large fraction de la population est bien immunisée : les modèles de ce type sont très limités et en particulier ne peuvent prendre qu'imparfaitement en compte la compartimentation de la population (voir ce rapport de l'INSERM avec un modèle plus aboutit dans ce sens et qui suggère que l'immunisation est encore peu avancée). 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.