Les portes dérobées par lesquelles passent les marchands de pesticides

Par-delà les manœuvres techniciennes, qui instrumentalisent la science et le droit, il y a bien sûr l'omniprésence des lobbies de l'industrie dans les couloirs et des commissions d'études des parlements, à l'échelle nationale et européenne. Mais, toute cette artillerie, chèrement et savamment déployée semble se révéler, de plus en plus, dérisoire...

Comme chantait Pierre Perret, au début des années 70: "C'est bon pour la santé tous ces produits traités!" Cette contre vérité, chantée depuis lors avec beaucoup de cynisme dans les rapports officiels, est enfin combattue par la plus grande majorité des citoyens.

Les premiers touchés - ce qui est logique - sont ceux qui les pulvérisent. Une omerta dans le milieu, maintenait dans l'ombre la tragédie de l'intoxication des travailleurs agricoles. Est-ce par honte de s'être fait blouser par des marchands de mort? Et d'être rentré dans un cercle vicieux de dépendance?...

Après les témoignages courageux et bouleversants d'agriculteurs qui ont payés de leur santé, viennent les études, les procès et les décisions de justice - les uns nourrissant les autres. Un décret publié le 9 juin 2015 reconnaît le caractère professionnel de la maladie du lymphome malin non hodgkinien chez les agriculteurs. En cause, l'usage habituel des "composés organochlorés, aux composés organophosphorés, au carbaryl, au toxaphène ou à l'atrazine."

Au nombre des premiers exposés aux effets toxiques des pesticides se trouvent les riverains des champs traités, qui pour le coup se trouvent impliqués bien malgré eux. C'est l'objet de la vague d'arrêté municipaux qui fait boule de neige ces derniers mois (Lire: Une action contre l'usage des pesticides donnant du crédit aux discours écologiques) et qui tente de palier à la lâcheté des Gouvernants successifs, qui reculent devant l'obligation de statuer sur la distance à respecter vis-à-vis des habitations pour l'épandage des pesticides. "Mardi 10 avril 2018, une étude publiée dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) et éditée par l'agence sanitaire Santé publique France, montre que le risque de maladie de Parkinson ne se limiterait pas seulement aux agricultures, mais à la population habitant dans des régions agricoles et plus particulièrement viticoles, en France métropolitaine." (Lire l'article de Sciences et Avenir)

Tous ces déballages médiatiques dirigent l'attention vers les portes dérobées par lesquelles passent les marchands de pesticides. Celles-ci ont été dénoncées depuis toujours par les milieux scientifiques et les organisations non gouvernementales. Des souterrains occultes ont été percés à plusieurs niveaux; notamment celui de l'évaluation des effets des pesticides et de leur imbrication juridique dans les accords de libre échange.

Un rapport de l'ONG "Génération futures" montre comment l'industrie des pesticides édicte ses propres règles. Il s'agit d'une forme organisé de duperie passant par l'instrumentalisation de la science au service des intérêts industriels et financiers. « Sur 12 méthodes d’évaluation des risques des pesticides étudiées dans ce nouveau rapport du Pesticide Action Network, publié en collaboration avec Générations Futures, il s’avère que 11 ont été développées ou promues par l’Industrie ! »  Les employés des industries ont infiltré tous les cabinets d'expertises pour y obtenir la validation de leur contre-vérité scientifique.

Les études toxicologiques indépendantes, suite à des recours, font toujours apparaitre des résultats très différents et particulièrement accablants pour les industries du pesticide. (Voir: "Rejet des contestations de retrait de l'autorisation de mise sur le marché du Gaucho") Mais, comme chaque produit est l'objet de nouveaux risques, toujours perfidement cachés, la preuve de la supercherie est à refaire à chaque fois...

Quand le rejet est plus massif et porte sur une famille de produits, comme les néonicotinoïdes, la perfidie est toujours de mise. L'association Pollinis déplore dernièrement que "le sulfoxaflor et la flupyradifurone soient (...) habilement classées dans une catégorie différente des néonicotinoïdes au moment précis où l'interdiction de ces derniers commençait à être envisagée par les autorités." Et précise que "Cette classification opportune – par et pour l’agrochimie – est contestée par les chercheurs indépendants."

L'autre porte dérobée, par laquelle les ventes des pesticides sont soustraits au contrôle, est en fait une véritable autoroute: ce sont les accords de libre-échanges, anciens et plus récents (CETA, Mercosur...) Les clauses facilitatrices du commerce, savamment libellées, permettent à des produits, qui ne répondraient pas aux exigences de la législation européenne de faire, malgré tout, l'objet de commerce avec l'Europe (pesticides, OGM...)

Par-delà ces manœuvres techniciennes, qui instrumentalisent la science et le droit, il y a bien sûr l'omniprésence des lobbies de l'industrie dans les couloirs et des commissions d'études des parlements, à l'échelle nationale et européenne. Mais, toute cette artillerie, chèrement et savamment déployée semble se révéler dérisoire face à la généralisation du ras le bol sur cette question lancinante de l'usage des pesticides.

 

Annexe 1:

Les fongicides de la familles des SHDI, mis sur le marché depuis 2013, et révélés toxiques par une étude de l'INSERM en 2017, en passe de constituer un nouveau scandale sanitaire avec la complicité de l'ANSES, Agence Nationale de Sécurité Sanitaire des Aliments

Un dossier de France Inter, dans "Affaires sensibles": "La vie au temps des pesticides"

Message de l'ONG Pollinis du 4 février 2020:

Une série d'études et d'enquêtes de terrain montre la toxicité avérée des fongicides SDHI parmi les plus utilisés en agriculture sur les abeilles et les pollinisateurs sauvages. Plus de 600 tonnes de ces poisons sont pourtant utilisés chaque année en France - des milliers à travers l’Europe : il y a urgence à les écarter de nos champs pour protéger les butineurs indispensables aux cultures et à l'ensemble de la chaîne alimentaire !

Cette décision salutaire est pourtant bloquée dans les arcanes du Parlement européen : faites pression sur vos députés pour qu'ils agissent sans attendre pour la protection des abeilles et autres pollinisateurs !

 

Annexe 2:

"Après une suspension en référé en 2018, deux insecticides contenant du sulfoxaflor, le Closer et le Transform, sont désormais interdits. Le tribunal administratif de Nice, qui a jugé l'affaire sur le fond, a annulé les autorisations de mise sur le marché (AMM) délivrées en septembre 2017 par l'agence de sécurité sanitaire (Anses), dans une décision du 12 novembre. (…)Le tribunal condamne l'Anses à verser 1 500 € aux associations requérantes (Générations futures, l'Union nationale de l'apiculture française (Unaf) et l'association Agir pour l'environnement). Même sanction pour Dow Agrosciences."

Sophie Fabrégat, journaliste, Rédactrice en chef adjointe de Acti-environnement

Un dossier de www.actu-environnement.com: "Sulfoxaflor : le tribunal de Nice interdit deux insecticides"

 

Extrait du communiqué Agir pour l'environnement:

"Au terme d’une procédure judiciaire qui aura duré plus de 2 ans, Agir pour l’Environnement a également fait condamner l’Agence nationale de sécurité sanitaire environnementale (ANSES) pour avoir négligé l’impact de ces insecticides sur les populations d’insectes pollinisateurs. 
C’est notamment à cause de ce genre d’expertises douteuses que les ¾ des insectes ont disparu ces 30 dernières années ! "

 

Annexe 3:

Pesticides non autorisés dans l'UE : le Conseil constitutionnel valide l'interdiction d'exportation (Source actu-environnement.com)

Extrait:

"Objectif de protection de l'environnement à valeur constitutionnelle

En s'appuyant sur le préambule de la Charte de l'environnement, le Conseil constitutionnel juge que « la protection de l'environnement, patrimoine commun des êtres humains, constitue un objectif de valeur constitutionnelle ». Il affirme qu'il appartient au législateur d'assurer la conciliation de cet objectif et de celui de protection de la santé, à valeur constitutionnelle également, avec l'exercice de la liberté d'entreprendre. « À ce titre, le législateur est fondé à tenir compte des effets que les activités exercées en France peuvent porter à l'environnement à l'étranger », jugent les sages.

"Non seulement le Conseil constitutionnel assure la prééminence de la protection de l'environnement grâce à la reconnaissance de cet objectif mais il le fait à partir d'une phrase ("patrimoine commun") qui nous invite à repenser le droit de l'environnement au-delà de nos frontières nationales", analyse l'avocat Arnaud Gossement. Pour cette raison, cette décision constitue "une avancée majeure pour la protection de l'environnement et son droit", explique ce dernier.

En l'espèce, le Conseil constitutionnel estime que le Parlement a assuré une conciliation des objectifs constitutionnels de protection de l'environnement et de la santé avec la liberté d'entreprendre qui n'est "pas manifestement déséquilibrée", notamment en ayant différé l'interdiction à 2022. Ce qui laisse un délai de plus de trois ans aux entreprises pour adapter leur activité."

Laurent Radisson, journaliste

 

Annexe 4:

Article de Pollinis, que je reproduis intégralement:

 

Le professeur de biologie Dave Goulson se penche sur les manœuvres de l’agrochimie

 

Le grand spécialiste des bourdons raconte à POLLINIS comment les pesticides tueurs d’abeilles se retrouvent toujours sur le marché : processus d’homologation obsolète, chercheurs indépendants décrédibilisés, conflits d’intérêts, instillation du doute... Plongée dans un monde où prospèrent encore les richissimes lobbys de l’agrochimie.

Date : 10 mai 2020

Professeur de biologie à l’université de Sussex, Dave Goulson est l’auteur de plus de deux cents publications scientifiques sur les abeilles, les bourdons, les papillons et autres insectes. Dans son dernier article, « Les pesticides, l’irresponsabilité des entreprises et le destin de notre planète », paru en anglais en avril 2020, l’entomologiste fait un pas de côté1. Il se penche sur les manœuvres troubles déployées par l’agrochimie pour maintenir ses pesticides sur le marché. Prenant pour exemple les cas du glyphosate, des néonicotinoïdes et du paraquat, il détaille la guerre de propagande, la manipulation des preuves et le lobbying acharné auxquels se livre l’industrie, tandis que les chercheurs indépendants peinent à se faire entendre. POLLINIS a interviewé ce grand spécialiste des bourdons, qui se désole de voir disparaître la biodiversité.

1D. Goulson, avril 2020. Pesticides, Corporate Irresponsibility, and the Fate of Our Planet.One Earth by Cell Press

Dans son dernier article le Professeur de biologie à l’université de Sussex, Dave Goulson, grand spécialiste des bourdons, se penche sur les manœuvres troubles déployées par l’agrochimie pour maintenir ses pesticides sur le marché.
© D. Haltia

Vous expliquez dans votre article que les pesticides qui ont succédé au DDT sont passés par un processus d’approbation plus strict mais que beaucoup se sont révélés nocifs pour l’environnement ou la santé. Quelles failles dans le processus permettent encore que de tels produits se retrouvent sur le marché ?

Dave Goulson : La plupart des études requises dans le processus d’homologation sont réalisées par les entreprises qui fabriquent ces pesticides, ce qui est complètement fou. Il est absolument insensé que les entreprises aient le droit de tester la toxicité de leurs propres produits, et que l’on attende d’elles qu’elles le fassent de manière impartiale. Ces études sont examinées par l’organisme de réglementation, mais beaucoup ne sont jamais rendues publiques et les scientifiques indépendants n’y ont pas accès. Ce système est loin d’être idéal : il est très secret et opaque.

Par ailleurs, quand bien même ce processus serait plus transparent, les tests obligatoires ne sont eux-mêmes pas adéquats. En ce qui concerne les abeilles, la partie que je connais le mieux, les tests ne sont faits que sur une seule espèce – l’abeille à miel – alors qu’il existe 20 000 espèces d’abeilles et un grand nombre d’autres pollinisateurs très importants. On suppose simplement que l’abeille à miel est représentative de toutes ces espèces, ce qui n’est pas le cas.

Pire encore, comme le processus réglementaire ne s’intéresse qu’à la toxicité aiguë à court terme, on va regarder uniquement si l’abeille testée meurt dans les 24 ou 48 heures suivant l’exposition au produit chimique. On ne tient pas compte de sa santé, ni des effets sublétaux (effets néfastes qui conduisent à la mort de l’abeille sur le long terme) : l’abeille peut ne plus être capable de voler, de s’orienter ou être devenue stérile mais, tant qu’elle est encore en vie, elle passe le test.

Je cite en exemple dans mon article le cas des néonicotinoïdes. Ces insecticides ont de puissants effets sublétaux, bien plus que ce que l’on imaginait : suppression du système immunitaire des abeilles, réduction de leurs capacités d’orientation, de reproduction, etc. Et rien de tout cela n’avait été détecté par le processus réglementaire qui les a autorisés dans les années 90. L’évaluation avait aussi conclu que les néonicotinoïdes ne persistaient pas dans l’environnement… C’est très étrange, car nous savons qu’ils persistent pendant des années, et finissent par contaminer les rivières, les fleurs sauvages, etc.

Or ce processus d’homologation n’a pas évolué depuis, c’est toujours le même qui est en vigueur actuellement…

Pourtant, après le scandale des néonicotinoïdes, l’EFSA, l’autorité sanitaire européenne, avait publié de nouveaux protocoles de tests pour les abeilles. Pourquoi ces « tests abeilles » ne sont-ils pas mis en œuvre ?

  1. G. : L’EFSA avait réuni de nombreux scientifiques indépendants, et produit un protocole élaboré qui comprenait l’examen d’espèces autres que l’abeille à miel, l’examen des effets sublétaux, etc. C’était une belle avancée. Le protocole a été publié en 2013, ce qui fait 7 ans maintenant. Ce document a été bloqué par l’industrie agrochimique parce que ces nouveaux tests lui coûteraient plus cher et qu’ils rendraient plus difficile l’approbation des pesticides qu’elle essaie de placer sur le marché. Pour entrer en vigueur, ce nouveau protocole doit être voté par les gouvernements des États membres2. Ce sont donc des politiciens qui doivent l’approuver, et les politiciens sont réceptifs au lobbying…

Sans ces nouveaux tests, on peut donc craindre que d’autres pesticides, aussi toxiques pour les insectes que les néonicotinoïdes, aient pu accéder au marché ou soient en passe d’être commercialisés ?

  1. G. : Oui. D’ailleurs il existe un certain nombre de nouveaux produits chimiques qui ressemblent vraiment aux néonicotinoïdes, comme le sulfoxaflor, le cyantraniliprole, le flupyradifurone. Les fabricants leur ont trouvé des nouveaux noms parce que les néonicotinoïdes ont maintenant mauvaise réputation. Mais leur mode d’action est identique et ce sont aussi des pesticides systémiques3. Ils ont l’air tout aussi nocifs que les néonicotinoïdes… Le temps nous le dira.

C’est un processus sans fin : des scientifiques indépendants vont maintenant commencer à étudier ces nouvelles substances, et peut-être qu’elles seront finalement interdites dans 20 ou 30 ans, comme les néonicotinoïdes ; mais après 20 ou 30 ans de dommages infligés à l’environnement ! Et il ne fait aucun doute qu’ensuite d’autres produits chimiques leur succèderont. C’est un cycle infernal : de nouveaux produits arrivent sur le marché, l’industrie gagne beaucoup d’argent, et quand ils sont finalement interdits, l’industrie a déjà mis au point une autre molécule.

Comment expliquer le décalage sidérant entre la recherche indépendante, qui a démontré les effets toxiques des néonicotinoïdes sur les abeilles, et les études commandées par l’industrie qui ont conclu qu’ils ne présentaient aucun risque ?

  1. G. : Dans les dix dernières années, 8 ou 9 articles ont été publiés par les scientifiques de Bayer et de Syngenta qui tous ont invariablement conclu que leurs pesticides étaient parfaitement inoffensifs pour les abeilles. Sur les centaines d’articles publiés durant la même période par des scientifiques indépendants, presque tous concluaient qu’ils étaient dangereux pour les abeilles. Cela veut dire qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond…

J’ai pourtant du mal à croire que les scientifiques de l’industrie ne font qu’inventer des données. Cela semble peu probable. Comment quelqu’un pourrait-il faire une chose pareille ? En revanche, il est bien connu dans le milieu de la recherche qu’il existe de nombreux biais subconscients qui influent sur les résultats : les choix dans la façon dont on va mener une expérience, analyser les données… Tout cela peut être sujet à une manipulation inconsciente. Les gens ont tendance à trouver ce qu’ils sont censés trouver ; c’est bien connu dans tous les domaines de la science.

Il est donc absurde, et fondamentalement inacceptable, de faire faire des recherches à des personnes qui ont un intérêt financier à trouver une certaine réponse. Je suis d’ailleurs surpris de voir que les revues publient de tels travaux alors qu’il existe clairement un conflit d’intérêts. Le travail de recherche doit être effectué par des scientifiques indépendants.

Pourquoi les études indépendantes ne sont-elles pas davantage prises en compte ?

  1. G. : Une fois qu’un produit chimique a été jugé sûr par le processus d’homologation, il est considéré comme tel. Et le régulateur ne tiendra pas compte d’autres données jusqu’à sa réévaluation, qui a lieu tous les dix ans. Si entre-temps de nombreuses études indépendantes ont conclu qu’il était nocif, elles peuvent éventuellement être examinées par l’autorité sanitaire à ce moment-là.

Il y a d’autres problématiques. Il existe par exemple un très grand nombre de pesticides et peu de chercheurs spécialisés dans ce domaine. Les néonicotinoïdes ont fini par être signalés parce qu’ils posaient clairement problème, un faisceau croissant de preuves indiquaient qu’ils étaient nocifs pour l’environnement. Ils sont donc devenus un sujet brûlant. Les chercheurs indépendants ont commencé à les étudier. Mais il existe des centaines d’autres pesticides qu’aucun scientifique indépendant n’a étudiés.

Et quand bien même des scientifiques indépendants décideraient de s’intéresser à un produit chimique en particulier, ils doivent d’abord obtenir une subvention pour financer leurs études, ils doivent ensuite mener leurs recherches, et puis les faire publier. Tout ce processus peut prendre de nombreuses années… C’est donc terriblement lent, et pendant tout ce temps, l’environnement est dégradé.

Sachant qu’ensuite, lorsque les scientifiques indépendants ont enfin publié leurs travaux, il n’existe aucun mécanisme clair permettant aux régulateurs d’agir. Dans le cas des néonicotinoïdes, il y a eu à la fois toutes ces nouvelles preuves de leur toxicité et des groupes environnementaux qui ont mené des campagnes pour forcer les gouvernements et l’Union européenne à écouter.

Et finalement, l’Union européenne a demandé à l’EFSA de les réévaluer. C’est alors que cette agence a conclu qu’ils présentaient un risque inacceptable pour les abeilles. Mais des décennies de travail ont été nécessaires pour arriver à ce résultat, ce qui est plutôt désespérant.

Nous ne pouvons pas avoir un système qui fonctionne ainsi, c’est de la folie. C’est totalement inefficace si l’on veut prévenir les dommages environnementaux. Tous ces tests de toxicité auraient dû être effectués avant que le produit chimique ne soit autorisé.

Quelles sont les tactiques et les stratégies de l’industrie pour saper les preuves que leurs produits sont nocifs ?

  1. G. : Elles emploient exactement les mêmes stratégies que l’industrie du tabac tout au long du XXe siècle. Elles tentent de faire douter de la recherche indépendante. Elles la critiquent publiquement, tentent de saper la crédibilité des scientifiques qui publient. Il existe un certain nombre de blogueurs qui s’attaquent à toute personne critiquant les pesticides.

Les firmes mènent aussi leurs propres études et publient des articles. Puis elles dépensent beaucoup en lobbying pour les exposer aux médias et aux politiciens : « Regardez ! Nous avons fait une grande étude qui montre que ces produits chimiques ne nuisent pas à l’environnement, aux abeilles et à la santé ». Elles essaient de donner l’impression qu’il y a une controverse, que certaines preuves vont dans une direction, et d’autres dans le sens opposé…

Il y a d’autres exemples où l’industrie des pesticides a payé des scientifiques apparemment indépendants, dont les études concluent inévitablement que les pesticides sont bénins, inoffensifs. Dans l’affaire du glyphosate, des enquêtes ont révélé que certains des chercheurs avaient été payés par Monsanto et qu’ils n’avaient pas déclaré de conflit d’intérêts aux journaux qui les ont publiés. C’est vraiment un monde extrêmement trouble, sordide, et déplaisant, malheureusement.

Les stratégies pour influencer l’opinion peuvent aussi prendre d’autres formes. Il peut s’agir de manipuler les recherches sur Google : lorsqu’une personne tape « néonicotinoïde et abeille », les firmes s’assurent que ce soient leurs publications qui apparaissent en premier. C’est très insidieux. Si vous êtes une personne lambda, ou un politicien qui essaie de prendre une décision, il est difficile de repérer la vérité au milieu de toutes ces informations contradictoires.

Et c’est exactement ce que veut l’industrie, elle veut faire croire qu’il y a une grande confusion, qu’il n’y a pas de clarté, qu’il n’y a pas de preuves claires que les pesticides sont nocifs. En l’absence d’un consensus scientifique évident, le plus simple pour les autorités est de ne rien faire, de laisser la situation perdurer, de ne pas interdire les cigarettes, de ne pas interdire les néonicotinoïdes.

Avez-vous été vous-même attaqué ?

  1. G. : Oui… par The Genetic Literacy Project. C’est un exemple classique de ce type d’organisation qui fait de son mieux pour discréditer les scientifiques indépendants lorsque leurs recherches montrent que les pesticides sont nocifs pour l’environnement. Elle est basée en Californie mais s’attaque à des personnes dans le monde entier.

Comment avez-vous réagi ?

  1. G. : J’ai envisagé de les poursuivre, j’en ai discuté avec les avocats de l’université. Mais ils m’ont répondu qu’il était extrêmement difficile d’engager une action en justice à caractère international. Cela coûterait énormément d’argent et l’université ne pouvait pas se le permettre. De toute façon, qu’aurais-je obtenu au bout du compte ?

Vous dénoncez dans votre article une « culture d’irresponsabilité » des entreprises depuis l’époque du DDT. Qu’est-ce qui permet à l’agrochimie d’agir ainsi sans garde-fous ?

  1. G. : Ces grandes entreprises sont très riches, c’est pour ça qu’elles agissent en toute impunité. Elles ont plus d’argent que certains pays. Bayer, Syngenta et d’autres grands acteurs de l’industrie agrochimique ont des milliards d’euros à dépenser… En un an seulement, Monsanto a dépensé 17 millions de dollars pour faire du lobbying sur le glyphosate, un budget probablement plus important que celui de tous les scientifiques indépendants qui font des recherches sur ce produit. L’argent achète le pouvoir, malheureusement c’est le monde dans lequel nous vivons.

L’industrie agrochimique proclame que les pesticides de synthèse sont vitaux pour le secteur agricole, que sans ces produits, il y aurait pénuries alimentaires et famines. Quel est votre avis ?

  1. G. : Il ne fait aucun doute que l’arrivée des pesticides et des engrais au XXe siècle a été accompagnée d’une forte augmentation des rendements des cultures. Et avec l’augmentation de la population humaine, il peut sembler crédible de dire que nous ne pourrions pas nourrir tout le monde si nous n’avions pas ces produits chimiques. Mais il y a un bon contre-argument à cela. L’agriculture biologique, qui n’utilise quasiment aucun pesticide, produit environ 80 % du rendement de l’agriculture conventionnelle. Si l’agriculture devenait entièrement biologique, nous aurions en théorie besoin de plus de terres agricoles pour nourrir tout le monde, pour compenser ces 20 %.

Sauf que le système agricole actuel est incroyablement inefficace. Nous produisons trois fois plus de calories que nécessaire pour nourrir l’ensemble de l’humanité, mais environ le tiers de toute la nourriture produite est gaspillée, personne ne la mange. Et près d’un autre tiers est donné au bétail. Environ 70 % des terres agricoles dans le monde sont consacrées à l’élevage, qu’il s’agisse de pâturages ou de cultures qui servent à nourrir les vaches, les porcs, etc. Je m’éloigne un peu des pesticides, mais tout cela fait partie de la même histoire. Nous pourrions aisément nourrir tout le monde s’il y avait moins de gaspillage, si l’on ne mangeait pas autant de viande… Ce serait difficile à faire, mais nous pourrions supprimer tous les pesticides et tous les problèmes qui y sont associés, si nous le voulions. Il faudrait sensibiliser les gens encore plus, mais c’est possible.

La conclusion de votre article est assez sombre. Alors que nous sommes dans l’urgence de défis environnementaux, avec la nécessité de mettre en place une agriculture durable, vous dites qu’il y a peu d’espoir que l’industrie s’auto-réglemente. Quelles solutions reste-t-il ?

  1. G. : Il est difficile d’être optimiste quand on regarde l’environnement en général, les pesticides, le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, le défrichage des forêts tropicales… Et les entreprises qui font tout ce qu’elles veulent dans le monde entier. C’est déprimant et effrayant. Je pense que la prochaine génération va vivre dans un monde beaucoup plus dur, plus triste, où il y aura beaucoup moins d’insectes, beaucoup moins d’animaux sauvages, où il sera plus difficile de se procurer de la nourriture et où les gens seront confrontés à toutes sortes de difficultés.

Je ne sais pas comment nous allons nous y prendre, mais il y a théoriquement un certain nombre de façons de s’attaquer à ces problèmes. Si suffisamment de personnes étaient sensibilisées, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui, je pense que nous pourrions atteindre un point de bascule. Si les électeurs ne votaient que pour les politiciens qui ont une politique environnementale forte ou si tout le monde se mettait à acheter des aliments biologiques, il n’y aurait plus de pesticides, c’est aussi simple que cela.

Il est donc possible de changer les choses, mais il faut que la plupart d’entre nous le fassent, pas seulement quelques-uns. Les politiciens pourraient aussi légiférer, fixer des objectifs pour l’agriculture biologique, taxer ou interdire les pesticides, pour prendre une mesure extrême. Il est clair que c’est en leur pouvoir, mais je suppose qu’ils ne le feront que si les électeurs le souhaitent.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.