Cyril Mouquet
Adhérent à Nouvelle Donne.
Abonné·e de Mediapart

12 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 oct. 2021

« Il n'y aura pas de mariage tant que mon horrible créature vivra. »

Frankenstein est un film dont le succès étonne parfois, tant la première rencontre que l'on a avec ce monument du cinéma américain, voire mondial, contraste avec ce qui est attendu. En réalité, ce film cache à la fois une réflexion sur le regard et une structure qui se dévoile si on trouve la bonne clef. Et cette clef tient en un photogramme.

Cyril Mouquet
Adhérent à Nouvelle Donne.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Frankenstein, film de 1931, réalisé par James Whale, est célèbre grâce à son acteur Boris Karloff, dont la composition a figé pour longtemps le type même du monstre prométhéen de Mary Shelley.

Son succès étonne parfois, tant la première rencontre que l'on a avec ce monument du cinéma américain, voire mondial, contraste avec ce qui est attendu. Effets d'une saturation de la violence à l'écran ? Toujours est-il que le monstre, ses meurtres, ses cris ne nous font que peu trembler. À la rigueur le meurtre de la petite fille fait encore écho à notre sensibilité. Les décors peints, accordera-t-on, si on veut éviter d'en rire, renvoient à ses origines dramaturgiques.

Mais l'histoire nous semble tout de même un peu trop bancale : les motivations des personnages principaux sont indistinctes, les allers-retours du monstre aléatoires. Bref, juste un film à sensation pour une époque qui se laisserait facilement impressionnée par un cinéma encore tout neuf ? Ce n'est pas si évident. En réalité, ce film cache à la fois une réflexion sur le regard et une structure qui se dévoile si on trouve la bonne clef. Et cette clef tient en un photogramme.

1) Au fait, quelle est l'histoire ?

(Pour celles et ceux qui n'auraient pas vu le film, attention, je divulgâche.)

Suite à un prologue qui met en garde le spectateur, le générique insiste sur des morceaux multipliés d’humains.

Un enterrement est observé par Henry Frankenstein et son âme damnée, Fritz. Nous les voyons ensuite sous un gibet, manifestement à la recherche de cadavres. La séquence suivante nous montre Fritz observant de loin un cours d’anatomie, puis entrant dans l'amphithéâtre pour voler un bocal qui, suite à une maladresse, est celui contenant le cerveau d'un assassin.

Nous découvrons Elizabeth, la fiancée du Dr Henry Frankenstein, recevant Viktor, l'ami du couple et lui confiant ses inquiétudes au sujet de son promis. Puis rencontre avec le Dr Waldmann, qui lui apprend que Frankenstein fait des expériences interdites.

Frankenstein dans son laboratoire, l'expérience réussit, un "homme" est recréé : « It's alive ! »

Rencontre avec le père, le baron Frankenstein. Discussion entre Henry Frankenstein et son professeur, le Dr Waldmann. Apparition du monstre, sa peur du feu. Visite de la famille et mort de Fritz puis du Dr Waldmann. Évasion du monstre.

Le couple dans un jardin et évocation du mariage. Jour de mariage, fête au village.

Le monstre au bord du lac, meurtre de la petite fille.

Suspension de la fête, inquiétudes exprimées par Elizabeth.

Attaque du monstre contre Elizabeth, retrouvée étendue sur le lit. Le père de la petite fille apporte le cadavre, début de la chasse, après que Elizabeth est enfermée dans sa chambre et que Frankenstein a confié la clef à l'ami.

La foule en meute pourchasse le monstre. Celui-ci agresse Frankenstein. Lutte dans le moulin, chute de Frankenstein. Mort du monstre dans l'incendie du moulin.

Épilogue : Frankenstein est soigné dans son lit, le mariage pourra avoir lieu.

2) Des yeux pour voir ?

Le thème du regard est constamment repris. Il s'agit du regard de ceux qui épient :Fritz et Frankenstein au cimetière, Fritz seul ensuite à la faculté de médecine, ont des regards fous, malsains, annonçant les dérives morbides du film. Mais c'est aussi le regard photographié de Henry, encadré chez Elizabeth, qui est menaçant. Ce sont les regards peu ambigus sur leurs sentiments que s'échangent Elizabeth et Viktor.

On retrouve le thème du regard dans les dialogues, puisque le baron Frankenstein, père de Henry, affirme « J'ai des yeux pour voir » au moment où il comprend le moins la situation – c'est d'ailleurs ce qui caractérise son personnage : ne pas voir ce qui se passe –. Frankenstein prétend « voir au-delà des mystères ». Le regard du monstre est absent (aveugle ?) mais il réagit à la lumière du soleil qui semble le libérer en partie de son abrutissement.

Le Dr Waldmann ne croit pas son ancien disciple qui l'amène voir de ses propres yeux la créature.

On ne s'étonne donc pas que dans le générique, ce sont des yeux qui tournent et nous fixent : dans ces jeux de regard, que vient voir le spectateur-voyeur, à la recherche d'émotions fortes ?

L'acteur (Edouard van Sloan) qui joue Waldmann, dans le prologue, nous avait pourtant avertis : nous avions toute liberté de partir. Nous avons préféré épier à notre tour les transgressions.

Renvoyés à notre statut de spectateurs-voyeurs, et de voyeurs malsains, voire complices – car le film n'existerait pas sans notre regard –, nous ne pouvons même pas exciper de la tradition aristotélicienne de la catharsis : l'horreur, par trop extraordinaire, est exclue de son schéma purgatoire. Frankenstein fait partie de la longue tradition des films qui interrogent le spectateur sur sa culpabilité.

3) Un film (vraiment) cauchemardesque

Le récit semble décousu : un montage en parallèle, entre Henry et sa famille, dans la première partie, avec des allers-retours que ne justifie pas forcément le récit ; comportement (trop) aléatoire du monstre qui, pourchassé et apeuré, revient vers la ville et dans la maison de Frankenstein ; Elizabeth qui devient une victime sans qu'on en connaisse la cause ; son enfermement par son mari dans une pièce ouverte sur l'extérieur, et sans protection... Bien des approximations dans le récit qu'on ne laisse passer que parce que c'est un film qui recherche les sensations fortes, et surtout parce que c'est un classique qu'il faut avoir vu.

Oui, mais... Nous faisons maintenant le pari qu'une structure beaucoup plus solide se cache en réalité dans la construction du récit. Il suffit de penser que nous voyons une histoire cauchemardesque. C'est après tout le principe du film d’horreur. Certes. Mais prenons cette expression, cauchemardesque, au pied de la lettre. Et si le film était vraiment un cauchemar ? Mais alors de qui ? Et pour quel refoulement – si on considère la théorie freudienne du psychisme, théorie qui est alors tellement en vogue chez les artistes de l'entre-deux-guerres, notamment chez les surréalistes, mais pas seulement, et souvent de manière superficielle - ?

John Henry Füssli - The Nightmare

La séquence la plus aberrante est celle de l'agression d'Elizabeth par le monstre : pourquoi elle ? Pourquoi à ce moment ? Pourquoi sans aller jusqu'au meurtre ? Et pourquoi se retrouve-t-elle sur son lit, évanouie, alors qu'elle a été agressée de toute évidence à l'autre bout de la chambre ?

C'est ici que nous croyons voir l'image-clef de tout le film. Elizabeth est inanimée, sur le lit, un bras et la tête en dehors, alors que le monstre la regarde encore par la fenêtre, avant de s'enfuir. Cette posture, c'est certain, ne doit rien au hasard : elle reconstitue quasi identiquement celle du tableau de Füssli, intitulé... The Nightmare (1781). On dit d'ailleurs que ce tableau aurait en partie inspiré Mary Shelley au siècle suivant pour son roman. Le metteur en scène ne peut pas ne pas avoir vu le lien. Ce n'est pas un hasard.

Nous pouvons donc revoir le film à partir de cette idée : il raconte, in extenso – ou presque : retirons le prologue et l'épilogue – le cauchemar d'Elizabeth.

Elizabeth est une jeune femme dont le mariage, comme il convient dans la bonne société, est arrangé. Il s'agit, pour le baron Frankenstein, de sécuriser la postérité de son nom. De toute évidence, ce n'est pas Henry Frankenstein qu'elle aime, mais l'ami du couple, Viktor (qui est le prénom du Dr Frankenstein dans le roman !!!). La première scène entre elle et Viktor est évidente pour le comprendre : les regards énamouréséchangés, les rapprochements, le déplacement vers le piano où la photographie de Henry les sépare et montre un regard jaloux de celui-ci, menaçant Viktor... Bref, la véritable histoire d'amour, c'est entre ces deux-là. Et elle ne pourra pas se réaliser : la promise ne peut retirer sa parole, l'ami ne peut trahir.

Et c'est pourquoi Elizabeth construit un récit où toutes les raisons vont se suivre, avec un crescendo dans l'horreur, pour que le mariage ne se réalise pas :

  • Le Dr Frankenstein est absent, elle ne le voit plus, il est absorbé par ses affaires.

  • Le Dr Frankenstein commet des actes qui outrepassent la raison : a-t-il encore toute sa tête ?

  • Le Dr Frankenstein est coresponsable de la mort de son aide, puis de son professeur. Est-il encore fréquentable ?

  • Le Dr Frankenstein est indirectement responsable de la mort de la petite fille – au demeurant l'image du fruit des amours attendues d'un mariage. La monstruosité est partagée entre le créateur et la créature.

  • Toutes ces transgressions ne suffisent pas à empêcher l'union : c'est pourquoi le jour même, le monstre doit revenir pour interrompre la cérémonie. Quitte à agresser la rêveuse – qui ne risque rien, puisque dans un rêve, celle qui rêve ne peut pas mourir – . Au paroxysme du cauchemar surgissent les désirs profonds d'Elizabeth : Henry confie la clef de la chambre à Viktor (!) - comme un chevalier croisé confierait la clef de la ceinture de chasteté à son plus proche ami – et, finalement, Elizabeth, via son rêve, assassine Henry Frankenstein dans une chute dont on ne peut pas se remettre normalement. Le futur mari honni envoyé ad patres, le monstre n'a plus qu'à disparaître, il est devenu inutile.

  • Ironie finale : le prologue nous montre que tout va bien, le Dr n'est que blessé et va se remettre. Celui dont le rôle est de ne rien voir, rien comprendre, à savoir le baron Frankenstein nous rassure : le mariage aura bien lieu. Si le Dr est alité, il s'agit en fait du réveil d'Elizabeth pour qui le vrai cauchemar va commencer.

Frankenstein, film féministe ? En tout cas, un film qui peut être vu comme la démonstration de l'enfermement infernal des femmes dans les mariages non désirés et une mise en garde pour les hommes un peu trop assurés de leurs statuts sociaux. Ni la science, ni les titres nobiliaires ne sont ici des protections contre les haines d'une femme. Quant à passer du fantasme à sa réalisation... il était en 1931 peut-être trop tôt.

Pour un autre billet sur un film, Matrix 4, c'est ici.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Politique
À Drocourt, le bassin minier oscille entre abandon et vote Le Pen
Dans cette petite ville communiste du Pas-de-Calais, les échanges avec les habitants laissent apparaître l’ampleur de la déconnexion avec les thèmes et paroles qui rythment la campagne électorale médiatique.
par Jean-Louis Le Touzet
Journal
Fabien Roussel : le Rouge qui fâche
Le candidat du PCF à la présidentielle a réussi à gagner en notoriété en enfourchant les thématiques de droite. Mais au sein de ses troupes, certains jugent que l’idéal communiste a déserté la campagne.
par Pauline Graulle
Journal
Aux jeunes travailleurs, la patrie peu reconnaissante
Dans la droite ligne de 40 ans de politiques d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi, le gouvernement Macron s’est attelé à réduire « le coût du travail » des jeunes à néant. Selon nos invités, Florence Ihaddadene, maîtresse de conférences en sociologie, et Julien Vermignon, membre du Forum français de la jeunesse, cette politique aide davantage les employeurs que les jeunes travailleurs et travailleuses.
par Khedidja Zerouali
Journal
Le socialiste portugais Antonio Costa rêve de majorité absolue
Les législatives anticipées se dérouleront le 30 janvier sur fond d’explosion des cas d’Omicron. L’abstention pourrait grimper. Le premier ministre espère parvenir à gouverner sans l’appui de ses anciens alliés de gauche, mais le pari semble difficile.
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
L'étrange éthique de la « primaire populaire »
La primaire populaire se pose en solution (unique) pour que la gauche gagne aux présidentielle de 2022. Si plusieurs éléments qui interpellent ont été soulignés, quelques détails posent problème et n'ont pas de place dans les média. Il faut une carte bancaire, un téléphone portable et une adresse e-mail pour participer. La CNIL est invoquée pour justifier l’exigence d'une carte bleue.
par Isola Delle Rose
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot
Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier