Ne sors pas de ta chambre, un poème de Joseph Brodsky (2)

1970, grippe de Hong-Kong, confinement, Union soviétique, ..., rien que du passé.

Comme promise, la traduction du poème de Joseph Brodsky commenté dans un précédent billet.

 

Ne sors pas de ta chambre, ne fais pas cette erreur,

Rien dehors n’a de sens, même un cri de bonheur.

À quoi bon le soleil ? Grilles-en donc une petite,

Rends-toi juste aux WC, et reviens tout de suite.

 

Oh, ne sors pas d’ici. Un taxi ? N’appelle pas,

Puisque l’espace n'est fait que d’une seule coursive

Fermée par des compteurs. Et si une femme y sort, vive,

Sucrée, baillant d’ennui, ne la déshabille pas.

 

Ne sors pas de ta chambre ; prétexte des fadaises.

Quoi de plus captivant qu’un mur et qu'une chaise ?

Dois-tu sortir d’ici, pour revenir après,

Le même que tu étais, encore plus mutilé ?

 

Oh, ne sors pas d’ici. Danse le jabadao

Tout nu sous ton manteau, des charentaises aux pieds.

L’entrée sent fort le chou et la graisse à farter — 

Tu as beaucoup écrit ; un mot serait de trop.

 

Ne sors pas de ta chambre ! Oh, laisse-la plutôt

Trouver qui tu seras. Là dans l’incognito

D’un ergo sum, l’être s'ébroue, nie l’apparence, ...

Ne sors pas de ta chambre ! La rue n’est pas la France.

 

Ne sois pas imbécile ! Les autres l’ont été.

Ne sors pas de ta chambre ! Meuble-la de volonté,

Coule-toi dans ses lés. De l’armoire fait blocus,

Chasse-les : chronos, cosmos, éros, race, virus.  

 

Joseph Brodksy (1970) / Traduction Daniel Mathieu

 

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