Russie, troubles mentaux : le 1er mai au balcon

Pour le 1er mai, des personnes soufrant de troubles mentaux ont affiché à leurs balcons des banderoles dénonçant leur stigmatisation.

L’année dernière, j’évoquais dans un billet sur Sacha Starost, une jeune artiste russe jeune artiste russe souffrant de troubles mentaux, et militante pour les droits et l’expression des personnes avec un handicap psychique, le mouvement Psikhoaktivno, auquel elle participe. 

Celui-ci a a plusieurs reprises appelé les personnes souffrant de troubles mentaux à participer aux manifestations du 1er mai. Cette année, ce n’était pas possible, pour des raisons sanitaires, et le format de cette action de lutte contre la stigmatisation a changé. Les militants ont apposé des banderoles, des affiches et des dépliants à leur fenêtre de leur domicile, ou dans l’entrée ou la cour de celui-ci, avec comme slogans : « toujours enfermé », « nous ne sommes pas là, mais nous existons », « nous sommes plus qu’il y paraît », « ce n’est pas honteux, ce n’est pas ridicule, ce n’est pas effrayant », « la maladie n’est pas un crime », et d'autres. 

Le journal Novaïa gazeta a rendu compte de cette action, et c’est en soi aussi une information importante que de dire cette ouverture et cette sensibilité des journalistes russes à la question du handicap psychique. Il a publié cinq témoignages de ces militants. Je traduis, sans vraiment savoir comment choisir, l’un d’entre eux, celui d’Alissa. Une manière de passer le relais, et d'inviter à lire les autres.

Alissa El, étudiante

Beaucoup de mes amis ont des problèmes de santé mentale et je les ai vus affronter la stigmatisation. J’ai été hospitalisée dans un hôpital psychiatrique. Je n'ai pas eu de diagnostic officiel, bien que pour certains autour de moi voudraient que je sois schizophrène ou que j’ai des troubles bipolaires. On a l'impression que le trouble mental est une étiquette qu’on peut vous accrocher, et qui justifie la façon dont on se comporte [envers vous].

Quand j'ai quitté l'hôpital psychiatrique, sans diagnostic, un de mes amis a dit que j'étais «étonnamment normal pour une personne qui y avait été admise ». Il pensait que j’en sortirai « comme un légume» et que « j’aurais oublié jusqu’à mon nom ».

C'est pourquoi j'ai du mal à parler de ce séjour à l’hôpital, j'ai peur des questions sans tact, parce que les gens demandent toujours: « Y a-t-il des camisoles de force ? ». 

Il me semble que des actions comme le 1er mai au balcon peuvent changer quelque chose localement, parce que les gens affichent des slogans très concrets sur leurs fenêtres, ce ne sont pas des personnes abstraites, quelque part sur Internet, qui le font, ce sont des gens qui vivent à côté de vous. Et ces personnes disent qu’elles sont particulières, et qu’en même temps, elles ont le droit et le désir d'être vues.

Beaucoup de voisins me connaissent et je pense qu'ils imaginent très probablement une personne passée par un hôpital psychiatrique comme quelqu’un d’inadapté, qui agresse les autres. Mais je suis une fille ordinaire, et il me semble que des actions [comme le 1er mai au balcon] peuvent casser l'image de personnes inadaptées avec qui il est effrayant, dangereux ou honteux de communiquer. J'ai choisi le slogan « ce n’est pas honteux, ce n’est pas ridicule, ce n’est pas effrayant », car j’ai souvent entendu les mots de peur et de honte quand je disais que j'avais un psychiatre, ou quand je parlais de cette expérience d’avoir été dans un hôpital psychiatrique.

En Russie, le problème de l’éducation aux problèmes psychiques est très aigu : il faudrait d’abord expliquer aux enseignants qu'il n'est pas nécessaire d’effrayer les enfants avec les soins psychiatriques. J'ai grandi et étudié à Moscou et depuis mon enfance, j'ai entendu dire que si vous consultez. un psychiatre, vous serez certainement interné dans un endroit terrible, vous ne trouverez jamais d'emploi et vous ne pourrez pas vivre une vie normale. Tout cela vient de l'URSS, les gens semblent même avoir peur de faire une recherche sur internet ou de lire quelque chose de de trop, ils ont même peur de poser des question. Chaque fois que les gens nient ainsi l'existence de troubles mentaux, ils aggravent le problème.

Ceux qui ont encore peur de parler ouvertement de leurs troubles doivent se rappeler qu’il ne faut pas avoir peur d'être soi-mêmes : parler ouvertement de ses problèmes aide à réfléchir sur le son état et permet parfois de se sentir un peu mieux.

Novaïa gazeta (2 mai 2021) 

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