Russie, Covid-19, tests, gestion épidémiologique

Nous regardons trop la Russie dans le prisme de ce que nous pensons – à juste titre – de son pouvoir. Quelques informations, j'espère nuancées et exactes, sur l'action d'un des principaux acteurs de son système de santé, Rospotrebnadzor.

Voici quelques éléments sur la question des tests au Covid-19 en Russie. Ils s’appuient sur les données de Rospotrebnadzor, l’agence fédérale russe compétente pour la protection du consommateur et du bien être humain. Ses compétences s’étendent à la santé, et notamment à la prévention et à la surveillance épidémiologique.

Comme je l’ai indiqué dans un autre billet, cette agence a hérité et développé des savoirs faire et des compétences épidémiologiques qui ne doivent pas être sous-estimées : cela remonte au du XIXe siècle, et notamment aux échanges scientifiques noués avec la France autour de l’Institut Pasteur, et aussi à la médecine soviétique, qui avait des réponses efficaces aux maladies infectieuses (elle a été ensuite débordée par la montée des maladies non-transmissibles, mais c’est une autre histoire). Dans la régulation du système de santé russe, Rospotrebnadzor a un poids important, souvent comparable à celui du ministère de la santé russe, probablement plus que Santé publique France dans notre système d’acteurs français. Elle a sa tête Anna Popova, médecin épidémiologue, depuis 2013, et il n'a pas subi de restructuration et de réorganisation récentes, cette double stabilité peut aider aussi. Elle dispose de services solides dans chaque sujet de la Fédération, c'est peut-être un des facteurs qui explique la régionalisation de la réponse au Covid-19. 

Le 31 mars, Rospotrebnadzor a rendu publique la mise au point par son Institut central de recherche en épidémiologie et l’enregistrement pour une utilisation en Fédération de Russie d’un nouvel ensemble de réactifs permettant la détection des infections par les coronavirus (SARS-CoV-2, SARS-CoV et MERS-Cov). Il s’agit d’un test PCR (transcriptase inverse et réaction en chaîne par polymérase). C’est le quatrième test enregistré en Russie, deux autres l’ont été aussi par Rospotrebnadzor et un par le centre par le centre de planification stratégique et de gestion des risques du ministère fédéral de la santé. 

L’annonce n’est pas en elle-même une rupture dans la lutte contre le Covid-19, des tests sont développés un peu partout au monde. Elle doit de tout façon être accueillie avec prudence, il faut toujours l’être avec la communication officielle.

Elle me semble cependant importante à signaler, parce qu’elle pourrait confirmer une capacité de la Russie à innover dans le champ de la biologie médicale, qui est probablement un de ses derniers points forts sur le plan scientifique. Elle est adossée à un appareil industriel (les autorités russes n’ont pas de eu de politique de délocalisation de la production de médicaments et de dispositif médicaux, elles cherchent au contraire depuis une dizaine d’années à développer la production nationale, et peuvent ainsi se permettre de vendre des appareils de ventilation mécanique aux États-Unis au titre de l'aide humanitaire). Elle a également une maitrise de la planification et de la logistique des tests, que d’autres pays n’ont pas (à titre d’exemple, 43 millions de tests de l’infection au VIH y ont été effectués en 2018). 

Selon Rospotrebnadzor, la stratégie de tests de masse qui a été retenue en Russie pour le Covid-19 est un des leviers les plus importants pour arrêter la propagation de l'infection. L’objectif est d’identifier efficacement les patients aux premiers stades de la maladie, ainsi que les porteurs asymptomatiques et à les isoler en temps opportun. On sait que c’est la stratégie proposée par l’OMS, et que c'est ce qui n’a pas pu être fait en France. On verra si la Russie arrive à la déployer, la pandémie l’a maintenant atteint. 

Quoiqu’il en soit, on y a testé et on y teste. Au 3 avril 2020, plus de 639 000 tests de laboratoire y ont été effectués. C’est beaucoup, moins que l’Allemagne (918 460 au 29 mars), comparable à l’Italie (657 224 tests au 4 avril), plus que la République de Corée (455 032 tests au 4 avril) et beaucoup plus que la France (224 254 au 2 avril, ici, page 3). L'écart est parlant, d'autant plus que nous avons quelques semaines d'avance. Pour ceux qui souhaitent connaitre les statistiques d’autres pays, c’est , dans la Wikipédia en langue anglaise. 

Un autre exemple de cette capacité, sinon à préparer en amont, du moins à répondre rapidement à la crise sanitaire, peut être trouvé dans la façon dont a été organisé en Russie le contrôle des frontières. Outre la fermeture presque immédiate de celle avec la Chine, et maintenant leur fermeture complète, un contrôle des arrivées sur le territoire fédéral des personnes arrivant de régions à risque a été mis en place très vite, avec notamment des équipements d’imagerie thermique, mais aussi des entretiens avec les arrivants. Entre le 31 décembre 2019 au 3 avril 2020, 5 059 945 personnes ont été examinées, et 549 personnes présentant des signes de maladies infectieuses ont été identifiées. 389 235 personnes ont été placées sous un régime d’auto-isolement et de  surveillance médicale, et, au 3 avril 2020, 205 612 personnes étaient toujours sous ce suivi. Pour les situations dans lesquelles l’isolement à domicile n’était possible, 14 668 places ont été ouvertes dans des centres d’observation, sur 24 172 potentielles. 2 076 personnes y sont encore hébergées.

Tout ceci s’est fait dans des conditions parfois discutables, le fonctionnement des centres d’observation est par exemple sévèrement critiqué dans ce reportage de Sixth Tone. Mais les chiffres sont d'un autre ordre de grandeur que ce que nous avons connu pendant les stades 1 et 2 de l'épidémie en France et toutes ces actions ont mobilisé des moyens que nous n’avons pas. Les contrôles et entretiens aux frontières ont ainsi été faits par des fonctionnaires de Rospotrebnadzor, par ailleurs en masque et en surblouse : imagine-t-on Santé publique France ou les ARS avec les effectifs leur permettant de le faire ?

Accueil des arrivants à l'aéroport de Cheremetievo par des agents de Rospotrebnadzor, probablement inspecteurs sanitaires ou médecins de santé publique © Collection personnelle Accueil des arrivants à l'aéroport de Cheremetievo par des agents de Rospotrebnadzor, probablement inspecteurs sanitaires ou médecins de santé publique © Collection personnelle

La Russie est maintenant entrée dans la phase de développement exponentiel de l’épidémie. On sait les inquiétudes liées à l’état de ses hôpitaux, et sur leur capacité à faire face à l’afflux des malades. Si les systèmes de santé italien, espagnol et français ont été débordés, le sien peut l’être aussi. Cela ne doit pas conduire à méconnaitre ce qui y a été fait jusqu’à présent, cela impose de le passer au crible pour y repérer les erreurs et les manques, mais aussi d'y chercher des points d’appui pour les autres étapes de la lutte contre l’épidémie.

Rospotrebnadzor (31 mars 2020) - Rospotrebnadzor (4 avril 2020)

Voir aussi cet article de Médiapart : Gérer le Covid-19: pourquoi l’Etat et l’exécutif ont tout oublié

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