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Billet de blog 4 déc. 2021

Russie, VIH, migrants

Deux logiques, contrôle et expulsion, d'une part, organisation des soins, s'affrontent en Russie pour ce qui concerne les migrants séropositifs au VIH. La seconde aurait le mérite de l'efficacité

Daniel AC Mathieu
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J’ai laissé passer le 1er décembre et la journée mondiale contre le sida. Je le regrette, j’ai finalement l’impression de faire écho à la chape de mauvaise foi que font maintenant peser les autorités russes sur l’infection au VIH. 

Je me rattrape, en évoquant d'abord un projet d’arrêté soumis en novembre à consultation publique par le ministère de l’intérieur — c’est la procédure habituelle en Russie —, et qui sera très probablement appliqué à partir du 1er janvier prochain. 

Il prévoit une obligation pour les migrants — les personnes de nationalité étrangère séjournant en Russie plus de 90 jours, pour un motif de travail ou pour un autre motif —, de produire un examen médical attestant de la non consommation de stupéfiants ou de substances psychotropes, et de la non infection par le VIH. Le reste du texte porte sur les modalités d’accusé réception et d’enregistrement de ces documents dans le système d’information du ministère de l’intérieur, de leur traduction et de leur certification quand ils sont rédigés dans une langue étrangère, et de leur renouvellement, puisque leur durée de validité est limitée. 

C’est une rupture, y compris pour le droit russe, où la notion de respect du secret médical a été introduite dans les années 1990, et plutôt respectée depuis. C’est un nouveau pas de fait vers plus d’ostracisme, c’est semble-t-il le pli que prend notre époque, pas seulement en Russie. C’est surtout une aberration sanitaire, une mesure qui va contribuer à la propagation de l’infection par le VIH.

Développons : la Russie est un des 19 pays au monde dont la législation prévoit l’expulsion du territoire national des personnes séropositives de nationalité étrangères. Les autres à le faire, comme le montre la carte ci-dessous, publiée en 2019 les États de la péninsule arabique, sont l’Égypte et le Soudan, la Malaisie, Singapour, les Iles Salomon et les Iles Cook, et — seul État de l’ex-URSS avec la Russie dans cette cette situation, le Turkménistan.  Ils ont été appelés solennellement par ONUSIDA et le Programme des Nations-Unies pour le développement, à lever cette discrimination. 

Carte des restrictions à l'entrée et au séjour des personnes séropositives © ONUSIDA, 2019

Menacés d’expulsion, les migrants séropositifs restent ou basculent dans l’illégalité, achètent des faux documents ou la complaisance des fonctionnaires chargés de l’application de la loi qui les contrôlent. Ils contribuent ainsi potentiellement à la propagation de l’épidémie en Russie, sans en être à l’origine : 1,5 millions de Russes, 1,1 millions selon les chiffres officiels, sont séropositifs, seuls 600 000 sont sous traitement antirétroviral, et 450 000 avec une charge virale maitrisée. C’est cette couverture insuffisante de la population russe par les traitements qui explique que la Russie soit un des pays au monde où le nombre des nouvelles contaminations est le plus élevé. 

Le Groupe régional d’experts sur les migrations et la santé, composé principalement d’ONG et de chercheurs d’Europe de l’Est et d’Asie centrale est revenu sur ces questions lors de sa dernière session. Il a à nouveau souligné le caractère inhumain absurde sanitairement et économiquement des dispositions relatives à l’interdiction de séjour et à l’expulsion des étrangers séropositifs et demandé leur abrogation. Il a également proposé que les migrants séropositifs puissent recevoir un traitement en Russie, à leur frais ou dans des conditions définies avec leur État d’origine : le Kirghizstan est prêt à transférer des médicaments officiellement, l’Arménie, le serait également.

Ce serait en fait consacrer des pratiques existantes : la solidarité des acteurs de la société civile, que je mentionnais dans ce billet ou les transferts de médicaments du pays d’origine par l'intermédiaire des proches des personnes infectées par le VIH. Mais certains construisent, d’autres détruisent. 

Rappelons qu’une personne séropositive, correctement soignée, a toutes ses capacités de travail et de vie sociale, et ne peut transmettre le VIH.

Tass (19 novembre 2021)Nezavissimaïa gazeta (2 décembre 2021)

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