Russie, VIH, étrangers : où est la solidarité ?

L’association Contrôle des patients  («Пациентский контроль») a évité l’interruption des traitements de personnes séropositives bloquées en Russie à cause de l’épidémie de covid-19.

Les 20 et 21 avril dernier s’est tenue à Moscou une conférence internationale sur le « bien-être épidémiologique ». Arrêtons nous d’abord un instant sur cette appellation, qui peut surprendre le lecteur français. La notion de bien-être apparait bien, dans l’organisation administrative russe, dans le nom de Rospotrebnadzor, l’agence fédérale chargée de la protection du consommateur et du bien-être humain. Ces derniers termes visent principalement ce que nous appelons la santé et l'hygiène publique, et notamment la prévention et la lutte contre les maladies infectieuses. Ropsotrebnadzor a été particulièrement mobilisée avec la pandémie de covid-19 — c’est elle qui a élaboré les prescriptions sanitaires visant à éviter la transmission du virus. C’est aussi elle qui a avait dans ses compétences l'organisation du dispositif de dépistage, et un des centres de recherche qui lui est rattaché, et non des moindres, VEKTOR, est à l’origine d’un des vaccins russes. 

La conférence était organisée par Rospotrebnadzor avec le soutien des ministères russes des affaires étrangères et des finances, et avec l’appui d’ONUSIDA. Elle s’inscrivait en effet dans le prolongement de conférences antérieures consacrées au VIH, problème majeur en Russie, avec 1,5 millions de personnes séropositives connaissant ou non leur statut. L’élargissement à d’autres maladies infectieuses, principalement la covid-19 et les hépatites virales traduisait sans doute la volonté de tirer parti de réussites de la Russie, incontestables pour ce qui concerne les tests et la recherche vaccinale, pour asseoir son soft power en matière de santé publique sur ces voisins.

Il n’est pas sûr que cet objectif ait été atteint. La conférence, dont le périmètre géographique était l’Europe de l’Est et l’Asie centrale, a mobilisé surtout des experts russes, quelques uns de la CEI, peu d'autres. Et surtout, si je lis entre les lignes — je n’y ai pas assisté, je voudrais me tromper —, elle semble avoir été l’occasion d’un durcissement et d’un recul des positions institutionnelles prises par les autorités russes pour la prévention et la lutte contre le VIH. J’y reviendrai, j’espère, avec des éléments plus précis. Mais ce n’est pas ce dont je veux parler aujourd’hui, je veux parler de solidarités.

La parole a en effet aussi été donnée à des représentants de ce que les Russes appellent la « société citoyenne » et que nous appelons la société civile, les associations qui luttent pour les droits des personnes séropositives, et contribuent à la prévention de l’infection au VIH et à leur prise en charge. Deux de ces associations sont intervenues : Chagui, sur le soutien social aux personnes vivant avec le VIH, et Contrôle des patients, dont j’avais déjà parlé dans ce billet, sur l’aide qu’elle a apporté à des étrangers séropositifs bloqués sur le territoire russe. C’est la présentation qu’en a faite devant la conférence une de ses militantes, Ioulia Verechtchaguina, que je résume maintenant. 

Au printemps 2020, en raison des restrictions à la circulation liées au covid-19 et de la fermeture des frontières, des milliers d’étrangers se sont retrouvés bloqués sur le territoire russe, sans avoir la possibilité de retourner immédiatement dans leur pays. Il y avait parmi elles des personnes séropositives au VIH, dans l’impossibilité de prendre recevoir un traitement antirétroviral, faute de droits ouverts à l’assurance médicale russe. 

Contrôle des patients s’est adressé à plusieurs firmes pharmaceutiques (Gilead, Pharmasintez, Hétéro, et GSK, pour les citer, nommément, et pour avoir l'occasion de ne pas citer de firmes françaises) qui ont fourni des médicaments, ainsi qu’à l’AFEW. Elle a ainsi pu fournir les antirétroviraux, en conformité avec le schéma de traitement des patients et les prescriptions des médecins. Une des difficultés rencontrées a été l’indisponibilité en Russie des médicaments à prise unique (un comprimé par jour), mais des solutions ont été trouvées.

Entre mai et septembre 2020, 449 personnes de 19 pays ont ainsi évité une rupture de traitement. J’en donne plus bas la répartition par nationalité et par région de prise en charge, cela me semble une information qui aide à comprendre ce qui s'est passé. 78 autres personnes ont également prises en charge en avril, sur les seuls moyens de Contrôle des patients.

Mais avant, traduisons la conclusion de Ioulia Verechtchaguina : « Ce projet était unique en son genre, et nous sommes heureux d'avoir pu partager cette expérience avec des représentants d'autres pays et ainsi montrer que grâce aux efforts combinés de personnes de bonne volonté, il est possible d’apporter en urgence une aide effective à des personnes vivant avec le VIH ». CQFD.

Présentation de la conférence - pereboi.ru (21 avril 2021) - pereboi.ru (2 décembre 2020)

Répartition par nationalité des personnes séropositives étrangères prises en charge par Contrôle des patients © Daniel Mathieu Répartition par nationalité des personnes séropositives étrangères prises en charge par Contrôle des patients © Daniel Mathieu

Répartition par région des personnes séropositives étrangères prises en charge par Contrôle des patients © Daniel Mathieu Répartition par région des personnes séropositives étrangères prises en charge par Contrôle des patients © Daniel Mathieu

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