Faut-il envoyer en orphelinat les enfants qui questionnent ceux qui sont différents ?

Des vidéos d'une chaine internet russe, montrant des enfants posant des questions à des personnes « étonnantes », dont un jeune homme homosexuel, ont conduit les autorités à engager des poursuites administratives et pénales, et à menacer les parents du placement de leurs enfants. Le couvercle de l’ordre moral sur la marmite de la toile. Ne parions pas sur le couvercle.

La chaîne Youtube Real Talk a commencé à mettre des vidéos sur internet en décembre 2018, transposant en Russie un concept anglo-saxon : des enfants y questionnent des personnes se trouvant dans des situations qui ne leur sont pas familières. 12 vidéos au total ont été réalisées en 10 mois, dont 7 dans lesquelles sont interrogés un homme homosexuel (deux épisodes), un acteur travesti, une ancienne actrice pornographique, ​​une jeune fille naine, une personne de race noire, et des jeunes filles atteintes de troubles de l'alimentation.

Selon la chaine, les émissions ont été enregistrées en présence de parents des enfants, et d’autres adultes qui veillaient à éviter tout écart. Elles n'ont n’ont abordé aucun sujet lié à la sexualité. Les questions des enfants portaient sur la vie de leur interlocuteur : avait-il des amis, avec qui vivait-il, avec qui travaillait-il, comment s'habillait-il, était-il allé à l'école ? Elles s'élargissaient parfois à des thématiques de société (pourquoi n'y a-t-il pas de mariage entre hommes en Russie ?).

Real Talk soutient avoir eu pour objectif d’aider par ces vidéos son public à expliquer à des enfants la diversité sociale, et de désamorcer les réactions malsaines ou hostiles et les insultes vulgaires qui s’expriment, par exemple, dans les cours de récréation.

La chaîne avait de l’ordre de 50 000 abonnés. Un des épisodes où le jeune homme homosexuel était interrogé  a été visionné deux millions de fois, avec 80 000 appréciations favorables pour 6 000 défavorables. Real Talk indique avoir eu des dizaines de milliers de commentaires positifs.

En septembre, le vice-président de la Douma, Petr Tolstoï, s’est ému de ces vidéos, qu’il a qualifiées d’éthiquement inacceptables et d’immorales. Il a saisi le ministère de l’intérieur et Rospotrebnadzor, l’agence fédérale de protection du consommateur et du bien-être humain, l’équivalent des services de la concurrence et de la répression des fraudes en France.

Le ministère de l’intérieur a répondu à Petr Tolstoï en octobre que l’enquête avait permis de retrouver le lieu de tournage des vidéos, et qu’une procédure administrative avait été ouverte contre les organisateurs sur le fondement de la loi de 2013 interdisant la promotion des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineurs. ll était ajouté qu’une enquête pénale était également en cours.

La qualification pénale retenue serait celle « d’agression sexuelle à l’encontre de mineurs », celle-ci étant caractérisée par « l’organisation d’entretiens sur des sujets licencieux, dans le but de provoquer une excitation sexuelle chez les victimes et d’éveiller leur intérêt pour les relations sexuelles ».

Selon des informations données ensuite par l’ONG Правозащиты Открытки, tous les participants au tournage, y compris les parents, ont été convoqués et entendus par les services de police. Les mères d’au moins deux des enfants ont déclaré que les policiers les avaient menacés de les priver de leurs droits parentaux, et que les services de la tutelle s’étaient également rendus à leur domicile.

Le jeune homosexuel qui avait répondu aux questions a par ailleurs déclaré avoir fait l’objet de menaces.

Chacun se forgera son opinion. Il est bien sûr nécessaire de savoir parler aux enfants du monde dans lequel ils vivent – le vrai, pas l’idéal-type d'une morale ou d'une autre -, et de répondre à leur curiosité plutôt que de les laisser dans le non-dit et les stéréotypes. Mais on peut aussi avoir des réserves sur le sensationnalisme et l’exhibitionnisme, qui est la marque de beaucoup de chaines, et pas seulement sur internet.

Ce dont le goût est indiscutablement douteux, c’est la menace du retrait de l’autorité parentale. Elle a été brandie dans d’autres situations, notamment à l’encontre de parents qui avaient manifesté avec leur enfant, sans être finalement confirmée par les tribunau, ou dans le cas évoqué dans ce billet. Cette instrumentation, contestable, et contradictoire, parce qu’elle fait primer l’ordre moral sur la famille qu’elle prétend défendre, heurte très probablement une partie de l’opinion russe. Elle contribue à expliquer à ce qu'elle place au troisième rang de ses peurs, après la maladie des proches et des enfants, et un nouvelle guerre mondiale, l'arbitraire du pouvoir, comme le confirme un récent sondage du centre Levada. 

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