Takie dela : média activiste, innovant, solidaire, ou « Tout est compliqué ».

Dans un article du Guardian, Barbara von Ow-Freytag, conseil du Centre de la société civile de Prague, qui intervient en appui la société civile dans les anciennes républiques soviétiques, évoque le média russe Takie dela. Elle souligne l'originalité et l'efficacité de son engagement, combinant innovation et solidarité.

Dans un précédent billet, les malheureux sont là, dans le malheur reclus, j’ai largement repris un article de Takie dela, sans prendre le temps de présenter ce média internet : il combine de façon originale une activité de collecte de fonds pour des projets caritatifs, et la publication d’articles et de reportages, le plus souvent sur des situations individuelles, pour faire connaitre, comprendre et inciter à agir pour résoudre les problèmes sociaux en Russie. J’ai entre-temps traduit l’article de la Wikipédia russe consacré au fonds Noujna pomochtch, qui est à l’origine de ce site, vous y trouverez plus d'informations.

J’y reviendrai de toute façon dans ce blog, mais fais d’abord un détour en traduisant ici le début d'un article publié le 9 janvier dans le Guardian par Barbara von Ow-Freytag, une écrivaine et politologue qui conseille le Centre de la société civile de Prague (Prague Civil Society Centre), et qui évoque elle aussi Takie dela.

« Une étonnante vague d’activisme, faite d’innovation, enfle dans l'ancienne Union soviétique. Je travaille pour une organisation qui apporte un soutien aux militants de la société civile des pays de la région, et je vois une nouvelle énergie, une confiance en soi et une créativité qui contredit le discours pessimiste que les occidentaux ont sur elle ». 

« Ce qui est rafraîchissant dans ces activistes de la génération Z, c'est qu'ils se sont associés à des designers, des experts médias et des artistes pour tester de nouvelles formes de plaidoyer, de communication et de narration. Cela débouche sur la multiplication des campagnes multimédia en ligne et de jeux interactifs sur les questions sociales. Des chatbots sont utilisés pour offrir un soutien en temps réel aux victimes de violations des droits humains ».

« En Russie, un film expérimental interactif en ligne lancé par le média indépendant Takie Dela raconte l'histoire de Katia, une jeune fille séropositive vivant dans la stigmatisation. Le spectateur est invité à se mettre dans sa peau et à se vivre à ses choix. Le succès a été instantané, avec jusqu'à 800 000 vues en quelques mois. Avec en vedette des jeunes acteurs russes renommés, et avec des dialogues simples et une production ciselée, le film atteint plus de gens qu’une seule ONG ne l’avait jamais fait ».

« C’est extrêmement important dans un pays où le gouvernement n'a pas réussi à faire face à une augmentation des infections par le VIH parmi les plus rapides au monde. La stigmatisation et la méconnaissance de la maladie sont catastrophiques. Les associations locales de soutien aux personnes vivant avec le VIH subissent une pression croissante. Elles sont l’objet de campagnes de diffamation, de restrictions budgétaires et sont coupées de leurs partenaires internationaux. Depuis l'introduction d'une loi faisant des associations des possibles « agents de étranger », trouver de nouvelles façons d'agir est crucial. En décembre, une nouvelle association locale de prévention du VIH a dû fermer ses portes, ce qui montre encore davantage l’enjeu de projets comme Vse Slojno [Tout est compliqué, le titre du film interactif] ».

« Ce n’est pas seulement des techniques de communication qu’exploitent ces nouveaux militants. Ils comblent le vide créé par la fracture croissante entre le gouvernement et les Russes ordinaires. Dans une étude récente*, 94% des Russes déclarent ne plus compter sur l'État pour résoudre leurs problèmes. Cela équivaut à une rupture du « contrat social » sur lequel le régime de Vladimir Poutine s’appuie depuis longtemps. Cela donne également aux groupes de la génération Z une chance de se développer ».

« Takie Dela est un précurseur, combinant un journalisme de fond avec un soutien direct aux organismes de bienfaisance qui oeuvrent à la résolution des problèmes sociaux sur lesquels il écrit. L'année dernière, il a recueilli 250 000 dons en ligne. D'autres campagnes récentes de collecte de fonds lancées par Transparency International Moscou, ainsi que le journal indépendant Novoe Vremie (New Times), condamné à des amendes par la justice, ont également été des réussites —  certainement le signe d'une volonté nouvelle des Russes de défendre et de soutenir une société civile indépendante ». …. 

Barbara von Ow-Freytag, The Guardian (9 janvier 2020)

Lien vers le film interactif : Все сложно / Vse Slojno / Tout est compliqué

Vse slojno - film interactif © Takie dela Vse slojno - film interactif © Takie dela
* Note du traducteur : ce chiffre n'étant pas issu d'un sondage auprès d'un échantillon représentatif de la population russe, mais d'une étude qualitative conduite auprès de groupes de discussion constitués de personnes de 30 à 45 ans et réunis dans 5 villes de Russie. 

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