Taux de fécondité russe et français : seul 0,26 point nous sépare

Encore un peu de démographie. Pour montrer que la Russie est malgré son bout d'Asie un pays d'Europe, un peu du Centre, un peu de l'Est, un peu du Nord, mais pas du Sud, si l'on en juge par le nombre d'enfants par femme.

J’ai indiqué dans un précédent billet que le recul récent de la natalité en Russie était lié à une baisse de la part des femmes en âge d’avoir des enfants dans la population. Je reviens sur un second facteur explicatif, la baisse, dans la période récente, du taux de fécondité. Son poids est moindre, mais il mérite d’être commenté. 

Au préalable, une précaution. On sait que les statisticiens calculent le taux de fécondité général en faisant le rapport entre le nombre de naissances vivantes et le nombre de femmes en âge de procréer (15 à 49 ans) - je simplifie un peu, il y a plusieurs indices possibles. On sait aussi que les enfants se font généralement à deux (y compris chez les statisticiens), et qu’un des deux peut être un homme. L’indicateur ne doit pas nous faire oublier que la fécondité, comme la parentalité, comme l’éducation, sont l’affaire tant des hommes que des femmes. 

Le nombre d’enfants par femme était en moyenne de 2 en Russie dans les années 1970, et de 1,9 dans les années 1980. Il a atteint ponctuellement un pic de 2,23 en 1986, avant de baisser continûment, jusqu’à son plus bas niveau, 1,17, en 1996. Il remonte depuis, jusqu’à 1,78 en 2015. Il baisse à nouveau depuis, légèrement, et le nombre d’enfants par femme s’établit à 1,58 en 2018. Cette baisse, dans la période récente, se constate aussi en France, puisque l’indice conjoncturel de fécondité (notion voisine, mais non identique), est passé de 2,02 en 2010 à 1,84 en 2018. 

 © Daniel Mathieu / Données Rosstat et Insee © Daniel Mathieu / Données Rosstat et Insee

Le plus notable, et le plus surprenant, si nous ne faisons pas l’effort de nous affranchir d’une perception datée de la société russe, est la faiblesse de l’écart entre la France, dont le taux de fécondité est le plus élevé d’Europe, et la Russie : 0,13 point en 2016, 0,26 point en 2018. Il tranche avec notre vision de la Russie comme d’un pays où la natalité s’est effondrée, entre autres effondrements présumés ou avérés. 

Européenne aussi, la Russie peut être comparée aux pays de l’Union Européenne. J’utilise maintenant les chiffres et fait miens les commentaires d’un article récent de Gilles Pison, ici.

Le taux de 1,58, en 2018, place la Russie derrière la France, et des pays comme la Suède (1,76), la Roumanie (1,76), l’Irlande (1,75) et le Danemark (1,73), mais à un niveau comparable aux pays baltes (entre 1,67 et 1,60), la Belgique (1,62), la Slovénie (1,60), les Pays-Bas (1,59) et l’Allemagne (1,57). 

Il est en tout cas très supérieur à celui des pays du « Sud », Grèce (1,35), Italie (1,29) ou Espagne (1,25). Je cite le commentaire fait par Gilles Pinson de ce contraste en le Nord et le Sud de l’Europe : « Pour l’expliquer, les démographes évoquent le statut des femmes, plus défavorable au Sud qu’au Nord : les inégalités entre hommes et femmes y sont plus marquées et les tâches au sein du couple, moins bien partagées. Les politiques visant à favoriser le travail des femmes et à leur permettre de concilier travail et famille y sont également moins développées. Enfin, la société considère que la maternité n’est pas compatible avec un emploi au moins dans les premières années de l’enfant. Si une femme en a un, elle risque de devoir arrêter de travailler et rester à la maison pour s’en occuper. Or les femmes ne souhaitent pas d’une vie de mère au foyer comme leurs mères ou leurs grand-mères et les couples préfèrent bénéficier de deux revenus. C’est vrai en Europe comme partout ailleurs dans le monde. Les couples repoussent donc à plus tard l’arrivée d’un enfant s’il ne leur est pas possible de concilier travail et famille. À force de la reporter, une partie des femmes finit par renoncer à la naissance désirée ».

Sur le moyen terme, l’évolution constatée en Russie est proche de celle des pays du centre et de l’est de l’Union Européenne, qui, selon Gilles Pinson « ont connu des évolutions particulièrement chahutées de l’indicateur de fécondité au cours des trente dernières années. La chute du Mur de Berlin en 1989 et les bouleversements socioéconomiques qu’elle a entraînés ont provoqué son effondrement en quelques années […]. Les femmes y avaient leurs enfants relativement tôt, et elles bénéficiaient d’aides et d’allocations de l’État pour les élever tout en continuant à travailler. La chute du Mur et la transition vers une économie de marché qui a suivi ont initié une période d’austérité économique […]. Les politiques sociales de l’État ont reculé de leur côté, la garde prolongée des jeunes enfants étant par exemple supprimée, et les allocations se réduisant du fait de l’inflation. Les jeunes générations ont par ailleurs adopté les valeurs de l’Ouest qui accordent une priorité à la réalisation des désirs personnels. […]. Les jeunes femmes qui auraient dû alors avoir leurs enfants ont repoussé leurs naissances à plus tard. L’indicateur y est resté très bas pendant une décennie. L’indicateur s’est relevé lentement ensuite, la crise financière de 2007-2008 venant interrompre la hausse. Elle a repris au sortir de la crise, vers 2012-2013, puis s’est accélérée ensuite »

Un dernier commenaire, sur le recul récent, en France, du taux de fécondité. Gilles Pinson l’explique ainsi : « Quant à la France, il convient de relativiser la baisse de son indicateur ces dernières années. Aux États-Unis, l’indicateur de fécondité atteignait 2,12 enfants par femme au début de la crise, en 2007, et il a reculé à 1,73 enfant en 2018 (soit une baisse de 23 %). Au Royaume-Uni, il a reculé de 1,96 en 2008 à 1,68 en 2018 (une baisse de 17 %). La France, sans faire exception, a connu une baisse bien plus modeste (moins 8 % entre 2008 et 2018). La baisse est d’ailleurs apparue plus tardivement, les effets de la récession économique s’étant fait sentir plus tard. Malgré la diminution récente, la France reste le pays d’Europe où la fécondité est la plus élevée en 2018 […]. Sans doute un résultat des politiques sociales et familiales qui ont amorti le choc de la crise et les effets du chômage ». Cette problématique peut également s’appliquer à la Russie, avec un paramétrage différent, puisque la crise de 2015 a presque exclusivement pesé sur les ménages russes, qui ont subi un perte de pouvoir d’achat de l’ordre de 20 %, non encore rattrapée. 

Je cite beaucoup, c’est un plaisir. C’est aussi pour mettre l’accent sur les facteurs qui me semblent être déterminants, pour les Russes, pour agir, pour nous, pour comprendre la situation russe. Ces déterminants, ce sont l’acceptation et la valorisation du travail des femmes, l’organisation de la garde des enfants, le refus des inégalités entre les femmes et les hommes, l’effectivité de la protection sociale face à la crise. Et bien sûr l'envie d'enfant, liée à la possibilité de se projeter dans l'avenir. C'est sur ces champs que s'est jouée la reprise de la natalité en Russie, et certainement aussi son récent recul. Ces questions y sont l'objet de débats serrés, qui peuvent déboucher sur des leviers d’actions efficaces pour la politique démographique russe, beaucoup plus que l’injonction, la mise en avant des valeurs traditionnelles, ou les primes à la naissance.

Rosstat - Population et société (mars 2020)

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