Russie, handicap psychique : travail social, ménage et bureaucratie

Un second billet à partir du reportage de la Novaïa gazeta dans un internat psycho-neurologique russe. En reprenant, cette fois, ce qui est dit par les personnels de l'établissement.

J’ai commencé dans mon avant-dernier billet à restituer ici le long reportage sur un internat psycho-neurologique russe qu’ont fait Ielena Kostioutchenko et de Iouri Kozyrev pour la Novaïa gazeta. Je continue aujourd’hui avec des extraits des échanges avec le personnel de l’établissement. Ils me semblent montrer l’insuffisance de ses effectifs, qui fait obstacle à une prise charge satisfaisante des résidents, autant, sinon plus, que la taille de l’établissement, son organisation, les modes opératoires et les pratiques professionnelles.

On verra aussi qu’un fonctionnement bureaucratique accentue ces difficultés, j’ai traduit intégralement les passages sur l’obligation de marquer les chiffons de ménage et la liste des registres à remplir, qui en sont une illustration convenue. Mais ne nous moquons pas, c’est le propre des organisations dans l’impossibilité d’accomplir de façon satisfaisante leurs missions, et où on substitue par exemple au sens du service des obligations de reporting – nous connaissons aussi cela.

J’ai laissé quelques-unes de ces informations de contexte qui permettent de mieux saisir la réalité du fonctionnement de l’internat : le salaire mensuel d’un aide soignant, par exemple : 11 000 roubles, soit 120 euros, ou encore la pratique des sanctions pécuniaires à l’encontre des salariés, dont l’interdiction a été introduite en France dans le code du travail en 1932, et généralisée par les lois Auroux en 1982, pour cela les travailleurs sociaux sont mieux lotis en France. 

Les personnels de l'établissement sont très majoritairement des femmes. Ce sont les témoignages d'une aide soignante et d'une infirmière que je reprends. Il est une utopie, féminine, qui voudrait « faire de tous les lieux une maison ». Peut-elle s'appliquer aux internats psycho-neurologiques ? 

Paroles d'aide-soignante

Nous avons maintenant des équipes de deux semaines. Aujourd'hui, quand je me suis assise pour déjeuner, je le suis endormie comme une masse, car je n’ai pratiquement pas pu le faire pendant deux semaines. Parfois 24 heures d’affilée, parfois 72, parfois 48. Il n'y a pas assez d’aides-soignants. Les couloirs, les toilettes devraient être lavés par un garçon d’étage, mais nous n'en avons pas. Il faut laver les couloirs trois fois par jour, les toilettes aussi.

Nous nous levons à cinq heures et demie du matin, nous lavons les couloirs, le repas est à une heure, quand ils ont mangé, il faut encore une fois laver les couloirs et les toilettes. Le soir, pendant qu’ils sont dehors, il faut laver les chambres. C’est le règlement sanitaire. Et il y a le nettoyage général des chambres, trois par trois, chaque jour. Chaque jour du bon Dieu. Cela prend quatre heures. Il faut appliquer d’abord la solution, et laisser agir une heure. Après une heure, rincer à l’eau claire. Et ensuite mettre le quartz [le purificateur d’air] et aérer pendant une demi-heure. On ne peut s’assoir de la journée. 

Et encore, dès le matin - les couches, les couloirs, les chambres. Il faut tous les laver, les changer. Nous ne sommes que deux dans le département. Les gars [les résidents] nous aident, pour laver, pour tenir quelqu’un. S’ils n’étaient pas là, ce serait irréel. 

Si c’était possible, nous frotterions les appuis de fenêtres toutes les cinq minutes. Mais nous ne le faisons que trois fois par jour. Nous serions heureuses que cela soit aussi propre ici qu’à la maison. L’autre fois, les gars fumaient ici, nous leur avons expliqué : s'il vous plaît, fumez là-bas. On les a même giflés. Parce qu’il faut respecter le travail des autres. Nous avons bien compris, ici, il y a des gens malades, ils ont besoin d'attention. Il faudrait leur consacrer plus de temps, mais en fait, encore une fois, nous n’avons pas le temps d’être avec eux, parce qu’il faut nettoyer, toujours nettoyer. Et il y a des montagnes de linge, il faut les arranger, que tout soit à sa place. Les draps avec les draps. C’est ce qu’on attend de nous. 

Il faut marquer avec de la couleur les serpillières. Les serpillières, et les chiffons aussi. Nous inscrivons le nom du département sur tous les chiffons. On arrive pour prendre l’équipe et on commence par marquer les chiffons. Nous les lavons d’abord, nous les séchons, et puis on met la couleur. Parfois il n’y a pas de quoi, j’ai déjà ramené de chez moi des marqueurs pour le faire. L’infirmière vient, et c’est la première chose qu’elle vérifie. Si une lettre s’est effacée, c’est l’amende. Nous lavons et séchons les chiffons tous les trois jours. Et il faut à nouveau les marquer. Regardez, là ils sèchent sur le radiateur, il y en a d’autres d’étendus ailleurs, mais la marque s’est effacée. Ils nous ont fait aussi coudre des poches sur les chiffons, et écrire le nom du département dessus. Mais elles vont dans l’eau et tout s’efface. S’ils le voient, on nous tombera dessus et on dira qu’elles ne sont pas marquées. Mais quand le faire ? Les chiffons sont toujours humides, nous n’avons jamais le temps de les faire sécher. Parce que nous nous en servons sans arrêter. 

Nous amenons des détergents de chez nous, Mr Propre, Fairy, et d’autres plus forts pour enlever la rouille. Tout vient de chez nous, les produits de l’internat ne nettoient pas bien. Et si tu n’arrives pas à enlever les tâches, c’est l’amende. 

Nous ne faisons qu’avoir peur. 

Notre infirmière de garde a une check-list. Après le nettoyage général, nous lui disons de venir, elle vérifie tout. La poussière, sous les armoires, elle déplace tout, elle vérifie tout et après elle nous appelle dans son bureau. Elle signe, nous aussi, et nous avons quitus pour le nettoyage général. Dans la dernière équipe, l’infirmière en chef avait donné le quitus pour tous les nettoyages généraux. Elle avait accepté, tout était bien, tout allait bien. Et un jour, à quatre heures de l’après-midi, elle est arrivée. Vlad, un garçon était assis en train de manger quelque chose sur l’appui de la fenêtre. Vous ne pouvez pas surveiller tout le monde. Et c’est tout, c’est à cause de ça. C’était sale, il avait mangé. Nous l’aurions essuyé, cet appui de fenêtre. Mais non, ça été l’amende. 

Cinq mille [roubles], c'est beaucoup! C'est beaucoup, c'est un tiers du salaire ! Quand je l'ai vu, j’ai pleuré chez moi. J'ai des enfants. L’argent, il en faut. Et Inna [sa collègue] vit seule, elle a un emprunt. Elle élève un bébé seule, et pourquoi faire cela ? Elle a 11 000 roubles pour vivre — encore moins que moi.

En plus, il n’y a pas eu explication. Si nous avions été convoquées ! Ils auraient pu le dire  avant ! On aurait pu discuter ! Et nous avions eu le quitus ! Je comprendrais, s’il y avait de quoi. J’ai perdu 5 kilos pendant cette équipe. Les gars étaient malades et ne m’ont pas aidée. J’ai tout nettoyé, tout, tout, tout. À fond. Tout les plafonds, tous les gaines de câbles, toutes les toiles d’araignées. Vraiment tout, partout — et ça te tombe dessus. Si seulement ils n’avaient retiré que 1000 [roubles], juste pour me faire un peu peur. 

L’échange se continue, on y apprend que les aides soignantes n’ont pas, à la différence des personnels médicaux et de retraite anticipée. Elles ont engagé, sans succès, une action en justice pour faire reconnaitre leur exposition au chlore, et partir en retraite plus tôt à ce titre. L’inspecteur du travail, qui ne les a pas soutenues, est qualifié de « crêpe ».

Moi je suis l’infirmière

Je dois veiller sur mes clients [ce terme est largement utilisé par les travailleurs sociaux russes pour parler des bénéficiaires des services sociaux]. Vraiment ? Savez-vous combien de registres je dois remplir ? Regardez ! Le journal des passations de service. Les fiches de prescription médicale. Les feuilles d’ordonnance pour les médicaments achetés sur des fonds personnels. Le registre des bains. Le journal des consultations délivrés par des médecins spécialistes. Le registre unique de délivrance des médicaments. Les coupes de cheveux et les tontes. Le journal de délivrance des médicaments puissants. Le registre-journal de délivrance de neuroleptiques prescrits par les médecins. Le registre-journal de la délivrance des médicaments de la liste générale prescrits par les médecins. Le registre d’utilisation des produits désinfectants. Le registre sécurité incendie. Le tableau des résidents. Le tableau des soins d’hygiène. Le registre des promenades. Le journal de la température des locaux et de l’hygrométrie. Le registre des rendez-vous médicaux. Le journal de contrôle des dispositifs de purification d’air par ultraviolets (un par pièce concernée). Les fiches de température des clients. Le journal du contrôle visuel de la bonne mise en œuvre des procédures sanitaires, hygiéniques et de prévention épidémiologique. Le journal de charge de la lampe de sécurité. Le tableau des dates des règles des clientes. Le registre des nettoyages généraux. Le journal des crises épileptiques. Il y a aussi le journal de changement des filtres des appareils de désinfection Kront, mais Dieu merci, on ne doit le compléter que le 18 du mois. Si un de ces registres n’est pas à jour, j’ai une retenue sur salaire. Et maintenant, voila ma question : quand puis-je veiller sur mes clients ? 

Dans la suite de l’échange, la question des promenades dans la cour est évoquée. Tous y sont favorables, c’est un moment où chacun peut souffler. Elles devraient se faire à la demande, mais en fait la taille du groupe qui peut sortir est limitée. La raison en est la crainte d’une évasion de l’internat, les tentatives sont récurrentes. Et s’il y  a une évasion, il y a une retenue sur salaire pour le personnel, jusqu’à la moitié de la paye, assortie d’un avertissement. Après trois avertissements, le licenciement est possible.

Après ces développements, ce sont d'autres sujets qui sont abordés : la sexualité, les violences entre résidents, l'utilisation des neuroleptiques, les stérilisations forcées. J'y consacrerai un autre billet. 

Novaïa gazeta (30 avril 2021)

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