Vite, revenons au journalisme humain (Takie dela, bis)

Y-a-t-il place pour un journalisme sociétal, social et solidaire, qui contribue aux transformations de la société et à la collecte de fonds caritatifs ? Réponse russe, avec le média Takie dela.

Comme promis, un billet ci sur Takie dela. J’ai été impressionné par la force — le terme est faible — de plusieurs de ses articles, je pense, sans être le seul, cf. un précédent billet, que l’émergence en Russie de ce type de média et leur positionnement sur les sujets sociaux font partie de ce qui transforme ce pays en profondeur. Autant expliciter tout cela. 

Commençons par la devise de ce média internet : «Мы вернём в журналистику человека», « Nous remettrons l’homme [au coeur du] journalisme ». Le mot человек, être humain, n’est pas genre en russe, il veut dire homme ou femme, je le traduis par homme, c'est le mot que nous avons utilisé dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.

J'aurais pourtant envie de traduire par « Nous reviendrons au journalisme humain ». Traduire, c'est toujours un peu trahir, trahir en traduisant c'est parfois dire ou écrire le vrai. Ce n'est pas pour dégenrer, c'est pour mettre le doigt sur un écart culturel, et, pour les journalistes, professionnel. Nous n’avons pas d’expression pour désigner une forme de journalisme qui s’intéresse aux individus, et parmi eux aux petits. Nous parlons de journalisme « sportif », ou « culturel », mais pas de journalisme « humain ». Et dans cette absence lexicale se glissent les « faits divers », ou pire, les « chiens écrasés », là où j’aimerais que parler d’hommes et de femmes soit aussi parler de « faits de société ». Dommage, pas seulement pour le traducteur en mal de mots. 

Ce slogan, et l’évolution engagée par Takie dela et d’autres sites, que je ne connais pas, en Russie ou ailleurs, me semblent une vraie rupture, comparable à la naissance du roman naturaliste. Elle a en tout cas débouché sur des productions remarquables, comme l’article que j’ai repris dans ce billet. Ou celui-là, sur un drame de la violence conjugale à Tchita, que je compte traduire dans ce blog. Ou ce reportage sur un couple de résidents d’un internat psycho-neurologique, où je retrouve la photographe Anastasia Rudenko. Pour ceux qui lisent le russe, abonnez-vous — ici , tout à la fin de la page d’accueil— à la lettre du rédacteur en chef adjoint, Vladimir Chvedov, qui signale chaque semaine quelques articles du site.

 © Takie dela (page facebook) © Takie dela (page facebook)

Takie dela est un des projets développés par le Fonds Noujna pomoch («Нужна помощь», Besoin d'aide). Il s’agit d’un fonds russe, créé en 2015 qui recueille les dons des particuliers pour des actions caritatives identifiées en amont, les redistribue aux organisations à but non lucratif qui les mettent en oeuvre, et, en plus de ce soutien financier, leur apporte un soutien juridique et méthodologique. Il prolonge de précédentes initiatives de journalistes russes, notamment Andreï Khodortchenko, Andreï Lochak, et le photographe Dmitri Alechkovski, qui est toujours directeur de Takie dela. Il donne une place centrale à la question de l’articulation entre information et solidarité. Son positionnement est progressiste, il veille à son indépendance vis-à-vis du pouvoir, mais également des grands mécènes privés que sont les oligarques.

Au sein de Noujna pomochtch, Takie dela a donc pour premier rôle de faire connaitre les projets pour lesquels il est fait appel aux dons des lecteurs. Ces projets sont présentés par des associations — un formulaire sur le site permet de le faire facilement —, présélectionnés par le journal et ensuite évalués par des experts partenaires avant leur publication. La description des projets est soignée, formellement, respecte aussi des principes déontologiques, notamment de clarté et d’unicité, afin que le lecteur puisse savoir précisément la destination de son don. Ce travail représente une part significative de l’activité de la rédaction. Les présentations apparaissent dans la page d’accueil, juste après la une et les nouvelles, lorsque l’on accède au site. 

Deuxième grand pôle de son activité, Takie dela publie des articles et des reportages sur des sujets sociaux et de société, qui entretiennent la fréquentation du site, et profitent donc à la collecte des fonds. Mais l’objectif est également de produire une information engagée, qui rende compte des problèmes sociaux et en fasse évoluer la perception par l’opinion et par les citoyens russes, dont Noujna pomochtch veut renforcer l’implication dans la solidarité. Et voir créer, sur cette base, un système d'ensemble, non étatique, qui apporte une réponse à ces problèmes sociaux. 

Dans cette démarche, le concept de « héros social » (социальный герой, encore un terme difficile à traduire, cherchons l’intersection entre le roman social du XIXe et Working Class Hero de John Lennon) est essentiel. Nous revenons ainsi à l’idée d’un « journalisme de l’être humain ». Elle rompt avec le journalisme russe moderne, qui ne faisait pas assez de place, selon Mitia Alechovski, à l’individu, à son histoire personnelle, son vécu, ses sentiments, et se cantonnait sèchement aux faits. Takie dela prétend redonner une place aux femmes et aux hommes. Il a pour projet d’écrire sur la façon dont la situation et les évolutions politiques, économiques et sociales les affectent. Et toute personne dans la situation ou l’action de laquelle s’incarne un « fait social » peut devenir le « héros » d’un article ou d’un reportage. 

Je fais impasse sur les autres projets du média, bien sûr intéressants. Allez voir. L’activité de la rédaction de Takie dela est financée par des dons, certains projets par des subventions, en tout cas de façon indépendante de l’appel à la générosité pour les projets caritatifs, et sans prélèvement sur les versements faits pour ceux-ci. La rédaction comporte une quarantaine de permanents, et plus de deux cent journalistes, rémunérés pour leurs articles, y contribuent régulièrement ou occasionnellement.

Asi (25 mai 2015) - Noujna pomochtch (Wikipédia en langue française) - Takie dela (site)

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