IVG, Russie, des cintres à Tcheliabinsk

Les interruptions volontaires de grossesse sont autorisées par la loi en Russie, mais les obstacles s’accumulent en période de pandémie. Et l’Église orthodoxe demande un moratoire.

À Tcheliabinsk, ville industrielle, de plus d’un million d’habitants, aux confins de l’Oural et de la plaine de Sibérie occidentale, des militantes féministes ont manifesté devant le siège du ministère de la santé de l’oblast, et monté une installation de cintres pour rappeler que l’interdiction de l’avortement par Staline, de 1935 à 1955, avait conduit à une augmentation sans précédent de la mortalité féminine.

Installation devant le ministère de la santé de l’oblast de Tcheliabinsk le 8 mai 2020. Traduction des inscriptions sur les cintres : #cintre pour le ministère de la santé ; donnez nous le choix ; sans avortements légaux, ils seront clandestins ; le ministère de la santé viole les droits de l’homme ; interdiction des avortements - pas d’issue. © @chelfem Installation devant le ministère de la santé de l’oblast de Tcheliabinsk le 8 mai 2020. Traduction des inscriptions sur les cintres : #cintre pour le ministère de la santé ; donnez nous le choix ; sans avortements légaux, ils seront clandestins ; le ministère de la santé viole les droits de l’homme ; interdiction des avortements - pas d’issue. © @chelfem

Elles protestaient contre l’interdiction de fait des IVG dans l’oblast : compte tenu de l’épidémie de covid-19, l’hôpital n° 1 de la ville avait annoncé que les soins d'obstétrique et de gynécologie étaient contingentés, et que les avortements médicaux à l'hôpital de jour ne seraient pas pratiqués, sur le fondement d’une décision du ministère de la santé régional. 

Elles ont été entendues : le 12 mai, l’hôpital a indiqué que les informations publiées sur son site étaient fausses. Ouvert 24 heures sur 24, il continuait à pratiquer les avortements médicaux. En revanche, les polycliniques (les dispensaires de quartier, qui assurent la médecine de ville en Russie) n’en effectuaient plus, et, pour prévenir les risques de contagion, les visites médicales pour les femmes enceintes étaient espacées et les consultations à distance privilégiée. Une victoire, fragile, mais une victoire, donc,  pour celles qui dans leur argumentaire invoquaient le droit des femmes à disposer de leur corps. 

Tcheliabinsk n’est pas la seule région concernée par ces entraves aux IVG. Fin avril, le centre Nassiliou net  (non aux violences) indiquait que seuls trois des 44 hôpitaux moscovites continuaient à faire des IVG pris en charge par la sécurité sociale. Les autres établissements considéreraient les IVG sans indication médicale comme une opération planifiée ou non urgente, annulée pour la période de l'épidémie de coronavirus, afin de ne pas surcharger les médecins. Anna Rivina, la directrice de Nassiliou net, estime en conséquence, sur la base d’un million d’avortements par an en Russie, ce serait 100 000 femmes qui ne pourraient effectuer un IVG pendant la pandémie (le chiffre d'un million est faux, ou plutôt c’est celui de 2010, il est en 2018 de 661 000, mais l’ordre de grandeur est bien celui-là) .

S’agissant de Moscou, l’information a finalement été démentie le 29 avril par les autorités de la ville, qui ont indiqué qu’une seule maternité avait reconvertie pour soigner les femmes atteintes du covid-19, et que les autres établissements continuaient à pratiquer des IVG comme auparavant. Ces annonces et ces démentis montrent que, dans le contexte de désorganisation des hôpitaux, les lobbies hostiles à l'IVG poussent leurs pions. 

La commission patriarcale sur la famille, la protection de la maternité et de l’enfance de l’Église orthodoxe a ainsi proposé une suspension des IVG en Russie pendant la période de pandémie. Elle justifie cette fois cette proposition, déjà faite en 2018 par des arguments sanitaires : il s’agit d’une intervention planifiée, qui porterait atteinte à la santé de la mère et des enfants suivants, et qui, même lorsque c’est la voie médicamenteuse qui est utilisée, peut contribuer à une infection des femmes de leur famille et du parmi le personnel médical.

L’Église orthodoxe est hostile à l’avortement, et a obtenu à plusieurs reprises des mesures législatives restrictives, notamment en 2011 et en 2013. Elle fait maintenant pression auprès des pouvoirs publics, sans succès pour le moment, pour que les IVG ne soient plus pris en charge par l’assurance maladie. Elle a également introduit dans plusieurs régions des prêtres dans les commissions qui assistent les femmes pendant leur délai de réflexion. J’ai évoqué par ailleurs dans un précédent billet la contribution du clergé orthodoxe à la poussée épidémique. 

Takie dela (9 mai 2020) - nasiliu.net (20 avril 2020) - MBK (21 avril 2020) - RIA novosti (29 avril 2020) - RIA novosti (2 mai 2020) - Avortement en Russie (Wikipédia, en français)

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