Russie, prostitution : un témoignage

Le récit d’une jeune femme qui s’est prostituée, et s’en est sortie. Elle ne se présente pas comme une travailleuse du sexe, mais comme quelqu’un qui a été exploitée sexuellement et violée.

Une autre traduction de Takie dela, cette fois d’un article écrit par Iekaterina Fomina. C’est le témoignage de Tamara (le nom a été changé), une jeune femme qui s’est prostituée à Novossibirsk pendant trois mois, sur son parcours, avant et après le salon de massage, et sur le pourquoi de son engagement militant actuel contre l’exploitation sexuelle et le trafic des êtres humains. Ce témoignage a été recueilli avec le projet Glasnaïa [«Гласная», Publique], sur lequel je reviendrai : il veut « donner une voix aux femmes, toutes différentes, qui choisissent de vivre selon leurs propres principes et idées, et non selon des stéréotypes imposés ».En suivant ce lien, ici, vous pourrez regarder les photographies, également de Iekaterina Fomina.

L’enfance, Krishna, l’amour absent

J’ai maintenant 24 ans. J'en ai passé six dans une secte.

J’ai terminé le lycée avec deux 4, et pour les autres notes des 5 [c’est le système de notation russe, 5 est la note maximale]. Je suis d’une famille intellectuelle, très convenable, c’était du moins l’image qu’elle voulait donner d’elle-même. Mais nous étions toujours en conflit avec nos parents - ils interdisaient beaucoup et nous punissaient corporellement. À l'école, je n'ai pas non plus trouvé d’aide : mes camarades me charriaient parce que je n'avais pas le droit de me promener loin de chez moi, puis à cause de mon excès de poids. J'écoutais du rock, j'adorais le groupe Grajdanskaïa oborona et Yanka Diaghileva, ce qui me valait aussi des quolibets. Je rêvais de me consacrer à la musique, mais ma mère disait que c'était « sans perspective ».

Je me cherchais ma voie, en me tournant vers différents mouvements philosophiques et religieux, et je ne l'ai pas trouvée. Mon frère aîné a épousé une fille hippie qui versait dans l'ésotérisme et fréquentait l’association pour la conscience de Khrisna. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé dans une secte. Les Hare Krishna sont arrivés à Novossibirsk en 1989, puis ont créé un centre de culture védique, ils étaient assez bien implantés dans la ville.

Les parents savaient que nous y allions, mais n'ont pas osé dire quelque chose à mon frère. Et quand ils ont discuté avec moi, au lieu de donner de vrais arguments, ils ont fait du chantage affectif, et ils hurlaient, et c’étaient des espions américains qui envoyaient les Hare Krishna en Russie. La première fois que j'y suis allé, il y avait un service religieux. Je me suis assise, j’ai commencé à chanter, les mots du mantra sont simples, on les apprend rapidement.

Les gens autour étaient souriants, se balançant au rythme de la musique. J'ai rapidement trouvé ma place, j’ai commencé à participer à un groupe d’échanges spirituels et j’en ai même dirigé un. C’est le propre de l’être humain de chercher des réponses simples à ses questions et d'imaginer le monde plus simple qu'il ne l'est en réalité. Chez les Hare Krishna, le monde était une image facile à comprendre. Il est dit dans leurs Écritures que l’homme sert Dieu et la femme sert l’homme

J'ai réalisé très tôt que j'aime les femmes. Mais quand un homme a prêté attention à moi, j’ai considéré qu'il était de mon devoir de lui répondre. J'ai réprimé ma nature profonde. J'ai pensé que  ma place dans le monde était celle-là : je remplis mes obligations de femme, je suis source de bien-être, j’emplis la maison d'énergie, j’offre à un homme la régénération, je pose des guirlandes de fleurs sur lui, partage mon intimité, lis de la poésie, me promène avec lui sous les étoiles sur le toit.

Bien que notre relation ne fut pas satisfaisante, j'ai décidé que je devais le servir et j'ai accepté de me marier. Je suis même entré à la Faculté de mécanique et de mathématiques, où il étudiait, car je ne savais pas ce que je voulais dans la vie. Tout mon temps était occupé par des activités religieuses - je passais presque tous les week-ends au temple, tressais des guirlandes pour les divinités, aidais à préparer la fête du dimanche et une fois par semaine, j'assistais à un groupe d’échanges spirituels. J'ai honnêtement essayé de suivre leurs règles - mais je ne pouvais toujours pas me maîtriser et avoir une relation intime avec son mari. L'homme qui m'avait choisie ne plaisait pas. Le mariage s'est terminé un an plus tard. A cause de mon échec, j'avais peur d'être salie aux yeux de la communauté, car je n'avais pas respecté leurs règles.

La violence

Je n'ai jamais terminé mes études à la Faculté de mécanique et de mathématiques. Après le divorce, ce fut un sentiment de liberté - mon mari ne me pesait plus, j'avais quitté mes parents et j'ai essayé de subvenir à mes besoins en travaillant comme serveuse. Dans un bar, j'ai rencontré un homme qui a rapidement gagné ma confiance : il était poète et écrivain, il disait beaucoup de belles paroles. Bien sûr, je suis tombée amoureuse. Il n'était pas libre, mais il évitait d'en parler. Quand j'ai dit que nous devions alors arrêter de nous fréquenter, il m’a peloté et embobinée. Je l’avais prévenue que je n'avais jamais eu de relations sexuelles, mais il avait déjà commencé. J'ai compris ce qu'il me faisait, mais à cet instant il était difficile de dire non. Pendant un certain temps, je me suis même mise hors-circuit et j'ai prié à voix basse. Plus tard, il m’a dit que ça l’avait excité que je prie. Et moi je voulais mourir.

Je pensais que ça s'arrêterait là, mais il a insisté pour continuer. C’est à ce moment-là que j'ai été expulsée, je n’avais nulle part où vivre - et j'ai déménagé chez lui. Il m’a rapidement appris qu'il était polyamoureux et, bien qu'il ait rompu avec son ex-petite amie, a commencé à chercher de nouvelles femmes. Il me parlait en détail de chacune d’elles. J'ai essayé de me convaincre que le polyamour, c’est ok, mais je ne le pensais pas.
Pendant neuf mois, il m'a violée plus d’une fois et m'a même convaincu que j'aimais ça. Je voulais me faire du mal, me blesser, me punir. J'étais douée pour m’exploser la tête contre les murs dans des accès d'hystérie. J'ai compris que je devais partir, mais je ne suis pas partie : je croyais que c'était ce que j’avais choisi. Je m’y suis décidé seulement quand un autre homme est entré dans ma vie. Quand je suis arrivée pour récupérer mes affaires, il a pleuré toute la nuit. Il a faisait des choses terribles. Du type mettre mes robes parce que je lui manquais tellement.

Comment aurais-je pu comprendre que c'était de la violence ? Il me semblait que c'était une relation normale, car en un sens, c’était la première et la seule que j’avais eue. C'est peut-être une forme d’attachement à une personne né du traumatisme de la première expérience sexuelle. Peut-être aussi l’influence d’idées religieuses. Et c'était aussi la peur que personne d'autre ne m'aime.

Le salon

Ensuite, j'ai essayé des substances illégales pour la première fois, parce que je voulais oublier tout ce qui m'arrivait. J'ai réalisé tout à coup que je n'avais pas d'argent, de travail, de relations, la religion n’arrangeait rien, je devais payer pour la chambre – j’étais dans la mouise, et en plus accro. Je pensais que j'avais touché le fond et que je n'avais rien à perdre.

Et j’avais vraiment besoin d’un peu d'argent, au moins pour manger du fromage et des fruits. Cela ne plaisait pas d’être harcelée par un voisin dans l’appartement communautaire où je vivais. Cela ne me plaisait pas de ne pas pouvoir aider mes parents, et de leur demander de l’argent. Je me suis alors décidé pour une solution extrême, dont je connaissais l’existence depuis longtemps. J'avais une amie qui travaillait dans un salon de massage. J'ai cherché sur Internet où il y avait de la place. Je suis venue pour un entretien. Une fille m'a expliqué : « tu reçois le client, l’emmènes sous la douche, lui fait un massage, puis, grosso modo, tu le branles » — elle a ri au mot « branler ». Je ne me suis pas posé de questions. Je n'avais déjà rien à perdre — je me détestais tellement.

J’ai commencé quelques jours plus tard. Je suis arrivée dans la première équipe, c'était dans l'après-midi— j'ai fait connaissance avec les filles, écouté leurs conversations, réfléchi à la question de savoir si j’irai avec elles. Elles ont discuté de leurs hommes, parlé du temps, commandé de la nourriture, regardé des émissions de télévision. Ma première impression a été de trouver leur vie facile, je voulais aussi prendre part à cela.
Le premier client est arrivé vers cinq heures, il faisait déjà nuit. J'ai dû aller à deux avec une autre fille pour qu'elle me montre comment cela se faisait.

C'était un homme gras et poilu qui parlait mal le russe. Je l'ai regardé et j'ai pensé : « Qu'est-ce que c'est que ça, je dois faire ça, là maintenant ? » Je voulais faire demi-tour et m'enfuir, mais je me suis dit : « Qu'est-ce qui te prends ? C’est déjà commencé, tu es là ». J'avais honte devant les autres filles : elles peuvent le faire, mais pas moi ? Je me suis dit : « Tu es forte, fais-le ».

J’y suis allé et je l'ai fait.

Il a commencé à barguiner pour que nous enlevions notre culotte. Je tremblais de peur. C'était inconcevable pour moi de me déshabiller devant des hommes, je n'allais même pas à la plage en maillot de bain, car je trouvais indécent de me mettre nue. C’est contre moi-même que je me battais. 

Et puis j'ai pensé : « Eh bien, tu veux y aller ? » — alors j'ai vraiment voulu faire une sorte de voyage. Et je n’étais jamais allée nulle part avant cela

J’ai été aussi stupide que possible, ma partenaire a tout fait, m'a montré comment faire. Je me regardais et je détestais mon corps – parce qu'il ne peut pas bouger ainsi, qu'il ne sait pas et ne comprend pas ce qu’il fallait faire. Et aussi parce que je ne comprends pas ce qu'est le plaisir d'avoir des relations sexuelles avec un homme. Voilà tout ce que j’éprouvais.

J'ai compris que personne ici ne nous sauverait ou nous protégerait. Il y avait un bouton d’appel d’urgence, mais en pratique il ne fonctionnait pas. Personne ne se souciait de ce qui se passait derrière la porte fermée. C'était un penthouse en duplex avec jacuzzi et sauna, l'un des meilleurs salons de la ville. L’alcool et la toxicomanie nous étaient interdits, mais tout le monde buvait et consommait, moi y compris. C'est ainsi que nous essayions de faire face aux traumatismes quotidiens.

Les stimulants nous aidaient à tenir debout quand il y avait plusieurs quarts consécutifs. On disait que dans les autres salons, la tenancière apportait elles-mêmes la drogue aux filles. Elle reçoit 60 % des recettes, le reste est pour les femmes. 

Formellement, le sexe avec pénétration était interdit et on pouvait même être renvoyée pour cela. Mais des clients s'en moquaient. Pour parler franchement ils me violaient. Certains, cependant, essayaient de discuter. Une fois j'ai commencé à résister, comme on nous l'a appris, mais j'étais déprimée, et il m’a semblé qu'il partirait plus vite s'il était satisfait. Alors j’ai dit « vas-y ». Il a fait quelques mouvements et ça s’est terminé ainsi.

Ce n’est pas un travail

C'était de l'exploitation sexuelle. J'étais une prostituée. Ils ont acheté l'accès à mon corps. Je n'ai jamais été « travailleuse du sexe » parce que ce n'est pas du travail. La violence ne peut pas être un choix, le corps ne peut pas être une marchandise. La sexualité d'une personne fait partie de sa personnalité ; elle ne peut pas non plus être une marchandise. Par conséquent, il est faux de dire que c'est « le plus vieux métier du monde ». La prostitution n'est pas une profession. 

J’ai compris tout cela après avoir longtemps réfléchi. Ce n'est pas celle dont le corps est acheté qui est à blâmer, mais ceux qui créent une demande pour acheter le corps d’un être humain. Les coupables, ce sont ceux qui diffusent des images dans lesquelles une femme est objectivée et n'a aucun contrôle sur son corps — les proxénètes, les producteurs de porno.

Je sais que de nombreuses prostituées ont une opinion différente — elles disent que c'est leur choix personnel, qu'elles l’assument. Je tolère leur position, mais je crois qu’aucun être humain ne mérite cela. Je ne pourrai jamais dire que la prostitution est mon choixCette solution est souvent dictée par le besoin financier et la détresse sociale. On ne tombe pas simplement comme cela dans l'exploitation sexuelle — généralement, il y a un contexte, un traumatisme ou des difficultés qui rendent plus faible, plus vulnérable.

Les hommes qui sont venus me voir ne m'ont considérée que comme un objet sexuel. Aucun homme qui achète des services sexuels ne se préoccupe de la femme qu'il achète. Presque toutes celles qui se sont prostituées développent un syndrome de stress post traumatique. Il peut se manifester par des peurs sans fondement, des problèmes dans la sexualité, un mépris de soi, une dépression, des tendances suicidaires. Une des formes les plus effrayantes, ce sont les flashbacks, quand tu as l’impression que tu es de nouveau là-bas, et que tes souvenirs te submergent. Toute stimulation extérieure peut les déclencher : une odeur, la lumière rouge à l'intérieur, des voix masculines, l’alcool. Cela m'est arrivé lorsque j'ai entendu, par exemple, des collègues dire – dans mon nouvel emploi – qu’ils allaient maintenant voir les filles. C'est cruel pour moi de voir que les gens trouvent cela normal.

Lorsque je rencontre de nouvelles personnes, j'essaie de connaître leur attitude face à ce sujet. Pour moi, c'est un marqueur. La prostitution est encore un sujet tabou dans la société, parce qu'elle fait peur, parce qu'elle est inconnue. Plaisanter sur les prostituées, c'est possible, en parler dans les films, c’est possible mais c'est comme s'il était interdit d'en discuter publiquement. Les gens croient que s'ils se comportent d'une certaine manière, il ne leur arrivera rien de mal. C’est plus rassurant pour eux de penser : si tu ne portes pas de jupe courte, tu ne seras pas violée, et si tu as de hautes qualités morales, tu ne vendras jamais ton corps. Pour justifier ceux qui achètent des corps, ils disent : « si le chienne ne le voulait pas, le chien ne la saillirait pas ». J'ai aussi entendu cet argument : « Elles aiment ça ! » Comme s’il s’agissait de femmes dépravées. Pourquoi les gens pensent-ils cela ? Ils ont été endoctrinés par les médias, les films, les vidéos, la pornographie. Moi je peux dire que cela peut arriver à n'importe qui. Indépendamment du sexe, de l'âge, de la religion et de ce qui s’est passé avant.

Les gens ne savent pas ce qui se passe de l'autre côté. Ils voient une image clinquante qui leur est inspirée par ceux qui vivent de l’exploitation sexuelle - proxénètes, producteurs de porno. On voit sur internet des interviews anonymes d’escorts, elles voyagent sur des yachts, se baignent dans des jacuzzis, couchent de temps en temps avec des hommes âgés. Parfois, ça arrive, ce n’est pas des vieux, ils sont mêmes beaux. Ces histoires, bien sûr, ne sont pas vraies et, très probablement, payées. Et les voix des vraies survivantes se noient dans ce bruit, elles ne sont pas entendues. Aucune somme d'argent dans le monde ne peut valoir les séquelles de ce à quoi elles ont été confrontées. Et pour se libérer, il leur faut des ressources qu’elles n’ont pas toutes.

De toutes celles que je connais, aucune n’y a trouvé de plaisir. Quand vous stimulez le pénis d'un homme que vous voyez pour la première fois de votre vie avec vos mains, vous ne pouvez pas avoir de plaisir. Le sexe est une chose subtile et intime, il a besoin d’un contexte particulier. Le consentement est nécessaire.

Quand je demande aux femmes pourquoi elles ne partent pas, je n’entends qu’une réponse : comment vais-je nourrir ma famille ? comment envoyer de l'argent à ma mère ? Comment payer mes études ? Et je peux les comprendre : en une semaine dans le salon, il était possible de gagner jusqu'à 40 000 roubles [570 euros].

Après

Les relations qui s’établissent entre les femmes dans le salon sont aussi fortes qu'elles peuvent l’être en prison, ou dans un camp — lorsque vous avez besoin de survivre ensemble et que chacun sait à quel point l'autre est un problème. Nous nous entraidions pour les clients difficiles, nous amenions de la nourriture, nous nous réveillions au besoin, nous convenions du moment de dormir, nous nous couvrions. Nos relations étaient bonnes. Au salon, j’ai eu un tas de cadeaux d'anniversaire. Nous échangions sur notre vie à l’extérieur : nous discutions des gars, de ceux dont on pouvait apprendre quelque chose, nous nous entraidions pour les études.

Un jour, un ami d'université m'a invité à un festival en plein air : techno, transe, camp de tentes, une belle plage. J’y suis allée pour me changer les idées. Là, j'ai rencontré une bande de gars et un homme qui m'a aidé à en sortir.

À tous ceux qui me demandaient ce que je faisais, je répondais que je branlais les bittes - et j’observais leur réaction. Je me sentais si mal que je voulais crier à l'aide. Je voulais que quelqu'un m’aidât, m'en sortît. Et l'un des gars m'a demandé à quel point j'aimais ça. Il a dit « Alors peut-être que tu peux sortir de là ? ».

Il est devenu mon ami et il m’a accompagné dans cette période, quand j'ai écrit à la tenancière que je partais, quand je cherchais un nouvel emploi. Il a dit que j'étais une femme remarquable, que je pouvais me réaliser. D'autres proches se sont également manifestés. Grâce à eux, j'ai pu m’en sortir. J'ai eu une chance terrible. J'ai trouvé des gens qui m’estimaient - et ce fut le début de ma guérison.

J'ai concentré toute mon énergie dans des activités sociales. J'ai trouvé un projet de réduction des risques pour les usagers de drogues dans le cadre d'un service VIH, je m'y suis portée volontaire, puis j'ai appris à être consultante - je teste les gens, je leur délivre des certificats pharmaceutiques, je les accompagne au centre de lutte contre le sida. Je voulais aider ceux qui étaient mes pareils. 

Après le salon, j'ai dû reconsidérer radicalement mon point de vue sur les relations entre les sexes. Avant, j'avais des idées stéréotypées sur ce qu’est une femme, ce qu'elle devait faire et ce qu'elle ne devait pas faire. Mais ce que j'ai vu dans le salon ne cadrait pas avec ce monde. Je suis donc venu au féminisme, j'y ai trouvé des réponses à mes questions, j'ai appris ce qu'est l'exploitation sexuelle. Mes amis et moi avons organisé une initiative pour aider les survivantes, et rencontré des collègues du fonds La maison sûre («Безопасный дом».). Maintenant, je suis engagée dans l’accompagnement social des victimes. J'ai retrouvé l’amie d'enfance qui m’avait appris l'existence des salons et lui ai proposé de l'aider.

Je suis également entrée à l’école professionnelle d'informatique et j'ai déjà trouvé un nouvel emploi - je recrute des informaticiens. Quand j'ai réalisé que je pouvais me débrouiller professionnellement, cela m'a donné de la force. Je trouve attrayante l’idée de pouvoir ainsi gagner autant que je l'ai fait dans le salon, d’être quelque chose par moi-même, de n’avoir pas été créée pour branler.

Je suis toujours prête à raconter mon histoire, car il est important de montrer par mon exemple qu'il est possible de changer de vie, que les victimes ne sont pas seules, que leur voix se fait entendre et qu'elles peuvent recevoir de l'aide. À l'avenir, j'aimerais vivre sans cacher mon passé, mais jusqu'à maintenant je ne peux pas me le permettre.

***

Il existe deux modèles de lutte contre la prostitution : punir celui qui vend son corps, punir celui qui l'achète. Le second est le modèle scandinave ou suédois et a été adopté pour la première fois en Suède en 1999, puis également en Norvège, en Islande, en Irlande du Nord, au Canada, en France, en Irlande et cette année en Israël.

En Russie, c’est le plus souvent les personnes qui se prostituent que l’on punit : se livrer à la prostitution est une infraction administrative, passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 2000 roubles [22 euros]. Le client n'est pas puni. L'incitation à la prostitution est un crime, mais en 2019, seules 50 procédures de ce type ont été ouvertes dans le pays, et 286 autres au titre de l'article sur l’organisation d’une activité de la prostitution, selon le département judiciaire de la Cour suprême de la Fédération de Russie).

L'incitation à la prostitution est une composante de la traite des êtres humains, qui est également réprimée par le code pénal russe - mais seules 14 procédures pénales ont été engagées à ce titre en 2019. Cela n'est pas surprenant : la Russie n'a toujours pas de loi qui organiserait l’ensemble de la prévention de la traite des êtres humains dans le pays, bien que selon un accord des États membres de la CEI de 2005, elle s’y soit engagée (tous les pays de la CEI l’ont fait sauf la Russie).

Iekaterina Fomina / Traduction Daniel Mathieu / Titre original : Aucune de celles que je connais n’y a trouvé du plaisir

Ci-après l'interview vidéo de Tamara par Glasnaïa :

La violence ne peut être un choix, le corps ne peut être une marchandise © Glasnaïa (sous-titres en anglais).

Takie Dela (28 septembre 2020) ) - Glasnaïa (27 septembre 2020)

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