Toxicomanie, Russie : que faire en temps de pandémie ?

Accompagner les toxicomanes malgré le confinement, distribuer des seringues stériles, continuer à défendre les droits aux soins et aux traitements, c'est ce qu'a fait la fondation Andreï Rylkov.

J’ai déjà parlé de la fondation Andreï Rylkov dans ce billet. J’y reviens, sans informations très récentes, mais je voudrais indiquer ici comment elle continue à apporter une aide aux toxicomanes de Moscou pendant la pandémie de covid-19. Le lecteur attentif se souviendra que Rylkov (Фонд имени Андрея Рылькова (ФАР), Andrey Rylkov Foundation for Health and Social Justice) est une des rares organisations en Russie à continuer à défendre l’introduction des traitements de substitutions aux opiacés pour les toxicomanes, à demander que la naloxone, un antagoniste des récepteurs de la morphine qui permet de traiter les overdoses, soit en vente libre, et plus généralement à lutter pour le respect de leurs droits et contre les discriminations.

Elle distribue des seringues stériles et des préservatifs pour lutter contre la propagation du VIH, ainsi que des lingettes désinfectantes et des produits d’hygiène. Elle met également à disposition des tests de grossesse, et des tests salivaires pour le VIH et l’hépatite C, avec, depuis 2016, un minibus qui se déplace dans différents quartiers de Moscou. Elle accompagne les toxicomanes dans leurs démarches administratives, notamment pour refaire des papiers, dans les relations avec la police, et pour l’accès aux soins et aux traitements, soins de santé ou sevrage.

Elle les assiste également dans les procédures judiciaires, jusque devant la cour européenne des droits de l’homme, avec par exemple comme suite  cet arrêt, où la cour a condamné la fédération de Russie pour avoir déchu une toxicomane de son autorité parentale à l’égard de ses trois enfants en raison de sa toxicomanie, sans avoir pris en considération le fait que l’intéressée ne s’était jamais vu reprocher d’avoir négligé ses enfants, qu’elle avait entamé une cure de désintoxication, et qu’elle n’avait, semble-t-il, jamais fait l’objet d’avertissements concernant ses problèmes de drogue ou de mesures d’aide.

Donner de l'espoir (vidéo de la fondation Andreï Rylkov) © Drugreporter

Le 30 mars, la ville de Moscou est entrée en quarantaine pour stopper l'épidémie de covid-19 - un régime de congés forcé, avec l’arrêt de la plupart des activités économiques, et l’obligation pour les Moscovites ne travaillant pas dans les secteurs clés de rester chez eux. Elle a commencé à en sortir le 9 juin. Pendant cette période, les utilisateurs de drogues, dont une majorité est dans une situation de vulnérabilité ou d’exclusion, ont vu leur situation se dégrader : beaucoup ont perdu leur emploi ou leurs ressources et les risques liés à l’achat de drogue ont augmenté avec l’interdiction de sortir et les changements intervenus dans les trafics. 

La fondation Andreï Rylkov a du réduire ses interventions mais ne les a pas interrompues. Elle a maintenu sa permanence téléphonique — la ligne « narcophone », qui répond de 10 à 22 heures —, et continué ses distributions, sous la forme de livraisons respectant les gestes barrières, dans des endroits convenus, trois à quatre fois par semaine. Mais les contacts ont.été malgré tout moins nombreux qu’auparavant, et la continuité de l’accompagnement souvent rompue. 

Elle a procédé à deux enquêtes sur la situation des toxicomanes à Moscou pendant la pandémie, l’une auprès de plus de 400 personnes, la seconde auprès de plus de 200. 10 % de ceux qui ont répondu à la première ont ainsi indiqué qu’ils respectaient pas le régime d’auto-isolement, 57 % qu’ils s’efforçaient de le faire, sans pouvoir toujours le respecter, et 33 % qu’ils étaient complètement confinés chez eux. Sur les 225 toxicomanes qui ont répondu à cette question dans la seconde enquête, 37,3 % ont continué à consommer comme auparavant en prenant davantage de risques pour acheter. 8,2 % bénéficiaient d’un laisser passer, comme coursier par exemple, qui leur permettait de se déplacer et d’acheter sans difficulté particulière. 23,2 % se sont abstenus d’acheter de la drogue, sans rencontrer de problème de dépendance. 7,2 % ont arrêté leur consommation avec un syndrome de manque. 

Avec la pandémie, les possibilités de bénéficier d’un accompagnement professionnel pour le sevrage, ou de se désintoxiquer dans un établissement médical dans des conditions sûres se sont considérablement réduites. Le principal centre permettant de le faire sans assurance médicale et sans être enregistré administratif, la clinique du Centre scientifique national de narcologie de Moscou a notamment été partiellement fermé, pour des cas de covid-19. Cela a été le cas aussi d’autres établissements. La fondation Rylkov a saisi le ministère de la santé de la ville de Moscou de tels refus de prise en charge, 

Meduza (2 juin 2020) - Global giving

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