Russie, mortalité, 2020

In memoriam Anatoli Vichnevski

Les statistiques démographiques provisoires pour 2020 de la fédération de Russie ont été publiées par Rosstat, le service fédéral des statistiques, et elle viennent comme chaque année d’être commentées dans Demoscope weekly, le journal internet de l’Institut de démographie, par Iekaterina Chtcherbakova.

J’attendais ce moment pour revenir sur la question de la surmortalité liée au covid en Russie, parce que ses analyses m’inspirent confiance : elles sont claires, convaincantes, étayées non par un chiffre dont on ne connait pas l’origine, mais par des tableaux où le total des lignes est bien égal au total des colonnes, cela me rassure. Je reprends aussi ses graphiques, en traduisant les légendes, ils me semblent toujours parlants. 

C’est également malheureusement l’occasion de mentionner le décès, il y a deux mois, du directeur de l’Institut de démographie, le professeur Anatoli Grigorievitch Vichnevski. Il est mort le 15 janvier dernier du covid. Il fut un grand démographe soviétique et russe, à la hauteur de celui qu’a été Alfred Sauvy pour ma génération et celles qui l’ont précédées. Il était aussi un ami de la France. Il fascinait les démographes et les sociologues de son pays, il nous était ouvert, sympathique, chaleureux. Et il a écrit aussi plusieurs romans, dont les Lettres interceptées, traduites en français et publiées par Gallimard, les lire est peut-être le bon moyen d’apprendre à le connaitre. 

C’était un homme extraordinaire. Parlons aussi de la mort des Russes ordinaires, encore une fois. 

Selon ces statistiques provisoires de Rosstat, 2 124 500 décès ont été enregistrés en 2020 en Russie, soit une augmentation de 18 % et de 323 000 en chiffres absolus par rapport à 2019. Le taux brut de mortalité augmente de plus de deux points, passant de 12,3 ‰ en 2019 à 14,5 ‰ en 2020. 

C’est bien sur une augmentation considérable. Elle rompt la tendance continue à la basse constatée depuis 2003, et fait revenir à un niveau comparable à des années noires, celles du début des décennies 1990 et 2000, où la Russie était en proie à une crise sociale et économique violente. Par l’ampleur de l’augmentation constatée d’une année sur l’autre, elle n’a qu’un précédent depuis la guerre, l'année 1993, deux ans après l’effondrement de l’Union soviétique. 

Nombre de décès et taux de mortalité en Russie de 1960 à 2020 © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly) Nombre de décès et taux de mortalité en Russie de 1960 à 2020 © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly)

S’il en était besoin, la comparaison, mois par mois, du nombre des décès en 2019 et en 2020 confirme le lien avec l’épidémie de covid. On distingue bien en effet sur le graphique qui suit, les deux vagues de l’épidémie : la première, entre mai et juillet, que l’on peut juger rétrospectivement modérée, et la seconde, beaucoup plus brutale, de septembre à décembre. Pour les deux derniers mois de l’année, le nombre des décès a été supérieur de plus de moitié à celui de l’année précédente. Cette vague s’est poursuivie en 2021, elle reflue maintenant. En revanche, on ne trouve pas dans ces courbes la trace de l'épidémie de pneumonies communautaires qui avait été dénoncée au début de l'année, et dont on disait qu'il s'agissait en fait de cas de covid. Cela ne veut pas dire qu'il n'y en a pas eu, mais certainement pas avec l'ampleur qui leur était prêtée.

Nombre mensuel de décès en 2020 et 2015-2019 (moyenne) © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly) Nombre mensuel de décès en 2020 et 2015-2019 (moyenne) © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly)

Iekaterina Chtcherbakova fait ensuite dans son analyse une comparaison de la surmortalité en Russie en 2020 avec celle des pays de l’Union européenne (27 pays), en prenant cette fois comme base de comparaison la moyenne des décès sur 4 ans, de 2016 à 2019. On retrouve les deux vagues, décalée d’un mois pour la première. Elle sont aussi moins espacées en Russie que dans l’UE. Mais on voit que nous avons aussi connu une deuxième vague plus violente que la première, dans des proportions qui malgré tout restent comparables.

Nombre mensuel de décès en 2020 en Russie et dans l'Union européenne (27 pays) © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly) Nombre mensuel de décès en 2020 en Russie et dans l'Union européenne (27 pays) © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly)

On sait que la série des décès de la covid publiée au jour le jour par la cellule de crise gouvernementale est notoirement sous-estimée, je l’ai évoqué dans plusieurs billets, dont celui-ci, je n’y reviens pas. Rostatt publie maintenant mensuellement une statistique des décès des personnes atteintes de la covid, que la maladie ait été confirmée par l’analyse virologique, ou seulement par le diagnostic clinique. Elle distingue, dans une casuistique complexe, mais qui correspond aux approches de la thanatologie russe, les quatre situations figurant dans la légende du graphique qui suit, et notamment celle des patients atteint de la covid-19, mais pour lesquels cette maladie n’a pas été la cause du décès, et n’a pas non plus été la cause de l’aggravation d’une autre pathologie. 

J’ai plutôt tendance à croire, dans la limite de l’incertitude statistique, que cette série est fiable, notamment parce que la pratique des autopsies généralisée en Russie. Elle est en tout, comme je l’indiquais en introduction, ventilée entre régions, ce qui lui donne de la cohérence et permet d’aller plus loin dans l’analyse. 

Nombre mensuel des décès de personnes ayant contracté la covid-19 © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly) Nombre mensuel des décès de personnes ayant contracté la covid-19 © Iekaterina Chtcherbakova (Demoscope weekly)

Sur cette base, entre avril et décembre 2020, il y a eu, toutes catégories confondues, 162 429 décès de personnes pour lesquelles un diagnostic d'infection à coronavirus COVID-19 avait été établi, avant, ou après la mort, soit un taux de décès de 111 pour 100 000 habitants. C’est bien sur un chiffre énorme, très supérieur au chiffre transmis par le gouvernement russe à l’OMS, 57 019. Il reste à expliquer plus précisément l’écart par rapport à la surmortalité sur l’année, de plus ou l’ordre de 300 000. Cela se fera, je pense, la démographie est une science exacte. 

Демоскоп Weekly (22 février / 7 mars 2021)

Le professeur Anatoli Vichnevski en 2017 © Alekseï Kouprianov wikicommons Le professeur Anatoli Vichnevski en 2017 © Alekseï Kouprianov wikicommons

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