Russie, Covid-19: combien de morts en plus?

103 036, c'est une estimation, entre avril et septembre, pour un pays de 146 millions d’habitants, dont 55 671 décès de personnes dont on est sûr qu’elles avaient contracté le covid-19. Les autres ont pour partie été victimes de la désorganisation du système de santé liées à la crise sanitaire.

Deux articles de la presse internet russe, le premier dans Mediazona, le second, dans Meduza, me donnent l’occasion de revenir sur la question de la surmortalité liée au covid en Russie. Je l’avais déjà abordée, s’agissant de la ville de Moscou, dans plusieurs billets, dont celui-ci, et celui-là, peut-être plus imprudent. Elle est maintenant mieux connue des lecteurs français, avec notamment cet article de Benoit Vitkine, restituant les travaux du démographe russe Alekseï Rakcha. 

J’invite ceux qui comprennent le russe, plutôt que de continuer à me lire, à aller directement à la source, l’article de Mediazona. Il est sérieux, et propose de plus une carte infographique qui permet de connaitre la situation de chaque région, et son évolution dans la période récente.

C’est une banalité de le dire — il en faut —, la Russie est un pays homogène, mais immense, et où les distances décident de la temporalité des phénomènes économiques, sociaux, et aussi sanitaires. On ne peut comprendre ce qui s’y passe sans avoir les outils permettant d’appréhender cette polyrythmie. Cette carte en est un, et pour continuer à bonir, elle est interactive, ceux qui ne comprennent pas le russe mais aiment bien que cela bouge quant on clique y trouveront aussi satisfaction. Elle est reproduite en fin de billet, dans une version figée.

Pour les autres, je continue. Que faut-il retenir de ces articles ?

1/ Depuis le début de l’épidémie de covid-19, la surmortalité a été de 120 000 décès. Ce chiffre correspond à la période de 7 mois allant d’avril à octobre 2020. Pour celle allant d’avril à septembre, à laquelle je me limiterai dans la suite de ce billet, pour faciliter la comparaison avec d'autres séries, il y a 103 036 décès en surnombre par rapport à la moyenne des cinq dernières années. 

Sur ces 103 036 décès en surnombre, 55 671 sont selon le service fédéral des statistiques, Rosstat, des décès de personnes infectées par le SARS-CoV-2, que celui-ci en soit la cause directe ou non. Cette statistique est publiée avec retard, elle exploite notamment les résultats d’autopsie. La cellule covid-19 gouvernementale publie chaque jour une autre série, celle des décès enregistrés la veille. D’avril à septembre, le nombre cumulé de ces décès est de 20 698. 

2/ Le nombre des décès publiés par la cellule gouvernementale est manifestement sous-estimé, dans un rapport probablement de un à deux à un à trois. Il n’y a guère plus à en dire : c’est une tricherie, habillée d'éléments de langage technocratiques, le même genre d'omission que celle qui a conduit la France à publier pendant quelques semaines des statistiques des décès n’intégrant pas ceux qui avaient eu lieu dans une maison de retraite. C'est anormal et regrettable, d'autant plus que ce sont ces chiffres qui sont transmis à l’OMS et qui apparaissent dans les bases statistiques internationales. Plus personne n’est dupe, mais la série continue. 

3/ Il n’en est pas de même de l’écart entre les 55 671 décès de personnes infectées par le SARS-CoV-2, selon Rosstat, et les 103 036 décès en surnombre par rapport à la moyenne des années précédentes. Il peut s’expliquer :

- à nouveau, par la dissimulation de certains décès liés au covid-19. Cela semble être toujours le cas dans certaines régions, puisse leur nombre diminuer. 

- mais aussi, par d’autres causes. La surcharge du système de santé, l’encombrement des urgences ont aussi leurs conséquences sur d’autres affections, par exemple, les infarctus et les accidents vasculaires cérébraux — je cite ces deux pathologies parce qu’elles sont la cause d’un nombre important de décès en Russie, 54 700 en 2019 pour les premiers, 84 800 pour les seconds, et que leur prise en charge par les secours d’urgence ne s’est améliorée que récemment ; un recul est possible, en fait presque certain.

Si cette hypothèse, évoquée par Alekseï Rachka, est exacte, une partie de la surmortalité est donc liée à la crise sanitaire, sans avoir pour cause la covid-19. Ma conviction est que le système de santé russe a plus d'adaptabilité et de capacités de redéploiement que le nôtre, mais qu'il le paie plus cher, parce qu'il a moins de moyens.

4/ Le travail fait par Mediazona montre aussi la variété de la situation des régions. Dans une partie d’entre elles, par exemple Touva, Komi, Saint-Pétersbourg, la ville de Moscou, l’oblast de Moscou et Magadan, il n’y a pas d’écart significatif entre la statistique des décès fournie par Rosstat et la surmortalité. Dans d’autres, l’écart est élevé, notamment en Bachkirie, à Lipetsk, dans l’oblast de Leningrad, ainsi qu'en Tchétchénie et au Tatarstan. À nouveau, une partie de ces écarts est liée à l’occultation d’un certain nombre de décès liés au covid. Mais les inégalités entre régions, et la plus ou moindre capacité de leurs hôpitaux à faire face à la crise sanitaire jouent aussi. La ville de Moscou dispose de moyens importants, et les a mis sur la table. Ce n’est pas le cas de toutes les régions. 

5/ Un autre intérêt de la carte de l’article de Médiazona est de permettre de visualiser les évolutions dans le temps de la situation des régions, et leur diversité. Elle est étonnante : quelques unes sont relativement épargnées, d’autres très fortement touchées. Certaines ont connus deux vagues, d’autres une. Pour certaines, c’est la première qui a été forte, pour d’autres la seconde qui l'est. Et les cycles et ces secousses ne se superposent pas. Cela montre la complexité de la diffusion de l’épidémie dans ce pays immense. Et inquiète sur sa durée possible.

6/ Autre touche plus qu'inquiétante, si, à la fin octobre, la situation épidémiologique parait maîtrisée à Moscou, qui a été pendant la première vague le cœur de l'épidémie, l'augmentation de la surmortalité est forte en octobre pour l'ensemble de la Russie, elle l'est particulièrement dans certaines régions excentrées et fragiles, comme le kraï de l'Altaï. C'est la courbe en rouge du graphique que j'ai fait apparaître, après avoir cliqué sur ce territoire, dans le quadrant inférieur droit de la carte interactive que je reproduis ci-dessous. 

Surmortalité en Russie pendant l'épidémie de covid-19. Carte interactive de Mediazona © Mediazona Surmortalité en Russie pendant l'épidémie de covid-19. Carte interactive de Mediazona © Mediazona

Meduza (23 novembre 2019) - Mediazona (23 novembre 2020)

 

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