Russie, vaccination: pourquoi cette méfiance?

Alors qu'elle est parmi les premiers pays à avoir développé des vaccins contre la Covid-19, la Russie est en retard pour la vaccination de ses citoyens. Un article de Levada analyse les raisons de leur réticence.

J’ai fait état dans plusieurs billets, en contrepoint de l’idée maintenant admise que la Russie avait eu une « victoire géopolitique » avec le développement du vaccin Spoutnik V, de l’échec, ou du moins du retard pris à l’intérieur du pays dans la campagne de vaccination contre la covid-19. Ce retard n’est pas comblé, notamment par rapport aux États-Unis (pour oser cette comparaison avec un pays qui, quelles que soient les faiblesses de son système de santé, a su développer et produire des vaccins et vacciner plus du tiers de sa population). Le graphique suivant illustre ces écarts et leur évolution. 

 © Daniel Mathieu Données et support graphique Our world in data. © Daniel Mathieu Données et support graphique Our world in data.

La principale explication de cet « échec national » est la réticence des Russes à l’encontre de la vaccination. Elle est analysée de façon détaillée par le sociologue Denis Volkov dans un article exploitant les résultats d’enquêtes et de groupes d’expression réunis par le centre Levada. J'en fais ici pour mes lecteurs une synthèse. 

En août 2020, 38 % des Russes étaient prêts à se faire vacciner, 54 % y étaient opposés. L’écart est important, et supérieur à celui observé dans d’autres pays. Surtout, il s’est accru par la suite, comme le montre le graphique suivant, alors que l'on aurait pu penser qu'il se résorberait au fur et à mesure que les informations disponibles sur les vaccins seraient plus complètes. En fait, la part des réponses favorables à la vaccination est tombée en avril 2021 à 26‌ %, et même en y ajoutant les 10 % de personnes qui déclarent avoir été déjà vaccinées, on ne retrouve pas le niveau de l’été. La part des personnes qui y sont opposées est quant à elle passée à 62 %, au détriment, principalement, des indécis. 

 © Levada © Levada

Selon Denis Volkov, parmi les personnes les plus disposées à se faire vacciner, deux profils se dégagent : d’une part ceux qui craignent de contracter le covid-19, plus souvent des personnes âgées, ceux dont une connaissance ou un proche a été malade ou en est décédé, ceux qui croient à une origine nature plutôt qu’humaine du SARS-CoV-2 ; et d’autre part ceux qui font confiance aux autorités et ne remettent pas en cause le bien-fondé des initiatives gouvernementales. Ces deux groupes se recoupent, mais dans aucun des deux il n’y a de majorité pour la vaccination. 

Ceux qui sont le plus souvent défavorables à la vaccination sont les jeunes — à cause du sentiment qu’ils ne sont pas concernés par la covid-19, ceux qui adhèrent aux théories du complot et pensent que le coronavirus est une nouvelle arme biologique, ceux qui expriment l’opinion que le pouvoir en fait trop, et teste la résistance de la population à des mesures d’exception. 

Les groupes de discussion ont aussi fait apparaitre que les circonstances du développement du vaccin russe, Spoutnik V, et la propagande qui a été faite autour de cette réussite de la science russe semblent avoir joué dans le rejet de la vaccination. Il serait ainsi entretenu par le sentiment que le vaccin a été développé trop rapidement, que les différentes étapes cliniques n’auraient pas été respectées, et que ce qui serait en cours, c’est un test à grande échelle sur la population, situation dans laquelle il vaut mieux attendre, pour « ne pas être les lapins de histoire ».

Cette attente peut durer. On peut attendre aussi longtemps que l’on n’est pas malade. On peut attendre de savoir vraiment s’il y a eu ou non des cas de complications après la vaccination. Ou que les autorités tiennent un discours clair. Ou qu’elles arrêtent d’en parler, et que le problème disparaisse de lui même. Cet attentisme, plus qu’une radicalité anti-vaccinale ou la croyance dans des solutions alternatives, comme la prévention du covid-19 par la consommation de lait de chèvre, est semble-t-il un des principaux facteurs du retard pris dans la vaccination. 

Denis Volkov fait également un lien avec la défiance des Russes à l’encontre des informations officielles et de ce qui vient d’en haut. Il y a ainsi en près de trois fois plus de personnes prêtes à se faire vacciner parmi les partisans de Vladimir Poutine que parmi ses adversaires (33% contre 12%). Les réticences à la vaccination exprimeraient un scepticisme à l’égard des autorités, une prise de distance que Levada observe depuis plusieurs années, et qui a probablement des racines plus anciennes dans l’opinion russe.

L’analyse se renverse, et le sociologue relève l’absence d’engagement massif des autorités en faveur de la vaccination. Elles savent pourtant communiquer avec succès et avec efficacité pour les bonnes causes, comme elles l’ont montré lorsqu’il s’agissait de faire voter les amendements à la constitution. Cette fois, le signal n’a pas été donné, la vaccination du Président de la Fédération a et l’appel à la vaccination qu’il a fait lors de son adresse au Parlement en avril ont été trop tardives.

Les explications de cette prudence sont à trouver : volonté de ne pas heurter l’opinion, qui avait réagi aux mesures prises au printemps (quarantaine, restrictions à la circulation, fermeture des entreprises et des écoles,…) avec une baisse pendant plusieurs mois de la popularité de Vladimir Poutine en dessous du seuil de 60 % ; acceptation d’une situation qui permet d’exporter des doses de vaccins, et de marquer des points « géopolitiques » ; ou manque de conviction dans l’efficacité des vaccins de la part du personnel politique russe, dont j’ajouterai à l’article de Denis Volkov qu’il est plus habitué à la manipulation des théories du complot qu’à la médecine probante.

Levada (18 mai 2021)

 

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