Daniel AC Mathieu
Administrateur civil
Abonné·e de Mediapart

285 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 oct. 2021

La démocratie, une affaire russe - (1) Un point de vue allemand

Une traduction d’un texte de Jens Siegert, ancien directeur du bureau de la fondation Heinrich Böll à Moscou.

Daniel AC Mathieu
Administrateur civil
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La question de la transition de la Russie vers la démocratie est une de celles qui m'ont fait créer ce blog, je l’expliquais dans un de mes premiers billets, le vingtième. Je traduis dans celui-ci un texte de Jens Siegert sur ce sujet. Ce n’est pas que je reprenne à mon compte toute son analyse, il n’en a de toute façon pas besoin, c’est plutôt pour montrer qu’il est possible d’aborder cette question comme il le fait en se la posant de l’intérieur — du point de vue des Russes — plutôt qu’en plaquant du déjà pensé de l’extérieur — du point de vue occidental. Nous ne savons pas bien faire cela, nous Français, il est bon qu’un Allemand nous donne des leçons. J’atténue au passage la rigueur de ce propos en renvoyant à cet article de Marlène Laruelle paru en 2008 dans le Monde diplomatique, il le mérite, et traite aussi de ces sujets. 

Jens Siegert a publié ce texte sur le site de la fondation Heinrich Böll, dont il a été le directeur du bureau de Moscou. Il s’inspire du chapitre sur la démocratie de son livre Im Prinzip Russland. Eine Begegnung in 22 Begriffen [La Russie en principe. Une rencontre en 22 concepts] Je signale au passage avoir buté sur la traduction du mot Affäre [affaire], qui revient à plusieurs reprise et évoque une relation amoureuse faite de séparations et de rabibochages, j’ai tourné autour du pot. La fondation Heinrich Böll est quant à elle liée aux Verts allemands. Elle est menacée d'être déclarée organisation indésirable par le ministère de la justice russe.

La démocratie en Russie : 30 ans en vain ? 

La démocratie est « un projet laborieux d'apprentissage et d'auto-éducation qui ne peut être mené à bien du jour au lendemain et certainement pas à elles-seules par des puissances extérieures », écrit l'historienne Hedwig Richter dans son livre La démocratie. Une affaire allemande [Demokratie. Eine deutsche Affäre]. On considéra longtemps l’Allemagne comme un pays qui ne pouvait s’améliorer de ce point de vue, et les Allemands comme non prêts ou même non faits pour la démocratie. On entend exactement les mêmes arguments à propos de la Russie — en Russie, de la part de Russes, mais aussi à l'étranger. 

La relation [Affäre] russe avec la démocratie a en fait été jusqu'à présent plutôt malheureuse. Chaque fois que le pays s’abandonna un tant soit peu à la souveraineté du peuple, généralement en pleine crise, la restauration ne se fit pas attendre. Les dirigeants autoritaires soutinrent alors que ce n'était pas la crise, mais les aberrations démocratiques qui avaient plongé le pays dans le désordre et le chaos. On montrait ainsi une fois de plus que la démocratie n'était pas le lot ce pays si particulier, et que le peuple russe n’était pas fait pour la démocratie. 

La preuve la plus récente en aurait été la désintégration de l'Union soviétique, dont Mikhaïl Gorbatchev et sa politique d'ouverture, avec la pérestroïka, seraient tenus pour responsables. Selon ce narratif, seul Vladimir Poutine put stopper d’une main de fer, après les années 1990 chaotiques de Boris Eltsine, l’effondrement imminent de la Russie. En bref : les réactionnaires considèrent toute liaison [Affäre] sérieuse entre la Russie et la démocratie comme une mésalliance fatale. 

La première de ces liaisons fut tardive. A cause de l'incapacité de l'empire tsariste à répondre aux défis des temps modernes, une première révolution eut lieu en 1905. La pression sur le tsar Nicolas II, qui ne voulait pas de réformes, et était peut-être aussi incapable d’en faire, fut si grande qu'il approuva une constitution, la première de l'histoire de la Russie. Mais après quatre courtes tentatives et quatre chambres, de moins en moins représentatives, c’en fut bientôt la fin. La guerre d'abord, puis la révolution en sonnèrent le glas. 

La deuxième tentative, après la révolution de Février 1917, s'acheva encore plus rapidement. Le nouveau gouvernement démocratique hérita d’un pays saigné, presque en faillite, mais aussi politiquement déchiré. En novembre, les bolcheviks prirent le pouvoir. Eux aussi, ils dirent plus tard avoir sauvé le pays du chaos et de la désintégration. Ce qui fut nouveau dans leur régime, cependant, c'est qu'ils prétendirent agir au nom de la démocratie, et même d'une démocratie meilleure et plus juste. Nombreux sont ceux qui crurent à cette nouvelle forme démocratique, également parce que le système politique de l'État qui allait s’appeler Union soviétique présentait factuellement de nombreux signes d'une entité démocratique : des élections, un parlement, des tribunaux apparemment indépendants et même plus tard, à partir de 1936, sous Staline, une constitution. Mais tout cela ne fut qu'une façade. Bientôt, seul Staline détermina ce qui advenait au pays, qui était autorisé à vivre et aussi qui devait mourir.

Après sa mort et à cause de l'horreur suscitée par la frénésie sanglante de ce parti et de ces services secrets se dévorant eux-mêmes, suivit une brève période de dégel. On ne tuait plus arbitrairement et systématiquement, on emprisonnait seulement (la plupart du temps). Ce qui nous amène à un autre forme d’engouement [Affäre] pour la démocratie, celui d'une partie de la Russie, les dissidents. 

Les dissidents trouvèrent une astuce simple mais efficace pour démasquer le régime. Ils s’adressèrent aux dirigeants communistes, qui prétendaient gouverner au nom du peuple : nous avons une constitution, nous avons des lois, nous voulons juste faire valoir ces droits. Ils développèrent ainsi un langage du droit.

En apparence, le pouvoir soviétique sut garder le contrôle, grâce à la répression. Par rapport à la population totale, les dissidents ne furent jamais nombreux. Mais en se référant aux droits (démocratiques), ils semèrent une graine qui germa 20 ans plus tard. 

L’expérience [Affäre] suivante qu’eut la Russie avec la démocratie commença avec la pérestroïka. Les mouvements nationalistes s’affirmèrent à la périphérie de l’URSS, parfois fortement (Ukraine et pays baltes), parfois moins (notamment en Asie centrale). En Russie la question des victimes de la terreur stalinienne revint au premier plan. Surtout, il y avait cette menace de l'incapacité, sinon de l'économie soviétique, du moins de la très modeste prospérité qui l’accompagnait à se maintenir. La démocratie attirait, car elle était perçue en Russie comme un élément d’un système qui promettait aussi une vie matérielle meilleure. Les mouvements de masse mirent rapidement à genoux une dictature fatiguée. 

Vladimir Poutine fut habile, mais il eut aussi de la chance. Le facteur décisif de son succès fut que l'économie russe avait déjà recommencé à croître avant son entrée en fonction. Il y eu trois raisons principales à cela, seule la dernière lui est imputable : la dévaluation par six du rouble après l'insolvabilité de l'État en août 1998, qui fut comme un énorme plan de relance gouvernemental ; un prix du pétrole en croissance rapide pendant près d'une décennie ; des investissements directs étrangers en réponse à la situation politique plus stable et aux réformes économiques prudentes du premier mandat de Poutine. Même si sous Poutine, les riches s’enrichirent bien plus rapidement que les pauvres devinrent moins pauvres, pendant près d'une décennie les retraites et les salaires augmentèrent continument pour presque tous. Poutine commença alors à restreindre les droits politiques et les libertés. 

Cela se fit sans encombre jusqu'en 2008/2009, quand la Russie ressentit les effets de la crise financière mondiale. Entre-temps, Poutine avait fait de Dmitri Medvedev le président parce que la constitution lui refusait une autre, une troisième candidature. Le président Medvedev répondit à la crise en appelant la Russie à se moderniser. Pour beaucoup, il était clair que quelque chose devrait changer non seulement économiquement, mais aussi politiquement. Cependant, lorsque Poutine annonça en septembre 2011 qu'il se représenterait à l’élection présidentielle en mars 2012, la déception fut grande, en particulier parmi les jeunes et les personnes instruites des grandes villes. Le consensus tacite des années 2000 fut brisé, et s'effondra finalement avec la fraude aux élections législatives du 4 décembre 2011 en faveur du parti du Kremlin, Russie unie. 

Pendant deux ou trois mois, il sembla que quelque chose allait changer. Les premières manifestations de masse depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine parurent mettre sérieusement en péril son pouvoir. Mais lui et son État ripostèrent. Des manifestants furent condamnés à de lourdes peines de prison dans des procès truqués, et en peu de temps, le parlement adopta plus de 30 nouvelles lois, qui n'eurent qu'un seul objectif : consolider le pouvoir de Poutine et le régime politique qu'il a créé et restreindre les droits et libertés de l'opposition. Avec l'annexion de la Crimée en mars 2014, Poutine se réinventa complètement. Il se présentait auparavant avant tout comme le garant de la prospérité et de la sécurité, il devint celui qui remit la Russie debout et lui redonna son statut de grande puissance - ce à quoi le pays avait droit qu'aux yeux d'une très large majorité 

L'effondrement de l'Union soviétique et le fait que la Russie eut cessé d’être l'une des deux superpuissances furent une profonde offense pour de nombreux Russes. À leurs yeux, Poutine avait réparé cette humiliation. On parlait d'un nouveau consensus dans la société russe, le consensus de Crimée. Il dura jusqu'en 2018. Puis l'euphorie nationale commença à s'estomper et les besoins quotidiens revinrent au premier plan : la crise économique latente, la baisse des revenus depuis des années, la corruption omniprésente, les problèmes environnementaux, les carences en matière de santé et d'éducation. En 2020, s’y ajouta la pandémie. Il y eut alors les premiers signes que le pays ne se refusait plus à une nouvelle histoire [Affäre], plus démocratique

On peut faire une autre narration du règne de Poutine : c'est aussi l'époque de la montée d'une société civile russe de plus en plus forte. Plus Poutine restreignait les libertés, plus il traitait durement ses opposants, plus ceux qui refusaient d’y plier devenaient déterminés, professionnels, jeunes et politiques. L’opposant Alexeï Navalny fut celui qui dut transformer ces nouveaux états d'âme en action politique. Aujourd'hui, il existe des initiatives citoyennes partout au pays. Le système politique de Poutine présente les caractéristiques d’un État autoritaire, et même maintenant dictatorial, mais il y a encore beaucoup de Russes qui se battent pour leurs droits et libertés et essaient de faire valoir leurs intérêts contre cet État.

Alors, tout ça pour rien ? Je suis convaincu que l'affaire [Affäre] russe avec la démocratie est loin d'être terminée. A l'inverse : elle vient tout juste de commencer. Le Centre Levada fait régulièrement depuis le début des années 1990 une enquête sur ce que les gens pensent de la démocratie. Ces 30 dernières années, une majorité stable, entre 70 et 80 %, s'est toujours prononcée en faveur d'une Russie démocratique.

Mais pourquoi alors tant de gens votent-ils pour Poutine et des partis qui restreignent leurs droits démocratiques ?

La garantie de prospérité joue un rôle central dans l'acceptation de la démocratie. Les sondages du Centre Levada montrent que près des deux tiers de la population pensent que la Russie est aujourd'hui un pays démocratique. Tout au moins plus démocratique que dans les années 1990 sous le président Boris Eltsine - et cette part tend à augmenter. 

Si vous y voyez une contradiction, vous avez raison. Mais c'est ainsi que les hommes sont, aussi en Russie. Il suffit d’un coup d’œil sur d'autres pays pour comprendre que le passage à la démocratie est rarement simple et certainement pas quelque chose de rapide. Nous devrions faire notre les mots du dramaturge irlandais Samuel Beckett : tu as déjà essayé ? tu as déjà échoué ? Peu importe ! Réessaie ! Échoue à nouveau ! Échoue mieux ! 

Jens Siegert/Traduction Daniel Mathieu - Russland Blog (1er octobre 2021) 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat ou leur candidate à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Justice
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Ne lâchons pas le travail !
Alors qu'il craque de tous côtés, le travail risque d'être le grand absent de la campagne présidentielle. Le 15 janvier prochain, se tiendra dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris une assemblée citoyenne pour la démocratie au travail. Son objectif : faire entendre la cause du travail vivant dans le débat politique. Inscriptions ouvertes.
par Ateliers travail et démocratie
Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras