Prisons, Russie : des données du Conseil de l’Europe et de SPACE I

Un rapport fait par l’université de Lausanne présente et compare la situation pénitentiaire des 47 États membres du Conseil de l’Europe, dont la Russie.

J’ai plusieurs fois abordé dans ce blog la situation des prisons russes, principalement pour signaler la baisse du nombre des détenus, la dernière fois dans ce billet, ou évoquer celui de ceux qui reçoivent un traitement antirétroviral contre le VIH, 53 335 pour citer le le dernier chiffre connu, celui au 31 décembre 2020.

Je reviens sur le sujet à l’occasion de la publication du rapport SPACE I 2020, qui fournit un autre éclairage. SPACE, ce sont les statistiques pénales annuelles du Conseil de l'Europe, en fait deux projets connexes : SPACE I, qui apporte chaque année des données sur l'emprisonnement et les institutions pénitentiaires depuis 1983 et SPACE II, qui porte sur les sanctions et mesures non-privatives de liberté depuis 1992 (annuellement depuis 2009). Ces statistiques sont fournies par un réseau de correspondants nationaux travaillant dans les services pénitentiaires et de probation des 47 Etats membres du Conseil de l'Europe. Elles sont vérifiées, traitées et analysées par une équipe de chercheurs de l'Université de Lausanne.

Selon le Conseil de l’Europe, SPACE est « un projet mondialement connu, une source précieuse d'informations et de données comparatives utilisées par les organisations internationales, les autorités nationales, les décideurs, les praticiens et les experts travaillant dans le domaine pénal ». On veut bien le croire, ou du moins l'espérer, le rapport est complet et dense. Il est ici.

Je lui reprend d’abord cette carte, également publiée par le journal russe Novaïa gazeta. 

Nombre de détenus pour 100 000 habitants dans les pays du Conseil de l'Europe © SPACE I Nombre de détenus pour 100 000 habitants dans les pays du Conseil de l'Europe © SPACE I

On voit que la Russie reste, parmi les pays du Conseil de l’Europe, un de ceux dont la population carcérale par habitant est la plus élevée. Elle était pour être plus précis en deuxième position dans le classement s de SPACE I en janvier 2020, avec 356,1 prisonniers pour 100 000 habitants, immédiatement derrière la Turquie (357,2). La moyenne était à 124,0, la médiane à 103,2. Le taux était de 105,3 pour la France, un peu au dessus de la médiane. 

Sur longue période, SPACE I confirme cependant la tendance à la baisse du nombre des détenus, comme le montre le graphique suivant. J’y ai porté également la Turquie et la France, ainsi que l’Allemagne, cela permet de comparer quelques évolutions en cours, elles peuvent être significatives. 

 © Daniel Mathieu Données SPACE I © Daniel Mathieu Données SPACE I

SPACE I établit aussi un classement des régions sur la base d’une batterie d’indicateurs, j’ai fait à partir de celui-ci le tableau qui suit, qui permet d’avoir une synthèse un peu plus complète des données qu’il fournit. Il reprend les catégories retenues par SPACE I, j'ai porté le nombre de pays qui sont dans la même classe que la Russie. 

 © Daniel Mathieu Données SPACE I © Daniel Mathieu Données SPACE I

J'en retiens que la situation russe est plus complexe qu'il n'y parait. Le nombre des détenus est élevé, les durées des peines sont plus longues que la moyenne, et ce sont des indicateurs qui vont dans le sens d'une plus grande « dureté » du système pénitentiaire. Le nombre des femmes détenues probablement aussi, c'est en Russie qu'il est le plus élevé (42 334 fin janvier 2020), et leur part dans le nombre total des détenus est aussi particulièrement haute (8,1 %, ce taux n'est en fait dépassé que par de petits pays, au regard de leur population pénitentiaire, comme Andorre, le Lichtenstein, la République tchèque, et la Lettonie.

Le taux de libération est en revanche élevé, en tout cas supérieur à la moyenne des pays du Conseil de l'Europe (181,6 sorties pour 100 000 habitants, pour une moyenne à 151,6 et une médiane à 120,2, la France est à 105,3), c'est ce qui alimente la baisse de la population pénale. Le taux d'incarcération presqu'exactement à la médiane (149,4 entrées pour 100 000 habitants, la moyenne est de 177,6 et la médiane de 149,8). Redisons en commentant ces indicateurs un peu froids qu'il y a plus de personnes qui sortent de prison que de personnes qui entrent, c'est un fait, et il est majeur.

D'autres chiffres qui attirent l'attention, que l'on aimerait mieux saisir : La Russie est ainsi le pays du Conseil de l'Europe où il y a le plus d'enfants en bas âge auprès de leur mère en prison. Ils sont au nombre de 423, loin devant l'Espagne (94), l'Italie (57), la Pologne (46) ou la France (29). Quelles situations cela recouvre-t-il, est-ce vraiment, comme je l'ai lu dans un communiqué du service fédéral pénitentiaire du kraï de l'Altaï, une de leurs avancées que d'avoir su progresser sur ce plan, plutôt que de retirer l'enfant à sa mère ? 

Et qu'en est-il du taux de suicide dans les prisons russes, lui aussi très proche de la médiane (5,3 décès par suicides pour 10 000 détenus, la moyenne est de 25,1 et la médiane de 5,2, la France est à 17,0). Ce chiffre est-il vrai ? Est-ce un effet de structure de la population des détenus ? Est-ce lié au fonctionnement du système pénitentiaire ou au rapport à l'emprisonnement ? J'aimerais le savoir, et pouvoir l'écrire ici. 

Novaïa gazeta (8 avril 2021) - Université de Lausanne (Aebi, M. F., & Tiago, M. M. (2021). SPACE I - 2020 – Council of Europe Annual Penal Statistics: Prison populationsStrasbourg: Council of Europe).

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