Baisse du nombre des détenus en Russie

Quelques statistiques sur la population pénitentiaire en Russie, plutôt rassurantes, avec cependant une augmentation du nombre des personnes condamnées pour des délits liés aux stupéfiants.

Dans un précédent billet, j’évoquais la possible « humanisation » du système pénitentiaire russe, et mentionnait en tout cas un élément objectif, la baisse du nombre des personnes privées de liberté, actuellement de 524 000 à la fin 2019, et de 517 000 au 1er avril 2020. 

Le dernier numéro de Demoskop weekly, la revue internet de l’Institut de démographie de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, comprend un dossier de Iekaterina Chtcherbakova consacré à la criminalité en Russe, et intégrant les  dernières statistiques de 2019. Il me donne l’occasion de revenir sur ces évolutions de la situation pénitentiaire russe, sur le moyen terme.

La première et la plus significative est bien une baisse du nombre des personnes privées de liberté. 

Dans les quarante dernières années, le nombre des détenus a connu en Russie deux périodes de forte augmentation, la première pendant la crise sociale et économique des années 1990, où il a dépassé le million entre 1995 et 1999, la seconde en réplique entre 2004 et 2008. La baisse qui a suivi cette seconde hausse a ramené en quatre ans la population pénitentiaire au niveau qui était celui de la fédération de Russie à la fin de l’URSS (700 000). Elle se poursuit depuis, à un rythme qui s’est accéléré à nouveau en 2017.

En vingt ans, entre 1999 et 2019, le nombre des détenus en Russie a donc été divisé par deux, passant de 1 061 000 à 524 000. En France, sur le même période, avec des taux d’incarcération très inférieurs, la population carcérale est passé de 57 400 à 82 700, soit une augmentation de 50 %.

Nombre de personnes privées de liberté en Russie par type d'établissement de détention © Iekaterina Chtcherbakova Nombre de personnes privées de liberté en Russie par type d'établissement de détention © Iekaterina Chtcherbakova

La majorité des détenus (424 000, 82 %) sont incarcérés dans des colonies pénitentiaires, qui sont le mode de droit commun d’exécution des peines. Leur part est en augmentation, elle était de l’ordre de 70 % dans les années 1990). 

La proportion de femmes y a augmenté progressivement, de 4,6% en 1995 à 8% en 2012/2019. Elles sont au nombre de 33 000 au 1er avril 2020. 13 colonies pénitentiaire de femmes ont un foyer pour les enfants des femmes détenues, 417 enfants y vivent.

Le nombre et la part des personnes dans les centres de détention provisoire ont diminué continument jusqu’en 2010. La baisse s’est poursuivie ensuite en volume, mais leur par relative a ensuite augmenté. Elles sont 100 900 en 2019, soit presque 20 % du total (30 % en France).

Le nombre des mineurs dans les colonies éducatives a lui aussi diminué très sensiblement, de 22 000 en 1999 à 1150 en 2019. 927 mineurs sont par ailleurs en détention provisoire.

Nombre de personnes privées de liberté en Russie par âge au moment de la condamnation © Iekaterina Chtcherbakova Nombre de personnes privées de liberté en Russie par âge au moment de la condamnation © Iekaterina Chtcherbakova

La population des colonies pénitentiaires vieillit. Surtout, le nombre des détenus les plus jeunes diminue fortement. La part de ceux âgés de 18 à 25 ans au moment de la commission de l’infraction pour laquelle ils ont été condamnés était de presque la moitié (47 %) en 1995. Elle n’est plus que de 12 % à la fin 2019. En chiffre absolu, leur nombre passe de 347 000 à 52 000, c'est plus qu'une division par 6. La part des détenus âgés de plus de 55 ans augmente, de 2,2% en 2002 à 8,9% à la fin 2019, mais reste limitée.

Nombre de personnes privées de liberté en Russie par motif de condamnation © Iekaterina Chtcherbakova Nombre de personnes privées de liberté en Russie par motif de condamnation © Iekaterina Chtcherbakova

Le nombre des détenus condamnés pour des délits liés à la drogue a fortement augmenté entre 2004 et 2009, et s’est maintenu à un niveau élevé depuis. Il est actuellement de 120 000 (28,5% des détenus des colonies pénitentiaires), pour 43 000 en 2004. C’est le seul motif de condamnation pour lequel une augmentation absolue est constatée. 

Le nombre des détenus condamnés viol et violences sexuelles reste stable en valeur absolue. En part relative, il représente maintenant 5 % des détenus des colonies pénitentiaires. 

Pour tout les autres motifs de condamnations, il y a une baisse, notamment pour les meurtres, après 2010, et, de façon continue et importante sur toute la période, pour les vols.

Le dossier de Iekaterina Chtcherbakova comporte d'autres analyses, notamment sur la répartition des détenus en fonction de la durée de leur peine, ou sur le nombre de condamnations successives dont ils ont fait l'objet. J'y renvoie le lecteur, je complète en commentaire à la demande. Mais pour conclure ce billet, je voudrais souligner que 500 000 personnes privées de liberté de moins en 20 ans, c’est plus qu’une évolution, c’est un fait démographique et social. Il ne peut être que la conséquence de changements profonds dans la société russe et dans le fonctionnement du système judiciaire. Il ne faut bien sûr pas, pour ceux qui y veillent, et en particulier les associations russes qui défendent les droits des détenus, baisser la garde. Il y a toujours des abus et des violations de ces droits. Mais acceptons, nous, à l’ouest de l’Europe, de regarder la Russie comme un pays qui change et peut continuer à changer, cela nous rendra des partenaires plus fiables pour ceux qui y provoquent ces changements. 

Demoskop weekly (4-17 mai 2020) 

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