Prisons en Russie : le chef du service fédéral pénitentiaire s’explique

Retour sur le système pénitentiaire russe. Avec l’hypothèse qu’il évolue, se modernise, et s'humanise ... ce combat n'est ni achevé ni gagné.

Dans mon précédent billet, suivant le fil de l’actualité française, j’ai évoqué la situation des prisons russes. Le hasard, qui n’en est pas un, il montre juste que ce qui est important peut aussi être aussi d’actualité, fait que le chef du service fédéral de l’administration pénitentiaire russe s’exprimait le même jour sur le même sujet. Il s’agit d’Aleksandr Kalachnikov, nommé le 8 octobre 2019 dans ces fonctions, après le départ en retraite de son prédécesseur. Je traduis ses déclarations, telles qu’elles ont été reproduites par l’agence TASS. 

« En 2019, le nombre de personnes dans les établissements pénitentiaires a diminué de près de 40 000, pour atteindre 524 000 personnes. C'est le niveau le plus bas de toute l'histoire récente de la Fédération de Russie. En termes de nombre de détenus pour 100 000 habitants, la Russie est passée de la deuxième à la 20e place dans le monde ».

« Les décisions prises il y a 10 ans, lors d'une réunion du Conseil d'État à Vologda, ont déterminé l’évolution du système pénal. Le système pénitentiaire de la Russie s'est engagé dans une transformation profonde, l’impulsion a été donnée vers son humanisation ».

« Beaucoup de travail a été fait pour améliorer la législation fédérale et le cadre juridique et réglementaire dans lequel intervient mon département. Il a été possible d'améliorer considérablement les conditions de détention et les conditions sanitaires, de moderniser le système de surveillance, d'introduire de nouvelles méthodes de travail social, de mettre en œuvre avec succès de nouveaux types de mesures préventives et de sanctions, comme l’assignation à résidence, les mesures de rééducation, le travail d’intérêt général ». 

« Aujourd'hui, le système pénal est sous le contrôle de la société, et notre tâche est de tout mettre en œuvre pour prévenir les violations des droits de l’homme et respecter strictement les exigences de la loi. Il nous est nécessaire de coopérer activement avec ces défenseurs des droits de l'homme qui ne sont pas seulement des activistes mais qui essaient sincèrement de changer la situation dans nos institutions pour le mieux ».

« Humanisation ». Le mot écorcherait sans doute la bouche de nos politiques, qui ont trop peur du procès en angélisme. Il est lâché par Kalachnikov, et d'autres aussi forts. Faut-il le croire ? Nous sommes habitués à douter des discours institutionnels, il n’est pas non plus indifférent de savoir ce qu’ils contiennent. Les chiffres sont exacts, le discours volontariste et moderniste, et il engage le chef du service fédéral de l’administration pénitentiaire russe vis-à-vis de ses cadres et de l’école de formation devant laquelle il s’exprimait. 

On se doit néanmoins de rappeler que les ONG russes et internationales se sont élevées contre la remise en cause des commissions publiques de surveillance mises en place en 2008 comme mécanisme indépendant de surveillance des lieux de privation des libertés. Leurs membres « historiques », qui s’étaient investis dans la défense des droits des détenus, ont été évincés, et remplacés par des « hommes de paille », souvent « anciens fonctionnaires des services de sécurité totalement acquis à l’administration pénitentiaire » — je cite cette fois l’European prison litigation network.

Mon sentiment — j’enfonce gaillardement une porte ouverte —, est que la Russie n’est pas monolithique, mais au contraire partagée entre des courants de pensée, des valeurs et des volontés d’agir antagonistes. 

Très certainement, des forces conservatrices, traditionalistes et réactionnaires, qui ont été à la manoeuvre dans la purge des commissions publiques de surveillance. Elles aiment par nature l’arbitraire et la prévarication. 

Mais aussi des militants qui s’engagent dans la défense des droits humains, des citoyens ordinaires, aussi, qui ont lu Tolstoï, Dostoïevski ou Chalamov, ou qui sont tout simplement capables de compassion : ils voudraient pouvoir penser que le système carcéral russe n’est plus celui du XIXe ou du XXe siècle. 

Et enfin, une partie des cadres du système pénitentiaire, qui sont directement confrontés à la réalité des problèmes, et peuvent avoir la volonté sincère de le transformer. 

Les bonnes réformes ne se font pas d’en haut. Elles ne se font pas sur la volonté d’un seul, fut-il élu. Elles ne le sont que quand elles répondent aux aspirations de la société, et quand elles impliquent les corps intermédiaires, ici associations de défense des droits et services publics. Ces vecteurs de changement existent aussi en Russie, et pourraient changer ses prisons. 

TASS (30 janvier 2020) - European prison litigation network (25 septembre 2019)

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