Russie, covid-19 : prime ou pas prime ?

Le témoignage d’une infirmière d’un hôpital de l’oblast de Leningrad.

Je continue cette série de billets, commencée avec celui-ci, en traduisant des témoignages de personnels de santé russes recueillis par le journal Meduza au début de la deuxième vague de covid-19. Celui de Svetlana [le nom a été changé] revient plus loin dans le temps, à la première vague, et à la dissimulation qui a été faite alors des premiers cas de covid-19. Pour ce qui concerne la deuxième vague, il évoque les emplois d’infirmières vacants, et la désorganisation qui en résulte. Et il signale le non versement des primes promises en raison de l’épidémie, dont le gouvernement russe vient pourtant de décider de la reconduction jusqu’à la fin 2021. Ces problèmes ne surprendront pas le lecteur français. Contextualisons-les cependant, en donnant les salaires moyens des personnels de santé en Russie ; ils sont modestes, et c’est une des sources des difficultés structurelles du système de santé russe :

- Médecins : 89 567 roubles par mois (soit environ 1000 euros)

- Personnels de santé de niveau intermédiaire : 46 067 roubles par mois (soit 510 euros).

- Personnels de santé de premier niveau : 40 390 roubles par mois (soit environ 450 euros).

Ce sont les moyennes fédérales, en septembre 2020. Elles varient sensiblement suivant les régions. À titre d’exemple, le salaire moyen des personnels de santé de niveau intermédiaire est de 51 078 roubles (570 euros) dans l’oblast de Leningrad, où travaille Svetlana, et de 69 742 roubles (780 euros) à Saint-Petersbourg. 

Svetlana, infirmière, oblast de Leningrad

Je travaille dans l'unité de réanimation et de soins intensifs - avec des patients covid et ordinaires. Les personnes atteintes de COVID-19 sont admises chez nous, même si nous ne soignons pas officiellement le coronavirus. Nous n’avons pas été reprofilés [terme qui désigne la réorganisation faite quand une unité est dédiée aux malades de la covid-19], car ils devraient alors payer des primes. Et le médecin en chef a interdit de dire que nous avons des patients atteints de coronavirus. Devant les patients [également], on ne peut pas dire qu'il y a des cas de coronavirus dans l'unité de réanimation.

Je suis tombée malade au printemps quand j'ai dû intuber le patient zéro [pour notre hôpital] avec la covid-19. C'était le chef de l'administration de l'une des colonies de Gatchina. Nous avons compris qu'il était atteint du coronavirus, bien qu'ils nous l’eussent caché obstinément. Il est resté à l'hôpital  pendant dix jours, personne n'a rien fait [pour nous protéger], et nous sommes rentrés chez nous et avons infecté nos proches. Puis le patient a été transféré au dispensaire de cardiologie de notre hôpital, qui avait été reprofilé pour le covid. Là, il est mort. Ensuite, la plupart du personnel a été en arrêt maladie, le département a été fermé et mis en observation pendant deux semaines. J’ai été atteinte d’une pneumonie grave et je n’ai pas travaillé pendant trois mois et demi.

Maintenant, nous ne recevons pas de primes pour travailler avec des patients atteint de la covid - ils ne paient qu’en fonction du planning. Nous gagnons même moins, il y a plus de travail, mais le taux de rotation des lits a baissé : les patients qui se trouvent habituellement dans deux salles sont maintenant réparties dans trois salles.

Neuf personnes ont déjà quitté mon unité. À l'unité voisine de la réanimation de chirurgie cardiaque, 90% du personnel médical est parti. Les médecins font souvent leur service sans infirmières, mais la direction fait comme si elle l'ignorait. Les gens ne viennent pas travailler ici, car ils ont compris que les conditions sont difficiles et qu’on n’y gagne pas. C'est dommage, car l'hôpital est extra, c’est l'un des meilleurs. Les médecins et le personnel médical sont remarquables, il y de la technologie de pointe. Je suis moi-même venue travailler ici pour cela. Maintenant, tout s'écroule et personne ne fait rien.

La mortalité a déjà été multipliée par cinq. Je n'ai jamais vu autant de cadavres chaque jour. Pourtant, le décès est souvent enregistré comme pneumonie : nous n'avons pas le temps de faire le prélèvement. Les tests PCR et antigéniques sont faits souvent trop tard. C’est pour cette raison qu’il y a un problème avec les statistiques. Tout est sous-évalué.

Meduza (13 novembre 2020) - Ria novosti (31 octobre 2020) - Rosstat

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