Coronavirus. Vladimir Poutine appelle les Russes à l’unité. Pas seulement ...

Un résumé de l'intervention d'hier du président de la fédération de Russie. Avec des mesures sociales, qui font intersection avec ce blog.

Je voudrais revenir ici sur l’intervention télévisée qu’a consacrée hier Vladimir Poutine à l’épidémie du Covid-19 et aux mesures prises en Russie pour y faire face. Elle a déjà été évoquée dans la presse française, surtout en ce qui concerne le report − presque évident, tant il relève du bon sens − du scrutin populaire prévu sur les amendements à la constitution le 22 avril et l’entrée de la Russie dans le confinement, sous la forme de l’auto-isolement et d’abord d’un pont prolongé entre les deux prochains weekends : les Russes seront en congés, avec leur salaire, du samedi 28 mars au dimanche 5 avril. D’autres annonces méritent tout autant d’être commentées, elles sont éclairantes sur ce qu’est la Russie et son pouvoir. Et plusieurs, c’est original, concernent la protection sociale, c’est l’objet de ce blog que d’aborder ces sujets.

En préalable aussi, s’il en était besoin, je tiens à indiquer qu’informer du contenu de cette intervention n’est pas un acte d’adhésion. Je préfère apprécier l’action des gouvernants sur la base de ce qu’ils font et de leurs résultats plutôt que sur ce qu’ils disent. Mais ce qu’ils disent est aussi une information qui permet au moins de comprendre quelles sont leurs références − dans quel monde ils vivent, en quelque sorte. 

Vladimir Poutine commence par reconnaitre que l’épidémie touchera la Russie, et qu’il convient d’y répondre professionnellement, de manière organisée et à l’avance, avec comme principale priorité la vie et la santé de ses concitoyens. Il remercie les scientifiques et les personnels de santé,  «  à l'avant-garde de la défense du pays », c’est d’ailleurs le seul emprunt militaire de son intervention, peut-être est-ce parce qu'il sait ou vit dans pays où l'on sait encore ce que le mot guerre veut dire. Et il demande aux citoyens russes de suivre les recommandations des médecins et des autorités, sans céder au fatalisme russe.

Pour prévenir la propagation de la maladie, il annonce la mise en congé, avec maintien du salaire, de l’ensemble des Russes du 28 mars au 5 avril. Les services essentiels, dont les établissements de santé, les pharmacies, les magasins, les institutions bancaires, les transports, ainsi que les institutions publiques continueront de fonctionner.

Il enchaîne sur la situation sociale et économique, et annonce des mesures supplémentaires, «  principalement pour assurer la protection sociale des citoyens, la préservation de leurs revenus et de leurs emplois, ainsi que le soutien aux petites et moyennes entreprises, dans lesquelles des millions de personnes sont employées ». Dans cet ordre, c'est original aussi. 

Parmi les mesures de protection sociale figurent la reconduction automatique, pour les six mois à venir, sans formalité, de toutes les prestations et avantages sociaux, l’anticipation du versement de l’allocation attribuée aux anciens combattants pour le 75ième anniversaire de la victoire sur le nazisme, des allocations supplémentaires pour trois mois pour les enfants de moins de trois ans dans les familles bénéficiant du capital maternel, et l’accélération du versement de la nouvelle allocation pour les enfants de 3 à 7 ans.

Vladimir Poutine a également annoncé l’augmentation du montant des allocations maladie, « extrêmement bas » en Russie, avec un relèvement de leur minimum au niveau du minimum vital. C’est le cas aussi des allocations chômage, actuellement forfaitairement de 8000 roubles par mois (100 euros pour simplifier, le rouble a beaucoup baissé), pour les porter au niveau du salaire minimum, 12 130 roubles (150 euros). 

Enfin, un mécanisme de suspension du remboursement des emprunts, sans pénalité, est prévu si l’emprunteur connait une baisse de son revenu de plus de 30 %.

Faut-il voir dans ces mesures un virage social ? De fait, oui, dans l’intention, non. Le pouvoir russe, qui s’est donné tout les moyens de comprendre et d’anticiper les réactions des Russes, avec un savoir faire et une impudence héritée de ses services secrets, prépare la décision de confinement qui sera très probablement prise à l’issue de la semaine de congé exceptionnelle. 

Les mesures concernant les petites entreprises − et seulement elles, pas les trusts, autre originalité − sont plus classiques. Je mentionne simplement la division par deux des cotisations sociales, de 30 % à 15 % du salaire, mesure présentée comme durable, pour créer une incitation permanente pour les employeurs à « augmenter les salaires de leurs employés ». 

Et pour finir, deux mesures de taxation des revenus du capital :

- une imposition des revenus (intérêts et dividendes) exportés à l’étranger, au taux de 13 % (c’est le montant de l’impôt sur le revenu en Russie).

- l’assujettissement à l’impôt des revenus des comptes bancaires, dès lors que le montant déposé sur le compte dépasse un million de roubles (12 500 euros). Le taux sera aussi de 13 %.

Comme je l’écrivais en préalable, point d’adhésion de ma part. Force est cependant de constater que cet homme sait faire de la politique, non pas en déclinant une idéologie, mais en sachant voir les compromis que la société exige. Sachant qu’un compromis, ce n’est pas seulement l’intérêt d’un clan. Et sachant au passage rester au pouvoir. Dommage qu’il ne soit pas en plus démocrate dans l'âme, comme le sont, bien sûr, nos dirigeants. 

Je traduis enfin l’appel à l’unité qui conclu le discours. 

« Chers citoyens de Russie !

« Toutes les mesures qui sont prises et qui seront prises fonctionneront, donneront un résultat, si nous montrons de l'unité, en comprenant la complexité de la situation actuelle. Si l'État, la société, les citoyens agissent ensemble, si nous faisons tout ce qui dépend de chacun de nous ».

« Nous devons nous souvenir de notre responsabilité personnelle envers nos proches, ceux qui vivent à proximité, qui ont besoin de notre aide et de notre soutien. C’est dans une telle solidarité que réside la force de la société, la fiabilité de l’entraide, l’efficacité de notre réponse au défi auquel nous sommes confrontés ».

Peu de choses sur les aspects sanitaires. Pas de chiffres, pas d’éléments non plus sur les soins, sinon que « toutes les capacités et ressources sont mobilisées pour le déploiement d'un système de soins médicaux et de prévention en temps opportun ». C’est la vice première ministre, Tatania Golikova, qui porte le discours que la situation est « sous contrôle », et le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, qui subit l’épreuve du feu. 

« Sous contrôle » : je pense personnellement que ce sera le cas. Un contrôle à la russe, dont il ne faut pas attendre la transparence, et qui aura ses angles morts. Avec un système de santé qui n’est pas un modèle, mais qui a ses capacités de réaction, il n’apprend pas la pénurie, il en sort, et qui, comme je l’écrivais dans un autre billet, dispose de services et d’une expérience de l’épidémiologie. Dans un pays qui, pour filer moi aussi une métaphore guerrière, a su produire des T-34 et devrait savoir produire des masques. Et qui aura comme nous des malades et des morts. 

Site de la présidence de la fédération de Russie

 

 

 

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